‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 18 sur 114 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

€ M. le duc de Chartres, sorti de la première enfance, passa « à l'éducation, et alors ses gouvernantes furent des hommes, « car il n’y eut guère entre ses bonnes et ses premiers instilu- « teurs que la ee de la faiblesse des femmes à la com- « plaisance des hommes!. »

Le témoignage hautain de Talleyrand dépasse la vérité par malveillance. M”° de Genlis, si rigoureuse pour les chefs d’éducation qui l’ont précédée dans l’histoire, se montre moins cassante et plus équitable. Si, en bonne institutrice, elle déplore que l'instruction du prince ait été manquée, qu'il n'ait « appris rien? », sauf les usages, elle reconnaît du moins avec Besenval* que l’on soigna le ton et les manières de l’élève. Malgré ce souci de politesse, l'éducation contraria peu chez l'enfant la nature et l’hérédité. Trop indulgente à sa paresse, elle resta inefficace comme souvent chez les princes : il n’en reçut aucune direction. Ge n’est pas que son gouverneur etses maîtres eussent été mal choisis, ainsi que l'affirme le prince de Montbareyi.

Emmanuel-Louis-Auguste, chevalier de Pons, avait bien servi le Roi aux armées. Colonel du régiment de Bassigny,

? Tarceyrann, Mém., I, 149.

3 Mém., II, 180.

5 Mém., 319.

# Mém. aut., II, 225.

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puis mestre de camp lieutenant de l’Orléans-dragons (1749),

il avait possédé à la fois la confiance du père et du fils, du feu duc d'Orléans, dont il était chambellan, et de l’ex-duc de Chartres. C'était un gentilhomme de belle tenue et de bonnes mœurs, intraitable sur l'étiquette, et auquel les malveillants trouvaient l'esprit guindé, voire de la morgue. Une fort belle figure, l’air majestueux qu'il garda jusque dans l’extrème vieillesse, sa politesse exquise lui valurent en 1752, conjointement avec la charge de gouverneur du duc de Chartres, celle de premier gentilhomme de la chambre du due d'Orléans. Ce mentor de la Maison s'était rendu aussi indispensable dans les divertissements de Saint-Cloud et de Villers-Cotterets que dans le cérémonial. Il jouait la comédie, à faire envie aux acteurs de profession ; il incarnait notamment Alceste avec une noblesse inconnue à la Comédie Française. Le 1° mai 1759, à quarante-sept ans, il devait épouser Anne-Claudine Mayneaud de la Tour, veuve du riche financier Mazade, — d’une beauté reconnue par tous, même par M" de Genlis — et joindre à ses vertus celles du mari modèle. Il prit alors le titre de comte de Pons Saint-Maurice et tous deux offrirent le « tableau parfait de l'amour conjugal! ».

Cependant cette belle tête, haut portée, sonnait un peu le vide pour un gouverneur. Son orgueil de gentilhomme dédaignait le savoir et La culture de l’esprit, d’autant mieux que sa profonde ignorance ne le gênait point dans la conversation, où il plaisait. Son dédain de l’étude et de la littérature s’étendait aux gens de lettres qu’il écartait de la table du prince: Collé ne l’a point pardonné à ce « Sottenville », « patricien bouffi de noblesse et vide de sens ». Le chevalier de Pons prit sa charge de haut, en homme de condition qui n’accepte que par attachement pour la Maison et sans appointements, afin de trancher sur les instituteurs. Au sous-gouverneur, au précepteur et aux autres maîtres qu’il avait désignés, il abandonna le soin des études. Lui-même ne surveilla que la politesse, les manières et le ton de son élève. Peu importlait le

1 Genuis, Mém., II, 185. Le portrait du chevalier de Pons par Carmon-

telle figure dans la collection de Chantilly.

reste : un prince en sait toujours assez quant il connaît les usages, le cérémonial et l’histoire des maisons.

