‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 19 sur 114 · D'ARGENSON, IX · texte numérisé non relu

D'ARGENSON, IX

vivre pendant plusieurs jours ; après sais il répondit au père du succès.

Survinrent M. de Kerpatry, envoyé par le gouvernement anglais, instruit enfin des désirs du prince, et le chirurgien écossais Oslie, qui avait pratiqué plusieurs années comme inoculateur dans les hôpitaux de Londres. Mais le duc d’Orléans s’en remit entièrement à Tronchin et la porte du duc de Chartres fut interdite à toute personne de la Faculté, sauf au chirurgien ordinaire, M. de Saint-Martin, et à l’apothicaire Lebrun, « pour être bien certain que M. Tronchin n’essuierait aucune contradiction, ce qui n’est que trop ordinaire chez les princes. »

Le mercredi 24 mars 1756, le duc d'Orléans vint prendre

congé du Roi pour six semaines, selon l'usage des gentilshommes qui s’installaient au chevet des malades contagieux, et ce jour même, à neuf heures du soir, Monseigneur et Mademoiselle sa sœur furent inoeulés pareillement, Le père déclara qu’aimant sa fille comme son fils, 11 serait bien fâché qu’on püt croire qu’il voulüt tenter d’abord l'épreuve sur sa fille pour la sauvegarde de son fist, Défense rigoureuse fut faite à tous ceux qui n’avaient pas subi la petite vérole d'approcher l'enfant, Le sous-gouverneur, M. de Foncemagne, dut donner sur ce point l'exemple aux autres. Tout tremblait au Palais- Royal, mais la maladie prit son cours régulier « et chaque période en arrivait ainsi que M. Tronchin les annonçait d'avance. » Durant la convalescence, une sorte d’érysipèle boursoufla la figure de l’enfant ; Tronchin, se refusant à croire que ce füt une suite de Vinoculation, calma l’inquiétude ; quelques jours après l’humeur se dissipa et le visage se détendit. Dès la guérison, la duchesse d'Orléans parut à l'Opéra avec ses deux enfants ; tous trois furent applaudis « comme une bonne pièce nouvelle ».

* Le duc d'Orléans récompensa magnifiquement le médecin et distribua des gratifications aux gers de son file, à ceux qui avaient servi le jeune malade comme à ceux qui avaient dû s'éloigner. Tronchin reçut pour sa part 24.000 livres comp-

4 Luvynes, XIV, 478.

tant et une boîte d’or que recouvrait le portrait du prince et de ses deux enfants ; la duchesse y joignit le sien dans une boîte d’or, garnie de diamants. Ce succès lui rapporta davantage encore en répulation. « Il fit fureur à Paris et remporta un argent immense!. » L'événement dépassa Tronchin et la Maison d'Orléans : ce fut la démonstration la plus brillante de l’'inoculation?. Cette « fantaisie » augmenta, depuis cet éxemple qui parla sans doute mieux au public que les mémoires de La Condamine. Le duc d'Orléans, en servant sa Maison, avait servi le royaume et les lumières et il tint à ce que la leçon donnée sur ses enfants ne füt pas diminuée par la malveillance. Neuf ans après (janvier 1765) M'° d'Orléans fut incommodée par une éruption à la peau. Les anti-inoculistés ne manquèrent pas de répandre qu’elle était prise de petite vérole. Le duc la fit examiner par quatre médecins célèbres, entr’autres par Bouvard qui passait pour hostile à cette méthode : tous certifièrent qu'il n’y avait pas la moindre apparence de petite vérole. En effet, quatre jours après, Mademoiselle se trouvait quitte et le prince ordonnait aux médecins de dresser procès-verbal du fait et de leur consultation, afin de les rendre publics.

Ainsi, dès l’âge de neuf ans, le duc de Chartres éveillait le bruit public, — héros involontaire d’une nouveauté qui semble l’acte le plus relevé de son père, ce bon vivant un peu benèêt. Après cet événement, sa santé ne fournit guère matière aux nouvellistes. Au commencement de 1757, il prend une rougeole que conduit M. Petit de Reims, premier médecin du duc d'Orléans ; sur la fin de l’été 1761, des accès de fièvre le contraignent à suivre un régime. Le 45 avril 1763, il tombe malade au château de Versailles, assez gravement pour qu’on craigne une fièvre putride. Cinq jours après une rougeole se déclarait. Le Roi, instruit par Sénac, défendit qu’on le transportât et prescrivit que l’on fit passer la maladie pour une fièvre scarlatine, eo * Coccé, éd. H. Bonxomme; op, cit., LL, 46 sq.

k Voy. Durorr DE CHEVERNY, Mém., [, 290 sq., le récit des préparatifs: et des inquiétudes d’une inoculation quelques années plus tard en 1768 (lui, Sa femme et son fils, âgé de 7 ans).

Hors ces maladies puériles, le duc de Chartres grandit et se développe à souhait, grâce aux exercices que Tronchin a recommandés pour lui avant son départ. Durant l'été de 14757, il commence à monter à cheval au manège de Saint-Cloud, puis aux environs, sous les yeux du comte de Lubersac, sous-lieutenant des chevau-légers que supplée souvent M. de Genouilly.

Cependant le chevalier de Pons ne gouvernait encore . qu’un prince anonyme ; il jui tardait que son élève fût en âge d’être baptisé, nommé, et de paraître à la Cour. Ce n’est pas que le duc de Chartres eût vécu jusqu'ici en reclus; aux approches de l'hiver 1752, il s’installait à Paris, et Saint-Cloud n’est plus pour lui qu’une résidence d'été. Le gouverneur hâte pour l'enfant l’apprentissage du cérémonial, avec quoi commence proprement son rôle et les prérogatives de sa charge. Le 22 mai 1784, le duc pose, au nom de son père, la première pierre du portail de Saint-Eustache, cérémonie en règle où le chevalier, derrière son ‘élève, joue le premier rôle et dont il communique volontiers la relation au sieur Dardenne, garde des archives de la Maison‘. Moins de cinq ans après, le prince assiste à une pompe plus grave, qui n’intéresse plus seulement sa curiosité d’enfant : le2 janvier 1759, il reçoit à la porte du Palais-Royal le Saint Sacrement que le duc d'Orléans, suivi de tout un cortège aux flambeaux, avait accompagné à pied depuis l’église Saint-Eustache. Au milieu de la chambre du grand appartement maternel, il entendit, à la droite de son père, les exhortations du curé à sa mère mourante. Quand la duchesse eut reçu l’extrème-onction suivant l’usage de Paris, elle fit approcher son fils et sa fille, qu'on avait mandée du couvent de la Madeleine, et leur donna sa bénédiction. Après la communion, le jeune prince reconduisit le Saint Sacrement jusqu’à la grande porte du

