‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 20 sur 114 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’émancipation du duc de Chartres était attendue de toute la société du Palais Royal : on espérait que le jeune maître ramènerait la gaieté, le monde et les plaisirs qui s’en étaient allés depuis que le duc d'Orléans, sans goûter la liberté du veuvage, s'était mis en ménage avec Marquise des Italiens. Elle lui avait donné un fils (janvier 1759), alors même que se mourait la duchesse d'Orléans et, deux ans et demi après, des jumeaux fils et fille (7 juillet 17614). Ce double événement, déclaré sans vergogne à sa cour, et célébré par des fêtes intimes où la gauloiserie se mêlait à la sensiblerie, avait soumis davantage encore à sa maîtresse le faible quadragénaire.

Si ses devoirs de premier prince du sang appelaient parfois le duc à Versailles ou à Compiègne, il vivait le plus souvent à Bagnolet, parmi quelques fidèles attristés, avec la chasse et le théâtre pour passe-temps. On ne se gênait guère à Bagnolet : la présence de Marquise, qui écartait les dames du Palais- Royal, fléchissait l'étiquette. Collé, qui fournissait de farces et dé parades graveleuses ce théâtre de campagne, y savourait son importance, rendant grâces à la favorite d’épargner aux gens de lettres le voisinage humiliant des grands. Hors le vicomte de Polignac, auteur fieffé et trop heureux de

1 Etiennette-Marie-Perrine Le Marquis dite Marquise, née à Dinan (Côtes-du-Nord) décédée à Paris, rue de Grammont, le 9 février 1806, avait porté, dit-on, l’éventaire de marchande d’huîtres avant de figurer et de danser à la Comédie Italienne, Depuis 1758, elle appartenait au duc d'Orléans, à qui elle avait sacrifié son goût pour le marquis de Villeroy. J.-B. Defernex modela son buste en Diane chasseresse (1766),

faire jouer ses pièces, les autres gentilshommes ne s’accommodaient guère de cette vie casanière. La (maîtresse du lieu excluait non seulement la bonne compagnie, mais la mauvaise. Elle avait rangé le prince: plus de soupers en petites maisons dont le souvenir rendait plus morne encore aux familiers cette bourgeoise retraite. Le duc d'Orléans rompait chaque jour avec le monde et manquait à sa naissance. Le comte de Pons Saint-Maurice, « grand-prêtre des bienséances », se lamentait et annonçait la fin de la Maison; les autres chambellans déploraient moins cette déchéance que la tristesse qu’elle répandait. Ils s’ennuyaient et maudissaient Marquise à l'exemple des dames du Palais-Royal, moins privées de la société du prince que du mouvement et des fêtes qu’elle apportait. Chacun souhaitait le congé de la danseuse el complotait une révolution de palais par un changement de maïitresse. ,

Le duc aimait tendrement son fils et sa fille légitimes : seul, cet amour paternel pouvait attaquer l’habitude qui, depuis neuf ans, l’attachait à Marquise. Déjà l’entrée dans le monde du duc de Chartres avait obligé le prince à se reprendre, à accorder davantage à la représentation. Le comte de Pons n’avait pas manqué de lui remontrer l’indécence de cette vie qui éclaboussait la Maison, alors qu’elle devait briller de tout son éclat pour mettre le jeune prince à même de se marier - selon sa naissance. Et Mademoiselle d'Orléans n’allait-elle pas paraître à son tour à Versailles pour recevoir le supplément des cérémonies du baptême (jour de la Pentecôte 1767)? Le duc d'Orléans accompagnait son fils chez son beau-frère Conti, chez les Choiseul, chez Mesdames de Luxembourg, de Beauvau et de Mirepoix, les trois maréchales qui rassemblaient en hommes et femmes la fleur de la société. Le bonhomme, gros comme un muid, faisait de bonne grâce ressortir par contraste l'élégance du jeune homme.