Aux instituteurs eux-mèmes, il ne demandait guère autre chose. Il avait recommandé pour sous-gouverneur Etienne Lauréault de Foncemagne, membre de l’Académie des Inscriptions et de l’Académie française « homme des plus instruits de l’histoire de France, qui connaît le monde, qui a des mœurs, de la vertu, de la religion et qui d’ailleurs est gentilhommet. » Cette qualité emportait tout. Au sous-gouverneur était adjoint comme précepteur l’abbé Allaire « vertueux, instruit et spirituel?. » Ces deux bons esprits pouvaient suppléer à l'ignorance du chevalier de Pons et instruire solidement leur élève. Mais l'enfant, déjà « prodigieusement gâté par sa mère » se déroba par indolenceet par caprice. En vain l’exhortèrent-ils à l'application et se plaignirent-ils au gouverneur : le duc de Chartres avait remarqué l'indifférence du chevalier de Pons pour l'étude. Il lassa ses maîtres, M. de Foncemagne le premier qui n’avait accepté qu’à contre-cœur cette dépendance lourde à son grand âge. Ils n’enseignèrent que pour la forme et l’enfant n’en fit qu’à sa guise. Sa mémoire et sa facilité même lui épargnaïent l'effort et l’engageaient à l’indolence. Il promenait sur tout une curiosité courte et inquiète, sans s’arrêter à rien, pour s'amuser plutôt que pour s’instruire. [Il commença quelques sciences, quelques langues, mais n’en apprit aucune tout à fait. Dès qu'il avait effleuré une chose, il la délaissait par ennui: il comprenait et se contentait vite, comme son aïeul le Régent.

Dans ce perpétuel caprice, il marquait toutefois quelques dispositions pour les mathématiques, du goût pour le dessin et la musique. Il essaie de graver à l’eau-forte des dessins de Carmontelle* ; il protège Mozart, l'enfant prodige, lors de ses premiers concerts (1764). Plus tard, il regrettera de ne s’être pas appliqué davantage aux langues vivantes de l’Europe

? Arch. Nat. K. 144,

di Mém., IL, 180, Voy, Gruver, Les Portraits de Carmontelle, p. 37.

* Bibl. Nat, Est, Album des Amateurs. Duc de Chartres : Manœuvre de Saint-([Aoud, 1761,

- qu’il eùt aimé à parler toutes. D’instinct, il allait plutôt au pratique, mais même dans ces leçons de plaisance, son attention se fatiguait aisément. Au moins apprit-il les règles de l'orthographe, n’en déplaise à Talleyrand : ses lettres intimes le prouvent de reste.

La fantaisie seule présida à ces lâches études en la personne de Carmontelle. Dès 4759, il lui fut attaché comme lecteur avec mission « de lui remettre sous les yeux, dans les moments vides de la journée » les leçons de mathématiques, de fortifications et de dessin, « sans le désagrément qu'a presque toujours pour la jeunesse l’air de leçonet d’étudet. » Cet agréable répétiteur était un présent du gouverneur qu'il avait accompagné en Westphalie, comme aide-de-camp, durant la campagne de 1757. « Tout le mérite militaire de « Carmontelle se réduisait à relever des plans dans la dernière « perfection, à découper savamment la dinde de son géné- « ral et à dessiner les caricatures de toute la dragonaille de « l’armée. »

On comprend que ce dessinateur charmant, doublé d’un auteur de proverbes, ait plu davantage à l'enfant que ses maîtres en titre; maïs confier à un amuseur l'élève qui de lui-même songenit plus au passe-temps qu’à l’étude, ce choix donne la mesure du chevalier de Pons comme pédagogue. " à

L'instruction du duc de Chartres fut donc celle d’un enfant gâté point d'attention, point d'application, nul travail. Il n’acquit aucune notion solide ; toujours lui répugnera l'étude, même la lecture. Il n’aima pas les livres : s’il regardait sa collection de tableaux, il négligeait sa bibliothèque qui renfermait surtout des encyclopédies et des ouvrages pratiques. Ainsi il ne tira point de ces années de tutelle le profit sans quoi l'instruction reste vaine : le goùt du sérieux et l'habitude de j’effort. Toute sa vie l’atteste ; dès son adolescence, on peut définir son caractère : 1l est tout en curiosité, tout en mobilité, sans volonté aucune.