4 Arch. Nat., R', 1068, n° 1713.

Palais-Royal où le curé le bénit. Le 9 février suivant, à cinq heures un quart du matin, la duchesse d'Orléans mourait de la poitrine, à trente-trois ans moins quatre mois. Le père et le fils partirent aussitôt pour Saint-Cloud, tandis que le comte de la Marche, neveu de la défunte, se rendait à Versailles pour en faire part au Roi. Par lettres patentes du 2- mars, enregistrées au Parlement le 5 du même mois, Louis XV déférait au duc d'Oriéans la « tutelle, administration, régime et gouvernement des personnes et biens » de Monseigneur le duc de Chartres et de Mademoiselle, et instituait M” la princesse de Conti, leur grand'mère, pour leur subrogée tutrice. Le dimanche 44 mars, le tuteur, suivi du comte de Pons, prêtait serment, debout et sans chapeau, entre les mains du Roi‘. M. Dardenne, secrétaire du conseil du duc et garde de ses archives, fut agréé pour tuteur onéraire, M. de Montheau pour trésorier, tous deux sous l’avis et le contrôle du conseil de la Maison, établi conseil de cette tutelle.

Cette année 1789 ouvre la vie officielle du due de Chartres et le rôle actif du gouverneur qui goûte enfin les flatteries de sa charge. Le prince termine sa douzième année et touche à l’âge de raison ; c’est le temps pour un prince du sang de paraître aux yeux du Roi et de recevoir le supplément des cérémonies du baptème. Le 5 octobre, le prince couche à Versailles pour la première fois; le lendemain 62, il. attend Louis XV, dans son cabinet, auprès du comte de Pons qui avait obtenu, selon l’usage, la faveur de suivre son élève à l'intérieur. Au sortir de l'appartement royal, le due d’Orléans mène son fils chez la Reine, puis chez tous les membres de la famille royale. La Reine, qui ne doit point le salut aux

‘ Arch Nat., K. 142, La lecture des serments, fut faite par M. de Saint- Florentin, dans les termes qui suivent, « Vous jurez et promettez de bien « et loyalement garder, régir et gouverner les personnes de nos cousin « et cousine, vos enfants mineurs, et faireadministrer leurs biens comme « un bon père et un tuteur est tenu de le faire, ainsi vous le jurez et « promettez ? »

* Remarquons, ce jour pour ceux qu'émeuvent les coïncidences. et les rapprochements de dates,: Louis XVI à quitté Versailles trente ans, jour pour jour, après la présentation du duc de Chartres à son aïeul., Au lendemain de la Révolution, il fut à la mode d’en rechercher les signes dans maintes circonstances antérieures. Je m’étonne qu'aucun libelliste n'ait dénoncé les 5 et 6 octobre 1759 comme présage des 5-et 6 octobre 1789,

princes du sang, ne chicane pas sur l’étiquette et embrasse l'enfant à plusieurs reprises. Les deux princes se tiennent debout chez le Dauphin et chez la Dauphine qui, non: encore relevée de couches, les recoit de son lit. Le duc de Bourgogne, le duc de Berry et les autres Enfants de France les reçoivent debout ; le duc de Chartres appelle le duc de Bourgogne Monsieur, malgré le Dauphin qui désire pour son fils du Monseignewr. Madame fInfante à sa {oilette, Madame Adélaïde, Mesdames Victoire, Sophie et Louise se lèvent et saluent le duc de Chartres, elles s’asseyent ensuite sur des fauteuils et les deux princes sur des pliants. Ces minuties et cette étude de l’étiquette présentaient dès l’abord au jeune duc l’image de la famille royale, plus désunie et plus troublée, à mesure qu’elle s’accroïssait et se ramifiait, par le souci de marquer lordre de naissance et de distinguer les rangs. |

Durant ce premier séjour à la Cour, il exerça quelques-unes des prérogatives de son rang : on lui fournit l’occasion de donner la chemise au Roi qui voulut bien s'asseoir pour lui en donner l’aise ; il présenta aussi la serviette à la Reine et au Dauphin, à leur dîner. Quelques dames de la cour lui firent visite, il la leur rendit et il fut aussi chez le duc de la Vauguvon, qui, comme gouverneur du duc de Bourgogne, méritait cette attention.

Cette présentation avait préparé lenfant à la pompe du baptème. Louis XV, parrain, désigna la Reine pour marraine et fixa la cérémonie au dimanche 18 novembre suivant. Ce jour-là, à l'heure de le: messe, il'sort de son cabinet, précédé du Dauphin et des princes du sang. Pour la première fois, le: duc de Chartres, ayant à ses côtés Le comte de Pons, marche à son rang princier. Vêtw, coïffé et chaussé de moire d'argent piquée de diamants, il porte une’ épée d’argent. Une simple-rosette de ruban blanc noue ses cheveux ; la chemise, la veste et l’habit sont attachés par derrière, prêts à découvrir le col pour les onctions. La messe dite, il remet épée et chapeau: à son gouverneur ets’agenouille sur un carreau devant l'autel, entre le Roï et la Reine. Louis XV nomme son filleul Louis-Philippe, la Reine, selon la coutume; y ajoute celui de