Les plus nobles maisons de Paris se disputèrent alors l’honneur de recevoir le prince héréditaire de Brunswick, avec d'autant plus d’empressement que la Cour gardait quelque réserve envers l’un de nos vainqueurs de la dernière guerre. Ce fut un concours de repas et de fêtes à étourdir l'hôte dont

on vantait la politesse et les agréments. Le duc d'Orléans ne peut se dispenser de le traiter magnifiquement à Villers-Cotterels (18 juin 1766) et ce retour à la vie mondaine parmi les cajoleries deses hôtes l’amusa comme une nouveauté. Au mois d'août suivant, il séjourna volontiers à Villers-Cotterets et cette saison brillante sembla le ressaisir. Tronchin, enfin installé auprès du prince, appela à sa suite d’illustres malades comme la maréchale de Beauvau, la plus noble et la plus obligeante des grandes dames « par l'esprit, le ton, les manières et l’air franc et ouvert qui lui était particulier! ». Le duc joua la comédie avec M" de Montesson, une blonde sensible, avec M" de Ségur? la jeune dont l’élégance et la douceur enjolivaient le visage, avec la marquise de Barbantaneÿ, dame de la feue duchesse, et dont on louait l'esprit et les mœurs, parce qu'elle avait su résister aux entreprises du prince. Louis-Philippe le Gros revint enchanté, la bouche pleine d’éloges pour sa compagnie, éloges éloquents chez cet homme lourd qui ne s’animait pas aisément. Aussitôt il commandait à Collé une pièce d’ariettes pour la saison suivante à Villers-Cotterets. Le théâtre de Bagnolet ne comptait plus dans son esprit : les grandes dames semblaient avoir triomphé de la fille de théâtre.

Cependant le duc, repris par sa lâche habitude, retournait à Bagnolet. Un matin, vers la mi-octobre, il partait pour la chasse avec Marquise, habillée en homme, quand survint le duc de Chartres, devancé à franc étrier parle baron de Besenval. Il arrivait inopinément, au sortir d’un bal chez la maréchale de Mirepoix, poussé par la fantaisie de chasser avec son père. Marquise s’esquive : mais le fils caresse le père, il serait chagrin de le gêner et le prie de prendre avec lui toute sa compagnie. Attendri, le bonhomme rappelle Marquise qui court au duc de Chartres en s’écriant : « Monseigneur, êtesvous sensible au bonheur de faire des heureux? Voilà le plus beau jour de ma vie! je vous le dois. » Et tous trois de chasser et de diner ensemble. Le fils serait même resté à

1 Genus, Mém., I, 379.

Ibid, LL 31 :

Sébidss Hot

souper, si le père, s’armant de fermeté, ne l’eût enfin renvoyé.

Le lendemain, pris de honte à la réflexion, le duc d'Orléans adressait à sa maîtresse un billet de congé, qu'il montrait à plusieurs de ses courtisans pour leur marquer sa décision. Il lui signifiait net de ne plus paraître dans aucune de ses maisons, ne voulant désormais souffrir personne entre son fils et lui. La nouvelle de cette rupture se répandait aussitôt dans le public: seule Marquise se flattait encore d’un retour de faveur. Mais déjà la Cour lui désignait pour remplaçante M” de Montesson, l’une des nobles actrices de Villers-Cotterets. Collé, qui regrétta la maîtresse « franche, serviable, la meilleure enfant du monde », soupçonnait la marquise d’avoir arrangé la scène de Bagnolet en auteur anonyme ; il lui parut que cette surprise avait été concertée avec le duc d'Orléans lui-même. Elle fut plutôt soufflée au duc de Chartres seul par le comte de Pons ou le chevalier de Durfort, qui possédait la confiance et l’amitié du jeune prince. D'ailleurs toute la Maison d'Orléans, toutes les dames du Palais-Royal l’auraient volontiers ménagée et chacun s’en félicita pour l'heure.