t Arch. Nat,, K. 142, dossier cité, Voy. son portrait par lui-même, reproduit par Gruyer, op. cit., p. 46, et À. Jar. Dict. critique. 3 D'ap.iR. de Lédans, GRUYER, op, cil,, Introd,

S'il fut mal instruit, on ne saurait dire qu'il ait été ma) élevé, abandonné à lui-même ou aux valets. « Le comte de « Pons Saint-Maurice, quoiqu’avec de l’esprit un peu guindé « et de la morgue, s’occupa de sa fortune personnelle beau- « coup plus que de surveiller son élève et laissa les sous- « ordres, les valets et les complaisants s'emparer de sa « confiance et servir tous ses goûts!. » Le prince de Montbarey soulage ici quelque rancune : il exagère, aux dépens du comte de Pons, un reproche qui s’adresse en général à tous les gouverneurs de princes : « Les gouverneurs de «€ princes ne peuvent être que des gens de haute qualité qui « ont d'ordinaire plutôt le dessein de leur fortune dans l'Etat « que le soin et l'application nécessaires à un tel service et « considèrent plus l’avantage qui leur en revient que l’ins- « truction de celui qu'on commet à leurs soins?... » Le comte de Pons fit plutôt mieux que pis : trop respectueux des convenances pour rien changer à la coutume, il considéra à la fois sa fortune et son élève. Honnête homme, il l'avait entouré d’honnêtes gens; si ses idées trop courtes et ses préjugés d'homme de condition le portèrent à négliger l'esprit de l’enfant, il ne délaissa pas sa personne. Attentif au ton, aux manières et aux mœurs, il régla la vie du prince avec le souci des formes. Méticuleux et ponctuel, il fit consigner sous ses yeux les Principales époques relatives à Monseigneur le duc de Chartres (1147-1776) par Fontaine, le secrétaire des commandements du jeune duc. Cette chronique, qui conte par le détail la vie toute extérieure du duc de Chartres, trahit, malgré la discrétion officielle, les préoccupations du chevalier de Pons etl’esprit de cette éducation. Elle se tait sur l'emploi du temps, la méthode de travail, la matière des leçons ; hors le sous-gouverneur, le précepteur et le lecteur qu’elle cite, elle ne nous présente aucun des

MonTBAREY, II, 295.

P. Lener, Mém., éd. Michaud, p. 424.

autres maitres. Nous savons seulement qu'ils étaient tous payés, sans distinction, à raison de mille livres par an, et qu’ils recevaient en outre cinq cents livres pour leurs frais de voiture de Paris à Saint-Cloud ou de Paris à Versailles. Le maître de dessin, comme premier peintre du duc d'Orléans, le maître d'écriture comme valet de chambre du feu due, le maître de danse, Mellier, comme ordonnateur des bals et des divertissements de Saint-Cloud, Rousseau le maître d'armes,

. comme ayant déjà enseigné au grand-père el au père, rece-

vaient un {raitement particulier. Les arts d'agrément et les exercices du corps allaient donc de pair avec les lettres et les sciences ; ils l’emportaient sûrement dans l’opinion du gouverneur, indifférent au programme d’études, au nom etàù la personne des instituteurs : car il croyait avec tout le monde que l’usage et le commerce des gens de qualité sont les meilleurs des maîtres pour enseigner ce qu'il faut.