Joseph, par culte pour le père nourricier de Jésus!. Quand l'officiant prononce les mots: Accipe vestem candidam.… Nicolas du Bouillet, comte de Lyon, évèque d’Autun, premier aumônier, pose sur la tête de l’enfant le crémeau d’argent ; il l’ôte à la fin de la cérémonie et présente la plume au Roi et à la famille royale pour signer les registres posés sur un prie-Dieu ; l’aumônier de quartier fait signer les princes et princesses du sang. Puis le Roi remonte en cortège vers son appartement. Le duc d'Orléans lui renouvelle ses remerciements dans son cabinet et lui présente des dragées ; il rend la même honnêteté au Dauphin, à la Dauphine, à chacun des membres de la famille royale. Le comte de Pons, en qualité de premier gentilhomme de la chambre, porta les dragées aux princes et princesses du sang. M. Liébault, contrôleur des menus, distribua les boîtes à Versailles, aux personnes de la Cour, et, de retour à Paris, à toutes les dames du Palais-Royal?. Le Roi, suivant l'usage, signa une ordonnance de 12.000 livres au nom du gouverneur, pour les gens attachés à son filleul. k Louis-Philippe-Joseph fit encore cet hiver quelques voyages

à Versailles, mais il résidait toujours à Paris. Jusqu’alors il avait mangé seul: il commence à recevoir du monde à dîner, mais personne à souper, pour ne pas retarder son coucher. L'abbé Aubry, curé de Saint-Louis, qui dès 1754, avait été choisi pour confesseur, alors qu'il était premier vicaire à Saint-Eustache, le prépare à la communion et à la confirmation. Dans un entretien particulier, le curé de la paroisse s’assure par lui-même de l'instruction et des dispositions du premier communiant. Le dimanche 20 avril 4760, fête de la dédicace de Saint-Eustache, sa paroisse, le prince est reçu à la porte de l’église par le curé en surplis et en étole qui lui présente l’eau bénite et le conduit du côté droit à la stalle la plus proche de l’autel. Il communie au cours d’une

4 Luvnes, XV, 37.

* Les sieurs Villiers et Péquet, confiseurs, fournirent à cette occasion à M, Liébault, contrôleur des menus et argenterie de la chambre du duc d'Orléans, plus de 225 douzaines de boîtes de dragées ; et le fournisseur Le Moine deux épées à garde d'argent pour les deux gardes de la manche qui assistèrent à la cérémonie, La dépense s'éleva à 9,756 livres.

messe basse : le comte de Pons et M. de Foncemagne tiennent Ja nappe. Puis il monte manger un morceau de pain dans la salle des marguilliers qui auraient voulu lui offrir un déjeuner qu’on refusa par convenance et respect du sacrement ; après quoi, il retourne à l’église dans sa stalle et entend la grand’messe durant laquelle il reçoit les honneurs dus aux princes du sang, descendants de saint Louis : les encensements, l'Evangile à baiser et la paix qu’on lui porte à sa place, n’étant point d'usage qu’il aille à l’offrande. Au sortir de l'église, le curé sous le porche lui présente l’eau bénite et le reconduit jusqu’à son carrosse. Desportes, le premier valet de chambre, fait l’aumône aux pauvres rassemblés et donne pourboire aux tambours de ville qui avaient battu à l’arrivée du prince : au Palais-Royal, nouvelle assemblée de pauvres, autre détachement de tambours « car, quelque peu de rapport qu'ils eussent à cette cérémonie, ces Messieurs font une occasion de tout. » Un mois après, le 24 mai, surveille dela Pentecôte, le duc de Chartres se rendait en carrosse à l’Archevêché, accompagné de ses gouverneur, sous-gouverneur et précepteur et précédé de ses gentilshommes et de son confesseur. Au milieu de la messe, célébrée par l’Archevèque en habits pontificaux, il reçut à genoux la confirmation. Le lendemain, il retournait à l’Archevèché pour y exprimer des remerciements en règle, puis il gagnait Versailles et de là Saint- Cloud pour y passer l'été (24 mai 1760).

Désormais, le duc de Chartres est traité en personnage, il a passé treize ans, et son père s’efface à dessein pour lui ménager l’occasion de remplir toutes les fonctions de prince du sang. De cérémonie en cérémonie, il continue l’apprentissage du cérémonial et de l'étiquette.

Quelques jours avant chaque cérémonie, le Roï le fait aver- - tir par le grand maître du jour et de l'heure où il l’emploiera. Le lundi 30 mars 1764, il conduit au Val-de-Grâce le cœur du feu duc de Bourgogne. A la nuit tombante, il monte en

manteau de deuil dans les carrosses du Roi! sur la grande cour des Tuileries ; il se place dans le fond à la gauche du premier aumônier qui, portant le cœur, monte le premier; devant, vis-à-vis du premier aumônier, s’assied le duc de la Vauguyon, et, vis-à-vis du jeune prince, le duc de Brissac nommé par Louis XV pour l'accompagner. À la portière droite du côté du cœur, se tenait l’aumônier de quartier ; à la portière gauche près du duc de Ghartres, le comte de Pons, son gouverneur. Les valets de pied, tenant des flambeaux, RER aux portières. La prieure du Val-de-Grâce, à la lète de la communauté et d’un clergé nombreux, vient dans le cloître? au-devant du cœur et échange un discours avec le premier aumônier. Après l'office célébré dans le chœur des religieuses, on passe dans la chapelle. de la reine Anne où le cœur est descendu dans le caveau, au murmure des prières accoutumées. « Alors M. le duc de Chartres, après avoir « fait à M. le duc de la Vauguyon une honnêteté sur la triste « cérémonie qu'il venait de remplir, sortit, reconduit par « M. de Dreux et le maître des cérémonies et après avoir prié « M. le duc de Brissac de ne pas l'accompagner, 1l monta « dans son carrosse pour revenir au Palais-Royal. »

Le 9 juilletsuivant, à Notre-Dame, il mène Madame Sophie à la cérémonie du catafalque de la Reine d'Espagne.