Le père s’enquit auprès du fils des raisons ou des conseils qui l’avaient amené soudain à Bagnolet. Sentimental, il ne refusait pas d’obéir à Son cœur, mais sans duperie. « Mon papa, répondit le jeune homme, il y a longtemps que je souffrais de ne pouvoir être loujours avec vous. Je savais vos raisons: J'ai voulu une bonne fois vous mettre à l'aise et J'ai espéré que, le premier pas fait, il ne resterait plus de barrière entre nous. — Hé bien ! mon fils, vous m'avez rendu service, vous m'avez ouvert les yeux, j'ai renvoyé . Marquise. Vous ne trouverez plus avec moi que les gens avec qui il vous convient de vivre et rien ne pourra plus nous éloigner l’un de l’autre, même pour quelques instants ». Et le duc de Chartres sauta au cou de son père dans l’élan de la joie et du remerciment. Tel esi le touchant récit, arrangé pour l'agrément de la société, que M” de Jonzac adressa à M” du Deffand.

L'émancipation du duc de Chartres avait done amené par

ontre-coup la libération du duc d'Orléans, rendu au monde

par l’amour paternel. Dans le Palais-Royal délaissé, qui depuis l'incendie de l'Opéra (6 avril 1763), se trouvait en proie aux maçons, le prince offrit une fête somptueuse à Christian VII de Danemark’. Ce réveil du Palais transformé annonçait comme le relèvement de la Maison, rajeunie par le fils. Les ouvriers travaillaient encore dans l’aile droite et les contrôleurs des menus et du garde-meuble ne purent disposer que de l'aile gauche. Le prince avait fait dorer à propos les rampes du magnifique escalier. Huit jours durant, lon besogna dans les offices et les cuisines. Une longue suite de fourneaux fut installée le long de la grille du jardin de Chartres et six cents domestiques servirent le souper de 666 couverts, distribués en douze tables. Le duc d'Orléans et Mademoiselle, sortie pour la circonstance du couvent de Panthémont, présidaient la première où avaient pris place le roi de Danemark, le prince de Condé et les ministres ; le duc de Chartres présidait la seconde, cependant que le public se pressait au dehors pour admirer la façade de Contant d’Ivry que prolongeait, presque achevée, celle de lOpéra. Au dessert l’on présenta à Sa Majesté Danoise le plan en relief de Copenhague et de ses-environs, le tout en sucre et fort exact. Christian VIT ouvrit ensuite le bal masqué avec Mademoiselle ; dès les premières danses, le duc d'Orléans glissa d’un faux pas dans le salon d’Oppenordt et se cassa le tendon d’Achille?. Il dut se retirer et le duc de Chartres continua seul de faire les honneurs du bal. Cette chute malencontreuse est à retenir comme l’image brutale de la retraite insensible et prochaine du père devant le fils.

Désormais les moindres événements s’accorderont avec la faiblesse du duc d'Orléans pour effacer l’un et produire l’autre. Le public remarque maintenant le duc de Chartres aux cérémonies où il paraît à son avantage. Les badauds le connaissent et le désignent du doigt parmi ses pairs. Gazetiers et nouvellistes le citent à son rang dans leurs comptes-

! Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1768.

3 Cette scène, peinte par E. Devéria, figurait dans la galerie historiqut du Palais-Royal, créée par le roi Louis-Philippe. Varour, Le Palait Royal, p. 339.

rendus, mais suspendent encore leur jugement. Le 13 novembre 4765, le dauphin Louis était administré ; le duc de Chartres arrivait trop tard de Paris, où il était allé passer vingt-quatre heures, pour tenir avec son père la nappe de communion, mais il suivait le bon Dieu de retour à la cha- 3 pelle. Le 43 mars 1766, il mène le deuil entre le duc de Bourbonet le comte de la Marche au service solennel pour le repos de l’âme de don Philippe, duc de Parme, frère du roi d'Espagne et gendre de Louis XV ; le 12 juin suivant, il préside, à côté de son père, au service célébré pour Stanislas [*, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, père de la Reine, décédé le 23 février à Lunéville. Il accompagne le Dauphin et Mesdames de France au service solennel d’Elisabeth Farnèse, reine douairière, veuve de Philippe V de France, roi d’Espagne (27 novembre 1766). Le jour de la Pentecôte 17617, le Roi et la Reine nomment sa sœur Mademoiselle, qui reçoit le supplément des cérémonies du baptème, etl’aumônier de quartier présente la plume au duc de Chartres qui signe au registre. Entre temps, le 43 août 1766, sur Le désir du marquis d’Armenlières, il venait de Villers-Cotterèts passer la revue de la garnison de Metz, campée à Soissons; prié, après la revue royale de Compiègne, au magnifique souper offert à Sa Majesté par le lieutenant général, il ne manquait pas de s’éloigner, quand Louis XV se mit à table, afin de laisser à son hôte l’ ons neur de donner la serviette royale.