Les déplacements, les maladies, les premières démarches qui initient l’élève au cérémonial, voilà les faits de cette jeunesse princière qui paraissent dignes d’être relevés. Chaque démarche, chaque cérémonie amène explication et réflexions, comme il convient en de graves sujets ; par menues remarques perce la vanité du gouverneur et du secrétaire des commandements qui s'entendent à user des gazettes pour se mettre à l'honneur en compagnie du duc de Chartres. Cette suite de procès-verbaux témoigne de l'importance que M. de Pons attachait à sa charge et de la conscience qu’il apportait à remplir ses devoirs ; il entendait sans doute proposer cette éducation en modèle et fixer les usages pour l'avenir, fixer, mais sans innover. Etablir l’usage était alors le grand souci des hommes d'ordre. Le code de l'étiquette ne pouvait s’appliquer, à coup sùr, à chacune des circonstances de la vie sociale : les prétentions de chaque Maison ou de chaque corps brouillaient à l’envi la tradition orale. Trop souvent l’on se. réglait sur ce que telles personnes assuraient avoir vu ; constatés par écrit, les précédents faisaient autorité. Un gouverneur qui compte ses pas et mesure ses gestes pour l’instruc-tion de ses successeurs échappe, sinon au reproche de frivolité, du moins au.soupçon d’insouciance.

Ce chef d'éducation, étranger aux études et qui ne payait de sa personne que dans les cérémonies, obéissait à la tradition de sa charge où seule appelait la naissance, füt-on dépourvu de talents et de savoir. Il s’acquittait auprès de son élève « du service ordinaire chez tous les princes » tant à sa toilette que durant la journée. Lorsque le duc, qui mangeait seul, se mettait à table, il s’asseyait à un des côtés pour le servir ; et ce fut ainsi jusqu’à ce que le prince eût pris l’âge de se servir lui-même.

Il paraît bien que ces premières années ne, l’intéressèrent. qu’à demi. « Les gouverneurs des princes sont sujets à les négliger en leur enfance et à vouloir se rendre maîtres de leurs esprits quand ils commencent à leur être utiles.» Le chevalier de Pons s’était déchargé sur le sous-gouverneur de l'obligation de coucher dans la chambre de son élève et sur le premier valet de chambre du soin. de fixer la dépense avec les, marchands. Il ne se: crut pas rivé à Fenfant et se ménagea des congés pour suivre les affaires de cour ; même il ne se priva point de faire la campagne de: Westphalie en 4751. Aussi bien joignait-il à la charge. du gouverneur du fils: celle de premier gentilhomme de la chambre du père eb avait-il à diriger l’un et l’autre, trop heureux de quitter la table de; lenfant pour assister le père débonnaire, qui relevait son importance. Ne le surprenons-nous pas dans une lettre écrite de Saint-Cloud à conseiller Louis-Philippe le Gros sur la conduite à tenir envers M” de Pompadour? (4754)?

IL pouvait se fier pleinement au sous-gouverneur et au précepteur qui le. remplaçaient en son. abéence. Tous trois unis ensemble «par la: plus grande amitié, la plus grande in- « telligence et le plus grand désir du bien dela chose, avaient « senti combien il était essentiel que. M. le: duc. de Chartres. « fût toujours.observé de la manière la plus exacte: et ne vou- « lurent s’en: rapporter uniquement qu’à. eux seuls. [ls parta- « gèrent ensemble les heures de la journée, de manière que « l’on: peut dire que, pendant tout le temps, de. l'éducation, le

* P. LeNET, op. cit., p. 424, ? Arch. Nal., K, 569. Lettre inédite

€ prince n’a jamais élé un moment sans une de ces trois « personnes avec lui, »

M, de :oncemagne couchait dans la chambre du prince ; le premier valet de chambre et le valet de chambre de garde y reposaient aussi, tous deux devaient chaque matin rendre compte de la nuit au gouverneur qui comparait leurs rapports pour en juger l’exactitude.