Le 21 juillet, il se rend pour la première fois au Parlement; le Roi y doit tenir son lit de justice à 10 heures du matin. Auprès de son père, il attend l’arrivée de Louis XV qu'il reçoit au bas de l’escalier de la Sainte-Chapelle. Louis-Philippe-Joseph portait manteau et habit de moire griset, avec

‘ Comme c'était la première fois qne le. duc de Chartres montait dans les carrosses du Roi, il fit donner aux cochers. vingt louis d’or,

# Le duc dela Vauguyon se mit toujours à la gauclie du duc de Chartres et fit passer le duc de Brissac à sa droite, observant l’un et l’autre: d’être toujours un peu plus en:arrière. « Mais, dans les endroits du:cloître où le « passage était trop étroit, M. de la Vauguyon demandait à M. le duc de « Chartres la permission de passer devant Lui, comme ne pouvant s'éloi: « gner du cœur. »

* Marie-Amélie de Saxe, femme de Charles IT, morte le 27 septembre 1760,

‘ « C’est une erreur de croire que le noir soit affecté pour les: habits « des.cérémonies. On est:le maître de:la-couleur; cependant l'usage est, si «a constamment suivi que ce, ne fut, que par la grande jeunesse de M, le « duc de Chartres que l’on crut pouvoir s’en écarter: » -

veste, parements et revers d’étoffe rose et argent; au cou, le rabat de dentelle plissée formait cravate. Cette démarche ne manqua pas d'ouvrir une dispute d’éliquette. Certains parurent croire que les princes du sang ne doivent prendre séance au Parlement qu’à l’âge de quinze ans. Quelques exemples les détrompèrent: Louis d'Orléans, le grand-père, entre autres, né le 4 août 1703, avait pris séance Le 10 août 1747. La présence de Louis XV ajourna le compliment que le premier président devait selon l’usage au jeune prince pour cette première séance ; mais, quand l’année suivante, le duc de Chartres revint, pour la seconde fois, à la réception du duc de Praslin (20 décembre 1762), M. de Molé, premier président, se refusa à le complimenter malgré l’avis royal, déclarant que ce discours, réservé à la première séance, « ne pouvait se remettre à la seconde, ce qui paraîtrait, contre toute règle, annuler la première. » C’est ainsi que le premier président, esquivant sa harangue, épargna au prince adolescent une réponse en public, devoir qui d'ordinaire gène beaucoup les princes qu’effraie Le son de.leur propre voix. Les huissiers pensèrent autrement que M. de Molé. Ils réclamèrent au duc

de Chartres doubles droits pour la séance du 20 décembre 1762 qu'ils s’obstinèrent à regarder comme la première t.

La réception dans l’ordre du Saint-Esprit souffrit moins de dispute : le duc achevait sa quinzième année, c'était l’âge reçu chez les princes du sang pour devenir chevalier des ordres du Roi. Nommé et élu chevalier au chapitre tenu à Versailles, le jour de la Chandeleur (2 février 1762,) ilse prépare à sa réception. Le 3:mai, il se rend à Conflans, maison de campagne de l’Archevèque de Paris, commis par Louis XV pour «. informer de la religion, âge, vie.et mœurs » du nouvel élu. Le. jeune prince, curieux de visiter cette demeure, avait accepté aussitôt le dîner que M. de Beaumont ‘y désirait lui. offrir. Le comte de Pons, lieutenant général des armées du Roi, frère aîné du gouverneur, le comte de Thiard, maréchal de camp et premier écuyer du duc d'Orléans, et M. Secousse,

! Chaque prince du sang payait aux huissiers 50 livres pour sa première séance et 25 pour toutes les autres, sauf quand le Roi s'y trouvait, : laprésence royale annulait ce droit. Le premier prince du sang payait le. double,

curé de Saint-Eustache, servent de témoin à cette information. Le surlendemain, le duc de Chartres, agenouillé sur un carreau, l’épée au côté et le chapeau sous le bras, prononçait devant l’Archevêque de Narbonne, grand aumônier de France, sa profession de foi, la main droite étendue sur l'Evangile que tenait debout l'abbé Le Rat, secrétaire de la grande aumônerie : son gouverneur et son confesseur, l’abbé Aubry, l’assistaient comme témoins. Le 27 mai, il communie . dans la chapelle de Saint-Cloud, Le 29, il répète dans celle de Versailles les révérences et le cérémonial sous les yeux de M. de Perseville, huissier de l’ordre du Saint-Esprit. Le 30, fête de la Pentecôte, jour traditionnel des réceptions, le novice, tout habillé d’argent, chaussé de bas de soie blancs et d’escarpins de velours blanc, les épaules couvertes du manteau court de velours noir, coiffé de la toque de velours noir, garnie d’un bouquet de plumes blanches que relève l’aigrette noire, l’épée dans le fourreau de velours blanc, au cou le rabat de point plissé, arrive dans la chambre du Roi, à l’ouverture du chapitre. M. de Bignon, maître des cérémonies de l’ordre, vient l’y chercher et l’introduit dans le cabinet royal où Sa Majesté le reçoit chevalier de Saint-Michel!, Le chapitre en cortège descend à la chapelle: le duc de Chartres, comme novice, précède les chevaliers, ayant à sa gauche son gouverneur, Louis XV s’assied auprès de l'autel, parmi les officiers de l’ordre ; le duc de Chartres s'approche entre le Dauphin et le duc d'Orléans, ses parrains. Le groupe « formait un coup d'œil ravissant. L’innocence de l’âge du « candidat, l’éclatante blancheur du costume qu’il portait, « l’embonpoint même des deux princes quiétaient à ses côtés, « tout contribuait à rehausser l’éclat de sa physionomie et de « ses forces et à donner à ce tableau une sorte de magie. Les « assistants étaient dans l’admiration ; et malgré la sainteté « du lieu, malgré le respect que commandait la cérémonie, « plus d’un ne puts’empêcher de s’écrier que ce n’était point « un enfant, que c'était un ange qu’on recevait chevalier?, »

1 Tous les novices recevaient l’ordre de Saint-Michel avant de recevoir

“celui du Saint-Esprit.

* Montois, op. cit., I, 75, sq., témoignage peu suspect de bienveillance.