Ces obligations de prince du sang ne dépensaient ni le temps ni les forces du jeune homme. Les mœurs de son temps et de son rang l’engageaient à les gaspiller en plaisirs plutôt par air que par besoin. Si le duc de Chartres avait paru dans le monde à quinze ans (1762), il ne se trouve libre de sa personne que quatre ans plus tard, au printemps de 1766, à la veille de ses dix-neuf ans accomplis. Alors seulement commence dans sa vie le chapitre des mœurs, si chargé dès l'abord, à croire les libellistes, qu'il faudrait l’écrire en latin.

Ses biographes les plus graves ont aveuglément anticipé sur les faits. Laurentie réprouve sa jeunesse « flétrie avant d’être commencée ». Ducoin le présente vers 1767 « âgé de vingt ans à peine, comme le patron et le héros des roués de

son temps ». Loin d’avoir été un débauché précoce, il sembla d’abord paresseux au plaisir. Sa retenue inquiéta mème le duc d'Orléans qui craignait que ne reparût en son fils la vicieuse indifférence de Monsieur pour les femmes. Pareil aux pères de comédie qui pressent les jeunes gens de jeter leur gourme, il s’entremit avec ses chambellans pour fournir au novice une maîtresse toute neuve : il se vantait de cette € précaulion fort prudente et fort tendre pour la santé de son fils! ». C’est ainsi que Rosalie, dite Duthé, déniaisa le jeune prince (mars 1766). Elle avait quinze ans et ces premières leçons d’amour commencèrent son renom et sa fortune. De simple espalier d’Opéra, elle devint courtisane de grand luxe et l’une des plus somptueuses, car rarement débuts furent aussi notoires dans les annales de la galanterie. Cette blonde charnue comme un beau fruit, mais sans esprit et de figure moutonne, ruina par la suite bien des seigneurs, tel le marquis de Genlis, et surtout des Anglais, tel lord d’Egremont?. Le duc de Chartres ne s’attacha pas à cette première maiïtresse : mené par des viveurs d’expérience, il fit le tour des plaisirs de Paris. Les rapports du policier Marais nous content par le menu ses fredaines ; ils nous renseignent sur le lieu, la date, l’heure de ses plaisirs, sur le nom et le nombre de ses compagnes et compagnons. Grâce à cette comptabilité monotone, nous savons tout ce qu’il faut ignorer, comme si nous avions consulté les registres de l’entremetteuse ou, mieux encore, épié par le trou de la serrure... La Cour était informée comme nous et,le 3 octobre 1767, le duc de Chartres et sa compagnie se plaignaient à La Brissault d’être trabis par des commérages. Cependant l'inspecteur de police ne montrait ses carnets à personne. « Souvent, ce sont ces Messieurs ou leurs camarades, lit-on en marge de cette note du

1 Genus, Mém., IL, 183 et Rouzer pe Fozuon, op. cil., I, p. 26.

3 Espion anglais, IT, 184 et III, 211 ; Bach., 5 sept. 1772. M': Duthé passe volontiers la Manche et c’est en Angleterre qu’elle se réfugie dès les premières journées révolutionnaires. De Londres elle écrit au banquier Perrégaux « son cher tuteur » qui gère ses affaires. Plusieurs de ces lettres sont passées en vente chez Charavay.