Quatre valets de chambre, un barbier et un chirurgien composaient d'abord le service du prince (3 juillet 1752) qui s’accroît avec les années, Le 1° janvier 1762, sa Maison comprend, outre le gouverneur, le sous-gouverneur et le précepteur: un secrétaire des commandements, M. Fontaine ; un-lecteur, M. de Carmontelle; un trésorier, M. Montheau. Aux cinq valets de chambre s'ajoutent : un garçon d'appartement, un suisse Belair, cinq valets de pied, un frotteur et deux blanchisseuses. Le sieur Pottié Desportes, premier valet de chambre, jouait le rôle d'intendant. A lui revenait le soin des emplettes, de la garde-robe et des dépenses courantes, Il en tenait registre exact dont chaque mois le gouverneur vérifiait et visait les feuilles. Sur la foi de cette signature, le chancelier d'Orléans -ordonnait au Trésor de remettre au sieur Desportes l’argent nécessaire. La dépense annuelle de la garde-robe n’atteignait pas d’abord deux mille écus, sauf quand il fallait renouveler le linge « objet fort cher ». Mais quand le jeune prince commença à paraitre et dut revêtir quantité d’habits, plus recherchés et plus magnifiques, elle monta à 20.000 livres. Les dépenses courantes varièrent moins ; fixées à mille écus les premières années, elles ne dépassèrent pas dans la suite 7,000 à 8.000 livres, y compris les voitures des maîtres, quand ils venaient de Paris à Saint-Cloud ou à Versailles'.

Le jour de l’an, le trésorier général du duc d'Orléans portait au jeune prince, de la part de son père, la somme de ses étrennes, et, le premier de chaque mois, la somme desesmenus plaisirs. L'enfant remettait aussitôt cet argent de poche au sieur Desportes qui en était comptable envers le gouverneur.

4 Arch. Nat., R* 1068.

Les étrennes fixées à cent louis passaient presque toutes dans la main des gens de la Maison, puis, quand il parut à la Cour, dans celles des gens du Roi. La somme des menus plaisirs s’accrut avec l’âge ; de dix louis par mois, elle en vint à cinquante et au-delà. Il sut les dépenser à l’occasion, en bon prince, témoin ces quarante louis qu’il glissa au fond d’un cornet de dragées pour aider un officier qui l’avait touché par sa fierté de pauvre.

Ce trait, rapporté par M. de Foncemagne à M” de Genlis, atteste la bonté dans un cœur de quinze ans. Il dément le regard malveillant que Talleyrand a jeté sur le portrait de l'enfant : « Je n’imiterai pas, avait-il annoncé, ceux qui recherchent péniblement dans les mots que bégaie un enfant, l’horoscope de ses vices ou de ses vertus... » et cependant il ne se tient pas d’insinuer quelques remarques. « Son « caractère n’annonçait encore rien de saillant ; on sal « cependant remarquer qu'il trouvait une sorte dé satisfaction « maligne à.embarrasser les personnes qui l’approchaient, « espèce de méchanceté gaie, brouillonne et’hautaine que la « bienveillance appelle espièglerie.

« On a remarqué aussi que, dans sa prèmière jeunesse, il « ne montra jamais de reconnaissance ni pour ses parents, ni «pour ses maitres et qu’il n’avait aucun attachement pour «les compagnons de ses jeux. Quoique ce soit dans les « enfants des défauts purement négatifs qui ne caractérisent « aucun penchant, cependant ils annoncent une grande « froideur de cœur. »

L’on peut s'étonner que Talleyrand, malgré son dédain des faiseurs d’horoscopes, ait péché lui aussi par observation rétrospective et qu’il ait recueilli les jugements en retour de ceux qui, regrettant d’avoir trouvé jadis le prince aimable, fouillaient dans leurs souvenirs et ceux de son enfance pour nourrir coùte que coûte la haine du régicide.

« Dès son enfance, écrit au contraire Rouzet de Folmon, Q il n’avaif jamais permis qu’on maltraitât en sa présence « les moins intéressants d’entre les animaux... » Si suspect que semble ce témoignage, dicté à l’auteur par la duchesse d'Orléans dans un dessein de réhabilitation, il rend sans doute

meilleure justice, car, parvenu à l’âge d'homme, le duc a fourni les preuves de sa bonté.