A genoux, Louis-Philippe-Joseph jure devant Sa Majesté, les deux mains sur le livre des Evangiles que tient le chancelier ; puis il signe le serment. Le prévôt de l’ordre présente à Louis XV le grand manteau de velours noir, doublé de satin orange, brodé en bordure du collier de l’ordre et au milieu de flammes d’or; il en revêt le chevalier, par-dessus il pose le mantelet d’or vert, doublé et brodé de même. Alors le * Roi prend le collier de l’ordre de la main du grand trésorier et le met au cou du jeune prince, lui disant: « Recevez de notre main le collier de notre ordre du benoît Saint- Esprit, etc... Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Au-dessus de la nef, les dames du Palais-Royal occupaient une travée brillante et dans le bas s’étaient groupés les officiers de la Maison d’Orléans!.

Ces pompes compassées flattèrent moins le jeune prince que son premier voyage dans l’apanage, l’été de l’année suivante. Ce fut Le 4 juillet 1763 que le nouveau chevalier des ordres du Roi partit pour Villers-Cotterets?, qui dépendait alors du bailliage de Crépy, capitale du duché de Valois. Le duc d'Orléans le mit en route deux jours avant lui, afin que sa présence n’empêchât point les honneurs qu'il désirait qu’on rendiît à son fils?. À Versailles, le duc de Chartres se sentait soumis à une étiquette chatouilleuse qui lui rappelait sans cesse la hiérarchie de la famille royale ; à {ravers l’apanage, il goùta, en souverain et dans la nouveauté de ce premier voyage, des honneurs qui ne s’adressaient qu’à lui. Dès

. le Mesnil, bien qu’il n’eùt pas encore touché les terres de la Maison, un employé des fermes vint à la portière du carrosse,

1 L'état des menues dépenses faites pour la réception s’éleva à 8.174117°94, L'habillement complet coûta 3.793179 « sans y comprendre le rabat qui « avait été acheté précédemment pour la première séance que M. le duc « de Chartres prit au Parlement, L'habillement était fort magnifique et « garni d’une très grande quantité de diamants et de perles. Il est vrai « que ces dernières étaient fausses, mais on ne put pas s’en faire un scru- « pule, puisqu'on en avait agi de même pour les Enfants de France sur « les habits qu'ils avaient à leur baptême. » (Dimanche et lundi 18-19 octobre « 1761).

? Villers-Cotterets ne fut érigé en bailliage qu’en 1785.

5 « Dans le même temps, M. le duc de Berry partit pour Compiègne : « c'était son premier voyage et le Roi voulut qu'il le devançàt pour les « mêmes raisons » Arch. Nal., K, 142,

chanter des couplets de sa façon dont le refrain était répété, en musique, par une troupe de villageoises. Quatre lieues avant Villers-Cotterets, à la poste de Lévignen, une compagnie de cadets à cheval de la ville de Crépy mit à sa vue lépée à la main et s’obstina à l’escorter sous l’orage et la pluie jusqu’à la montagne de Vauciennes. Là l’escorte s’accrut: le lieutenant des chasses du duc d'Orléans fit entourer le carrosse par tous les garde-chasse à cheval ; la troupe des cadets de Villers-Cot-. terets et la compagnie de l’arquebuse de Soissons les précèdèrent sous la pluie continue jusqu’à l'entrée de la ville. On avait simulé des portes avec des branches d’arbres pour le prétexte d'offrir les clefs au jeune prince : le prévôt, suivi de quelques magistrats, les lui présenta. La bourgeoisie en armes bordait les rues jusqu’au château, l’averse éteignait les lumières qu’on avait disposées sur les fenêtres, bien qu’il fit encore grand jour. Le prévôt se retrouva dans la cour du château pour offrir le vin de ville avec son compliment.

Le lendemain 5 juillet, le présidial, l'académie! et la ville de Soissons, la ville et le chapitre de Crépy, la ville et l’abhé de Villers-Cotterets vinrent tour à tour complimenter le prince Le les écouta, chapeau en tête et l'épée au côté, et sut marquer à chacun sa sensibilité. Puis défilèrent dans la cour la compagnie de l’arc de Soissons, les cadets de Villers- Cotterets et la bourgeoisie qui avaient voulu reparaître en meilleur ordre et en plus belle tenue que l’orage ne le leur avait permis la veille. Le soir, le duc de Chartres parcourut la ville illuminée ; tous les habitants l’acclamèrent. Le surlendemain les mêmes compagnies honorèrent desmêmes démonstrations l'arrivée du duc d'Orléans qui, le dimanche suivant, pour témoigner sa satisfaction de tant de zèle, tint table ouverte devant le château: des instruments invitarent à la danse. Quand le peuple fut attablé, les deux princes parcoururent l’esplanade ; les principaux officiers de la Maison se détachèrent pour porter dans chaque groupe la santé du père et

M. Charpentier, directeur de l'académie de Soissons, dit au jeune prince : « C'est ici le lieu principal de l'apanage unique qui Soit en « France, apanage, titre éminent et sublime, signe toujours représentatif « de l’ancien partage de royaume... »

du fils, saluées des plus vives acclamations. La foule dansa jusqu’au jour et l’on distribua force gratifications aux tam- bours et aux instruments qui avaient accompagné chaque corps ou mené le bal. \

Les seize ans de ce prince charmant à la fleur de l’adolescence donnaient quelque sincérité à cette joie de commande, Un renom de bonne grâce avait précédé le duc de Chartres dans l’apanage. « Il était alors adoré et des Parisiens et de sa famille... » écrit M. de Lédans, l’ami et le commentateur de Carmontelle qui le crayonna à Villers-Cotterets, pendant cet été même‘ (1763). Svelte sous l’habit vert à large bordure jaune”? qui découvre le jabot de dentelle fleuri d’un bouquet de roses, il se tient tête nue, de profil à droite, dans un paysage printanier, où des arbres d’un vert clair se dessinent sur un ciel bleu tendre. Ses cheveux poudrés, frisés aux tempes, se relèvent au-dessus du front et descendent en queue sur le dos ; l'air vif et dégagé dans la pose dictée par l'artiste, il porte noblement, et sur ce visage aux joues rondes l’orgueil de race le dispute plaisamment à l’espièglerie de l'enfance. Autour du col, le collier noir de Saint-Michel et le cordon bleu du‘Saint- Esprit aident à sa gravité contenue ; Le tricorne noir jeté sous le bras gauche, l’épée à poignée d’or en verrou marquent son aisance cavalière. Cette jeune prestance, qui ne sentait ni la leçon ni l’étude, devait ravir de gouverneur.