# Bibl. Nat., Mss fr. 11.360. C. Piton les a publiés à la hâte, en trois séries, sous le titre : Paris sous Louis X V. La 3° série (Paris, 1910) seule concerne le duc de Chartres.

9 octobre 1767, qui content eux-mêmes leurs histoires. »

Ges histoires ne variaient guère : passades chez la Brissault, où il débute le 27 février 1767, à 7 heures du soir, dans les bras de M"° Lavigne, dite Durancy, l'étoile des pensionnaires ; chez la dame Gourdan, le 11 mars 1768 ; des allées et venues de filles requises chez la Guérin ou fournies comme petites bourgeoises par la demoiselle La Mule, qu’il fait amener dans un pelit appartement du Palais-Royal (24 mars 1767) ou à sa petite maison, rue Saint-Lazare, n° 40 (25 décembre 1767) ; ce sontle plus souvent des soupers gaillards, en compagnie de belles et parfois avec leur patronne, car la Brissault a bon caquet. Ils se suivent durant l'été et l'automne de 1761: souper chez le prince de Ligne le 28 août : Monseigneur perd cent louis au jeu et folâtre avec Joséphine. Le 12 septembre, souper chez M. de la Tour du Pin; le 30, chez le prince d’Eustin de Suède, à la Chaussée d’Antin ; le 3 octobre, chez le vicomte de Rochechouart. Le 27 octobre, M. de Conflans traite magnifiquement ses amis à Issy, dans la maison du comte de Valentinois, On se met à table à 10 h: et demie, l’on y reste gaiement, retenu par la chère délicate jusqu’à 4 heure du matin, puis, jusqu’à 7 heures, tous Les convives, — le duc de Chartres, le comte et le chevalier de Goigny, le duc de Fronsac, le comte d’'Osmond, le comte de Besenval, le chevalier de Durfort, le chevalier de Guines — retiennent les demoiselles Saint-Germain, Seignory, Farine, Julie, qui se retirent satisfaites et de la fête et du gain.

Si le duc de Chartres change volontiers de compagne, il renouvelle peu la liste de ses compagnons. Chaque fois seretrouvent près de lui les mêmes viveurs, tous ses aînés. Plusieurs même comme Besenval, l'original comte d'Osmond, le comte de Thiard, de marquis de Conflans — le « Lovelace militaire » qui vidait d’une haleine sa botte remplie de vin et ne souffrait jamais d’être surpassé dans lestexcès — le marquis de Vierville atteignent ou dépassent l’âge du duc d'Orléans. Charles, chevalier de Durfort, l'aîné du duc de Chartres de quatorze ans, passe aux yeux de Marais pour l’agentsecret de ces premiers plaisirs. I ne les partage que discrètement, retenu qu’il est par son attachement pour

Me de Cambis. Premier gentilhomme de la chambre du duc d'Orléans en survivance et concurrence du comte de Pons Saint-Maurice, il avait été engagé par le prince à suivre les premiers pas du duc de Chartres qui se confiait à lui. C’est le seul homme qu'il ait véritablement aimé, selon M" de Genlis. Le chevalier de Durfort valait par le goût et le sens plutôt que par l'esprit et le savoir. Ses mœurs raisonnables et ses manières choisies le distinguaient au regard des femmes. Mais il ne s’inquiétait guère de diriger Le prince, soit qu'il fût lui-même peu enclin aux remontrances, soit qu’il sentit qu'un mentor eùt été impaliemment supporté par le jeune duc, dans les ébats d’une liberté toute neuve. Le père ne l'avait-il pas chargé d’enhardir son fils plutôt que de l’assagir ?