De fait, l'enfant plaisait à tous. Nous le voyons pour la première fois, à l’âge de treize ans, dans un portrait gravé d’après Carmontelle? (1760). Le père et le fils, tous deux de profil à gauche, selon la pose chère à l'artiste, regardent devant eux. Le duc d'Orléans est assis au large dans un fauteuil ; le duc de Chartres, à cheval sur le bras gauche du siège, passe tendrement le bras droit autour du cou paternel, sa jambe droite reste en l’air, tandis qu'il se tient sur son pied gauche tendu. Le profil lourd, la posture accablée du père contrastent avec la figure légère de l’enfant, à peine posé sur le le bras du fauteuil. À ce moment nous n’en pouvons rien dire, sinon que ce visage éveillé promét de l'esprit et que cette grâce puérile annonce une jolie tournure.

Loin de rappeler le gros enfant bouffi que fut son père, il est fin et délicat, plutôt frêle. D’Argenson le jugeait, lui et sa sœur, d’une assez mauvaise venue. € Il a toujours paru «d’une complexion délicate, surtout dans la première « enfance, mais il s’est pourtant élevé sans donner de véri- «tablesinquiétudes et l’on crut, dès les premiers moments, évi- « ter de l’accoutumer à de trop grands ménagements. » A la fin de 1752, une mauvaise fièvre l’affaiblit et il tarda longtemps à se rétablir. Pendant deux ans il parut languir, mais sur la fin de 4754, le chevalier de Pons, de retour à Saint-Cloud après quelque absence, le retrouve guéri et rassure le père. « Ses forces, son embonpoint, ses couleurs et sa gaité « augmentent chaque jour et je ne crois pas en vérité qu'il « soit possible d’y rien désirer de mieux*. »

Quelle que füt la santé des princes, un danger les guettait,

! Montoie lui accorde entre toutes les grâces du maitre de maison la bonté compatissante envers ses gens. Op. cit, I, 76,

? L'original manque dans la collection de Chantilly.

* Arch. Nat. K. 569, lettre citée,

Philippe-Egalité 4

la petite vérole, qui emportait à l’improviste adolescents ou hommes faits et tranchait les lignées. L'épidémie de 1745, qui avait frappé coup sur coup trois dauphins, obsédait encore les mémoires. Pour assurer l’avemir de son fils et de sa Maison, le due d'Orléans songea à l’inoculation, dont l'usage était réprouvé en France. Cette « périlleuse et détestable invention » selon l'expression du Dictionnaire de Trévoux, présentée dès 11727, avait été mal reçue ; ce n’est guère qu'en 1758 que les travaux de La Condamine réduisirent la prévention générale. Encore le 8 juin 1763, le Parlement rendaitil un arrêt qui l’interdisait provisoirement dans les villes et les faubourgs, jusqu’à ce que se fussent prononcées la Faculté de Médecine et la Faculté de Théologie ; car l’inoculation posait un cas de conscience : un bon chrétien peut-il se procurer une maladie à laquelle il pourrait échapper ? Libre seulement aux imprudents de se faire inoculer à la campagne, sous condition de ne reparaître en ville que Six semaines après la guérison.

Ce fut d’un bel exemple au premier prince du sang ae se décider envers et contre tous et d’exposer son fils et sa Maiïson à ce qui ne semblait encore qu’une expérience, une fantaisie. I demanda la permission du Roi, maître des démarches et de l'existence des princes du sang. « Vous êtes maître de vos enfants » répondit Louis XV. La duchesse d'Orléans pleura, sans décourager son mari: « Allez cependant votre chemin, lui dit-elle dans les larmes. » Le prince s’adressa d’abord à Kerpatry, le médecin le plus réputé de Londres pour linoculation. Mais sa lettre resta sans réponse, et comme les affaires entre la France et l'Angleterre allaient alors au pis, il résolut de mander Tronchin de Genève. Get élève favori du grand Boerhave prétendait, selon de Luynes, qu’il avait inoeulé 20.000 personnes sans en perdre une seule. Tronchin examina longuement le duc de Chartres; son dos semblait s’arrondir et l’on craignait que sa mère ne lui eût transmis la bosse des Conti. Le médecin genevois le pendit à une porte, mania son corps et tit craquerses os. Il le regarda

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