Aussi gracieux et aussi fier, il pouvait se montrer aux soldats et remuer les cœurs. Des diverses fonctions princières, la plus brillante et la plus flatteuse était le commandement de parade aux armées, celle aussi que Roi et ministres rognaient le plus volontiers et que les princes cherchaient âprement à relenir et

1 Voy. Gruyer, Les Portraits de Carmontelle, p, 7-8. L'original du portrait est daté par erreur de 1760 ; M. Gruyer indique la date de 1762; mieux vaut dire 1763, puisque le duc de Chartres y porte l’habit uniforme de Villers-Cotterets où il ne vint pour la première fois qu’en 1763.

2 La culotte est verte comme l'habit, les bas sont blancs, les souliers à boucles d'argent.

à étendre. Aussi l’art et l’histoire militaires, le dessin et l’étude des fortifications, la stratégie et la tactique tenaient-ils une grande place dans leur éducation ; ils commençaient avec les jeux de l’enfance et le jeune prince recevait parmi ses Jouets son premier grade et son premier régiment. A la mort de son grand-père, avant même de passer aux hommes, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avait obtenu, par commission du 20 mars 1752, le régiment d'infanterie de Chartres. En mai 1758, son père demanda, en son nom, le régiment de cavalerie de Bellefonds que laissait vacant le mestre de camp promu au grade de maréchal de camp!. A ce régiment de cavalerie de Chartres était bientôt incorporé celui de Trasignies (4 janvier 1762) dont le mestre de camp demeurait mestre de camp lieutenant en second sous le chevalier de Durfort. Le 4 janvier 1764, à la veille de ses dix-sept ans, le jeune prince recevait de son père le détail des régiments de Chartres et, durant l'été, il quittait Villers-Cotterets pour passer en revue son régiment de cavalerie qu’on avait envoyé en quartier dans le voisinage, à Noyon. Le 12 août, le duc de Chartres couchait à Compiègne et le lendemain, revêtu de lhabit uniforme du régiment, — habit blanc à revers rouges, gilet blanc, culotte blanche, — menait vers Noyon, ville de l’apanage, dans son carrosse à six places, son gouverneur, les comtes de Schomberg et de Clermont-Gallet rande, chambellans du duc d'Orléans, l’abbé Allaire, son précepteur et le chevalier de Foissy, son écuyer. Noyon lui renouvela les honneurs qu’il:avait reçus lors de sa première entrée à Villers-Cotterets. La compagnie de l’arc de la ville se porta à sa rencontre pour l’escorter à cheval et l’épée à la main. À la porte, le maire et les échevins lui offrirent, après. compliment, le vin de ville. Les officiers du bailliage royal, le lieutenant du Roi, de la ville, les officiers de la maîtrise se présentèrent ensuite tour à tour. Le long des rues, la bourgeoisie se tenait sous les armes ; les acclamations éclataient autour du carrosse. Un capucin vint à la portière haranguer le duc au nom de sa communauté; les écoliers même lui

! Commission du 7 mai 17#%, Régiment à 4 escadrons ; taxe payée à M. de Bellefonds, 22,500 livres,

récitèrent des vers latins et poussèrent des vivats, en faveur de quoi il leur fut accordé congé. Hors de la ville, à l'entrée de la plaine, le prince et sa suite montèrent à cheval ; il passa sur le front du régiment, puis parcourut les rangs. Après la manœuvre qui le satisfit, il se rendit au château de Varennes, chez le marquis de Barbançon, où il félicita le corps des officiers ; puis ilprit en particulier chacun de ceux pour qui il avait demandé des grâces ou à qui il destinait des présents et dîna au milieu d’eux. Dans l’après-dîner, un détachement de cavaliers à pied répéta sous ses yeux le maniement des armes avec la plus grande précision. Le soir, à travers Noyon, la bourgeoisie en armes lui rendit de nouveau les honneurs.

L'été suivant (1765) il y eut à Compiègne une suite de parades militaires sous le regard du Roi. Divers corps s’assemblèrent et campèrent à Soissons pour s’exercer d’ensemble aux différentes manœuvres qu’ils devaient exécuter pour la revue royale. Soissons appartenait à l'apanage: le duc de Chartres prit envie d’alier les voir de Villers-Cotterets. Le 6 juillet, le marquis de Beuvron, maréchal de camp, le saluait dans la plaine soissonnaise, à la tête des régiments de cavalerie Royal-Bourgogne, Royal-Etranger et Royal- Navarre. Le prince passa tout le long de la ligne; devant chaque régiment, le major lui remettait l’état de la composition du corps. Après les exercices, les troupes, en belle tenue, défilèrent devant lui, il voulut Les suivre jusque dans leur camp.

Quand il entra dans Soissons pour dîner chez le marquis de Beuvron qui tenait le plus grand état, le canon tonna plusieurs fois ; la milice bourgeoise bordait les rues sur son passage. Une garde d'infanterie du régiment des recrues de Soissons lui rendit les honneurs devant la maison où il reçut la visite de tous les officiers en corps, mestre de camp en tête. Le canon tira de nouveau à son départ et il dut congédier, non loin de la ville, l’escorte de cavaliers qui le reconduisait, pareille à celle qui était venue le matin à sa rencontre.

Le 22 juillet, il retournait à Soissons dîner chez le duc de Coigny, colonel-général des dragons, afin de voir manœuvrer l'après-midi quatre régiments de dragons : colonel général, mestre de camp général, Dauphin et Schomberg. Quand il

Philippe-Egalité 5

passa devant les escadrons, le guidon blanc du colonel général, qui prétend ne devoir saluer que le Roi et son chef, s’inclina par honnêteté. Une poussière épaisse gâta le spectacle des évolutions et aveugla la carrossée de belles dames qui étaient venues de Villers-Cotterets en robe blanche uniforme‘. L'on finit la journée à la comédie, établie aux portes de La ville, et, Le rideau baissé, toute la compagnie soupa chez le comte de Schomberg avec les officiers de dragons.