Le duc de Charires était donc livré à l’entrainement de l’exemple, forçant la nature pour égaler ses aînés dès l’abord. Outres ces viveurs accomplis, anciens compagnons de son père, que l’âge modérait malgré eux et qui ne montraient dans ces parties que l’assurance de l’habitude, — d’autres, que l’âge rapprochait du jeune prince, y apportaient l’ardeur de la pleine jeunesse. Charles-Joseph, prince de Ligne, né en 1735, partageait sa vie entre Paris et Bruxelles. Seigneur de belle mine, aussi brillant à la guerre que dansle monde, il ne laissait pas d’être naturel, malgré quelque prétention à la singularité. Charlot, ainsi que l’appelait familièrement le due de Chartres, perdait au Jeu avec une grâce charmante et volait au plaisir comme au combat. Il lui arrivait de quitter Bruxelles après déjeuner, d'arriver à l'Opéra juste au lever de la toile et, le spectacle fini, de courir toute la nuit pour regagner Belœil‘. — Le duc de Fronsac, né en 1736 du duc de

Richelieu et de Sophie de Lorraine, veuf le 6 février 1767 de M'° de Hautefort, renchérissait sur le libertinage paternel. Les trois Coigny se ressemblaient, peu: Le duc, né en 1737, homme doux et poli, était généralement aimé et, estimé. Le comte, son cadet (1740) passait pour le plus spirituel des trois frères ; caustique et, mordant, il intimidait les femmes de son

! Voy. mon étude : Charles-Joseph, prince de Ligne (Le Correspon dant, 25 juillet 1914).

regard fixe et questionneur, lancé d’un visage coloré où s’ouvraient deux larges narines. Le chevalier, né en 1743, qu’on appelait Mimi, sans doute pour sa jolie figure, toujours nonchalant, causait peu, mais jetait des mots que l’on citait ensuite, gardant son air narquois, même. quand il voulait plaire?. Le vicomte de Rohan-Chabot, né en 1740, que Carmontelle nous a dessiné à vingt ans, très élégant dans son costume de velours bleu clair, relevé d’un gilet blanc brodé d’or, connaissait et aimait les arts ; on vantait son aménité et sa politesse qu’il dépouillait par trop avec les filles, s’il faut en croire une note de police. Le petit-fils du maréchal de Berwick, Jacques-Charles, marquis de Fitz-James, dont l'amitié pour le duc de Chartres dépassera la camaraderie du plaisir, était aussi son aîné de quatre ans.

Seul de ces compagnons de fête, Armand-Louis de Gontaut comte de Biron, bientôt duc de Lauzun, avait le même âge que le duc de Chartres. Nés la même année et presque le même jour, à la mi-avril 1747, d’une condition presque également brillante, d’un mème tour d’esprit, ils allaient de pair comme des jumeaux. Marié trop jeune à M'* de Boufflers, le comte de Biron ne s’embarrassait pas d’égards pour la timide épousée : 1l continuait sa vie de garçon en petit appartement. Durant quelque temps, il fit, chaque semaine, le trajet en poste de Paris à Rouen pour retrouver la demoiselle Beaujeu, de la Comédie Rouennaise. Puis, épris de Sarah Bunbury, jolie Anglaise dont la coquette beauté avait étourdi Paris, il partait en Angleterre et faisait cent folies pour la joindre. « Il aime le mouvement, l’occupation, il n’a rien à faire. » et il s’agitait dans son désœuvrement pour se donner l'illusion de Vaction. € C’est un joli garçon, il est simple, bon enfant, sans airs et il pourrait devenir quelque chose de bon, si on l’occupait et si on le tirait de la société de nos imbéciles de jeunes gens’. » Lauzun fléchissait la sévérité de M" du Deffand qui soupa plusieurs fois avec lui chez la grandmaman. La duchesse de Choiseul, au contraire de son mari, trouvait son neveu plaisant et le défendait en bonne tante.

1 GENLIS, Mém,, I, 373, ? M pu DErranp, op. cit., 18 février et 19 avril 1767,

C'était lui le vrai camarade du‘duc de Chartres ; ensemble, ils projetaient leurs parties. Mais Lauzun, élevé à la diable, avait été très tôt abandonné à lui-même. Le vicomte de Rohan-Chabot avait pris à tâche de le dégourdir et, dès octobre 1765, alors que le duc de Chartres était encore chaperonné, il lui offrait un souper avec demoiselles dans sa petite maison. Par l'expérience précoce, Lauzun se trouvait donc, lui aussi, l’aîné du duc de Chartres dans la vie de plaisir.