Quelques jours après (30 juillet), le duc de Chartres se rendait à Compiègne pour suivre le Roi aux revues des troupes rassemblées. Il y parut sans habit uniforme, car les princes du sang ne portaient l’uniforme de leurs régiments que quand le Roi ou eux-mêmes les passaient en revue. La dernière journée (31 juillet), celle des dragons, fut close par un souper magnifique offert au Dauphin par le duc de Coigny dans une grange voisine. Le duc de Chartres et le prince de Condé y accompagnèrent le Dauphin ; puis l’on se retira sous une grande tente. Au son des violons, le Dauphin prit la comtesse d’'Egmont, le duc de Chartres la princesse de Guéménée, le prince de Condé la marquise de Belsunce, le duc de Fronsac la marquise de la Force, pour la première contredanse : ils ouvrirent par la dragonne le bal qui continua après la retraite du Dauphin.

Les plaisirs se mêlaient dans cette éducation aux graves démarches, car ils formaient une part du rôle princier qu'il fallait enseigner. Ils gardaient à la Cour une importance offi-

‘ « Elles avaient établi pendant le voyage de Villers-Cotterets de porter toutes, les jours de chasse, des robes blanches, parce que les hommes gardaient ces jours-là l’habit de l’équipage. L’uniforme des dames qui contrastait avec celui des hommes faisait, surtout aux soupers, un effet charmant, d'autant plus que les officiers de Ia Maison avaient soin, ces mêmes jours, non seulement d’assortir fe fruit, mais même l’entremets aux couleurs des robes des dames et des habits des hommes.

Gelles d’entre elles qui furent à Soissons, devant aller voir les manœuvres toutes dans la même calèche,voulurent y porter ce même uniforme, imaginant que le coup d'œil en serait agréable. Aussi ent-il, à tous égards, le succès qu’elles en pouvaient attendre... » Arch. Nat, K. 142.

cielle : les Plaisirs du Roïn’occupaient-ils pas un service du royaume ? Le plus somptueux et le plus ordinaire de ces passetemps, c'était la chasse à quoi présidaient le grand veneur, le grand fauconnnier et le grand louvetier, maîtres de toutes les forêts et buissons de France. Autrefois l’on n’organisait que deux grandes chasses l’année et « à l'issue des Parlements qui ne se tenaient que deux fois l’an » ! : maintenant Sa Majesté chassait à son gré, une ou deux fois la semaine. Louis XIV, dit-on, avait recommandé à ses descendants de se dépenser à la chasse pour échapper à la mélancolie qui guettait les princes de sa famille?. Outre la chasse à tir, à courre et au vol, la pêche aux cormorans, — les ballets, le théâtre, les spectacles, l’opéra, le jeu de la paume et du volant qui employait un maître-paumier et six marqueurs ou paumiers-raquetiers, amusaient le Roi, Une chasse au cerf, une partie de volant, suivait un cérémonial comme une séance au Parlement ; chaque plaisir comportait des règles et des usages qui ne s’apprenaient qu’à la Cour. Vers l’automne de 1761, le duc de Chartres s’installe à Versailles pour y passer les hivers. L'année suivante, il chasse pour la première fois avec son père dans la capitainerie de Vincennes (23 août 1762) ; et il arrive qu’à lui seul il tue 125 pièces, nombre que n’atteignit nile duc d'Orléans, ni aucun des autres chasseurs. Le 20 septembre, til va courre le cerf, pour la première fois eussi, dans la forêt.de Bondy ; La poursuite est des plus vives : Je due d'Orléans, à qui l’on apporte le pied de la bête, en fait hommage à son fils. Ainsi instruit, le jeune prince pouvait par- . tager les plaisirs du Roi. Admis cette année même au voyage de Fontainebleau, il:commence à chasser avec Louis XV ét à souper avec du monde: il se couche plus tard. En juillet 1765, il séjourne à Compiègne, auprès de Sa Majesté, et le A juillet, le-comte de Pons écrit à M. Fontaine : « M. le duc « de Chartresaété à la chasse avec M. le duc d'Orléans dans « Le carrosse du Roï: l’un et F’autre soupèrent le même jour « dans ses cabinets. Ainsi vous voyez que c’est bien le cas de

4 L'Etat: de la France, 1749, t. II, 268.

+ Coxe, L'Espagne sous:les mois de la Maison de Bourbon, trad. Mu« ” -RIEL, t. V, 408, note,

« dire qu'il n'y a plus d’enfantst. » Le 17 août, le duc de Chartres se rend à Chantilly pour une première visite. L'émancipalion-approchait. Dès la fin de 1761, le sousgouverneur M. de Foncemagne, fort affaibli par l’âge et le chagrin du veuvage, avait demandé à se retirer. M. de Chateaubrun, l’un des quarante de l’Académie française, qui en 1758 à la mort de M" de Foncemagne avait rempli quatre mois durant les fonctions de la charge, le remplaça en titre le 6 novembre; mais sa santé l’obligea bientôt à la retraite (16 août 1763). Comme le terme de l’éducation approchait, on crut surperflu de désigner un successeur. Le 23 décembre 1763, le prince assistait pour la première fois à la séance des princes et pairs? que présidait le due d'Orléans au Palais- Royal, à l’occasion du décret de prise de corps décerné par le Parlement de Toulouse contre le duc de Fitz-James. Le 43 avril 1765, il comptait dix-huit ans accomplis : son père jugea qu’il avait passé l’âge des lisières et il lui enleva son gouverneur le 20 juin, jour de son départ pour Villers-Cotterets. Mais il ne lui donna pas toute sa liberté; il trouva bon que le comte de Pons, premier gentilhomme de sa chambre, en perdant la qualité de gouverneur, n’en restât pas moins assidu auprès de son fils. Louis XV, pour seconder cette sollicitude paternelle, accorda au comte les entrées de sa chambre afin qu'il pût chaperonner le prince à la Cour et rendre compte au père de la conduite du duc de Chartres devant Sa Majesté. Le duc d'Orléans engagea de même son premier écuyer le comte de Thiard, et ses chambellans, le chevalier de Durfort, le comte de Schomberg et le marquis de Barban-. tane, à s'arranger ensemble pour que l’un d’eux pût toujours suivre son fils au dehors, en toute occasion. En janvier 1766, il demandait au Roi les grandes entrées pour le duc de Chartres : le jeune prince commence à accompagner Louis XV dans ses voyages particuliers. Le 7 janvier, il était entré au Conseil de la Maison d'Orléans ?. Avec l'hiver

Arch. Nat., K. 14,

# Les princes du sang sont pairs nés et jouissent de toutes les préroga- 4ives des pairs, dont le premier prince du sang préside l’assemblée. * Le conseil de la Maison se composait alors du chancelier garde des #

s'achève sa dix-neuvième année: alors seulement son père l’affranchit de tout mentor et lui laisse pleine liberté.

Ainsi finissait cette éducation, faite de figuration et de pompes plutôt que d’étude et d’efforts, imprévoyante pour s'être trop altachée à des apparences qui déjà en imposaient moins au peuple spectateur et perdaient de leur sens au regard de ceux mêmes qui y jouaient le plus grand rôle. Le duc de Chartres avait été élevé comme si la monarchie de Louis XIV devait durer dans l’immobilité: son gouverneur s’obstinait près de lui à fixer les usages et les mœurs, alors que changeaient idées et sentiments et que les nouveautés levaient dans les têtes. Le bouleversement des choses ne devait-il pas prendre au dépourvu le nonchalant élève du comte de Pons? Quel dût être son désarroi, si l’on compare les scènes cérémonieuses qu'avait apprises l'adolescent aux Journées violentes que vécut l’homme fait !

Ge vain apprentissage annonce bien le métier à quoi était destiné le jeune prince, le seul emploi de ses dons et de ses loisirs qui lui était offert: plus de représentation que d’action, plus d’honneurs que de pouvoir. Cependant, si muettes que fussent ces fonctions de figurant, elles importaient aux princes du sang pour se maintenir devant le public, car insensiblement ils se sentaient rabaissés dans leur inaction ; faute de pouvoir, ils se raccrochaient à ces formes vides avec tenacité. « ... Les princes du sang, écrivait alors à « Louis XV le duc d'Orléans, ont encore à représenter à Sa € Majesté qu’il leur paraîtrait juste que, toutes les fois qu'il « est question d’'Eux pour quelques cérémonies où on les « emploie de quelque manière que ce soit, le Roi eût la « bonté de leur faire connaître d’avance ses intentions, parce

sceaux, chef du conseil et surintendant des maisons, finances et bâtiments, d'un premier conseiller, de trois secrétaires des commandements et du cabinet, d’un contrôleur général des finances, de deux intendants des finances, d’un trésorier général et des parties casuelles, de cinq conseillers, d’un secrétaire du conseil, d’un garde des archives, d’un audiencier garde des rôles de la chancellerie, de deux agents des affaires, d’un chauffe cire et de deux huissiers de la chancellerie. D’Houry était l’imprimeur. Depuis 1757, l'abbé de Breteuil, bailly grand croix de l'Ordre de Malte, abbé de la Charité et de Saint-Eloi de Noyon et prieur de Saint- Martin des Champs à Paris, exerçait la charge de chancelier ; l'abbé Omelane, abbé de Corbigny, tenait alors l1 place de premier conseiller.

€ qu’occupés, comme ils doivent l'être, de ce qui leur est dù, « relativement à l'honneur qu’ils ont d’être princes du sang. « de France, ils prendraïent la liberté de représenter au Roi « Les distinctions dans lesquelles il est de la dignité de la Cou- « ronne qu’on les conserve, et qui avec le temps se perdent « ou deviennent matière à contestations pour avoir été négh- « gées dans les occasions qui se présentent de les entretenir « dans toute leur intégrité. » En quel embarras s’était mise la royauté pour payer d’honneurs cet ombrageux cousinage | De fait ces parents gènants souffraient du mensonge de leur fausse grandeur?.

Cette représentation au Roi trahit l’esprit qui inspirait sans doute les leçons de cérémonial reçues par le duc de Chartres. Son père, son gouverneur, les conseillers de la Maison ne devaient-ils pas lui enseigner ce qui lui était dù, tout ce qui lui était dà, — plutôt que ce qu’il devait au Roi et à l'État? et à quoi pouvait tendre pour la monarchie cette dignité chatouilleuse des princes du sang, sourdement mécontents, enclins à remontrer sans cesse, à contester, à revendiquer, dans la crainte de déchoir? *

4 Au baptème des quatre Enfants de France, le duc de Berry, les comtes de Provence et d'Artois et Madame, fils et fille du Dauphin (18 et 19 octobre 1761), le duc d'Orléans nomma le duc de Berry au nom du roi Auguste de Pologne. Le duc de Chartres devait nommer le comte de Provence au nom du roi Stanislas de Pologne. Ces deux rois, pour éviter de rendre aux princes ce qui leur était dû, n’envoyèrent pas de procuration en forme, mais prièrent simplement Louis XV de désigner qui bon lui semblait. Le duc d'Orléans se plaignit de ce manque d’égards dans le mémoire cité. Une indisposition survenue le 15 octobre empêcha le duc de Chartres d’être le parrain par procuration du comte de Provence, le futur Louis XVIII ; ce fut son oncle Conti qui le remplaça. (Arch. Nat. K. 142.)

* Le prince de Condé écrivait au prince de Monthbarey, dans une lettre où il se plaignait vivement de M. de Saint-Germain, ministre de la guerre. « .… Vous nous dites : Il n’y aura rien de changé. C’est pour le « public que vous vous trouvez offensés. Qu'est-ce que cela vous fait ? — « Ce que cela nous fait ? Mais tout est pour le public. C’est pour le « public que nous sommes Princes du Sang de France; car, si personne « ne le savait, nous en serions beaucoup moins flattés ou honorés… » A Chantilly, ce 6 juin 1776. Arch. Nat., R° 828.

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