Le maître débauché, que Ducoin présente comme le patron des roués dès sa vingtième année, n’en est que le plus jeune et le plus novice. Il fait ses caravanes, en apprenti qui brüle de passer maître. Le jour de sa première visite à dame Brissault, par crainte de paraître emprunté, il paie d’effronterie et rudoie M"° Lavigne, dite Durancy, qui blâme sa grossièrelé et ses jurons de charretier. « Plusieurs demoiselles l’ont trouvé tel et tout annonce en lüi un fond de libertinage crapuleux.. Il a cette obligation, à ce qu’on pense, à M. le vicomte de Chabot, qui mène tout à la dragonne et avec lequel il fait souvent des parties de débauche ». Sans doute l'élève avait outré la manière du maître, agacé peut-être par les airs prétentieux de la fille, comme par cette Rozette qu'il voulut abandonner à ses gens, afin de la mortifier, dans le souper du 30 septembre 1767. Manuel, dans la Police de Paris devoilee, fit un sort à cette note de Marais que répèteront à l’envi libellistes et historiens pour marquer le naturel du prince. Mais sur cet excès d’impudence, inspiré par ia jeunesse et l'exemple, jugera-t-on sans retour le caractère du duc de Chartres comme s’il ne s'était pas formé et modifié par touches successives ? N’avait-il pas appris sa leçon du vicomte de Chabot qui, selon M"° de Genlis, si difficile sur les bienséances, passait pour un « modèle accompli de politesse et d’aménité » ?

« Pour rectifier un semblable caractère, observait Marais, il serait à souhaiter qu'il devint amoureux véritablement d’une femme honnête qui eùt assez d’ascendant sur lui pour = lobliger à prendre un ton plus galant et à se défaire de termes qui feraient rougir la plus vile créature... » Le jeune prince, Philippe-Egalité 6

82 e LE MARIAGE

qui se croyait tenu de jurer en mauvaise ‘compagnie, n'avait pas attendu le conseil du policier. [l ne sera jamais enjôlé par une fille: seules des femmes de qualité le retiendront ou le subjugueront. En janvier 1767, il papillonne chez les Choiseul avec maints jeunes gens autour de milady Sarah Bunbury, née Lennox, qui avait failli devenir reine d'Angleterre. Coquette à l’air naïf et caressant, elle entraîne après elle toute la jeune noblesse, sans paraître décourager personne, Le duc de Chartres, d’abord empressé, laisse la place à . Lauzun, qui semble favori: c’est qu’il courtise M”° de Cambis, conquête enviable pour un béjaune. La vicomtesse est flattée de ses hommages et laisse croire qu’elle ne les repousse pas. Un dimanche de janvier 1767, elle entre avec lui, sous un masque, au bal de l'Opéra et ne quitte pas son bras. Ils se rencontrent à point nommé au spectacle où ils échangent des mines.

C'était une grande dame hautement apparentée que Gabrielle-Charlotte-Françoise d’Alsace-Hénin Liétard, vicomtesse de Cambis, sœur du prince de Chimay et de M”° de Caraman et nièce de la marquise de Boufflers, mère du chevalier. Elie approchait de la quarantaine et, malgré des marques de petite vérole, elle était plus recherchée que les toutes jeunes femmes, tant sa taille était noble et belle, tant son esprit respirait la vérité et l’impertinence. Des jolies femmes qui brillaient autour de Choiseul, c'était ceile dont M"° du Deffand faisait Le plus de cas. L’aveugle clairvoyante goûtait fort ga sincérité. La vicomtesse chantait « comme les anges » et plaisait sans artifice, en dépit d’une humeur inégale brusque et décidée. Le temps ne semblait pas l’atteindre : sa coquetterie plus sèche, plus piquante et plus froide avec l’âge, lui valait plus de succès encore que dans la première jeunesse. Profondément attachée au chevalier de Durfort, jusqu'à se désespérer de le savoir en danger de mort, elle ne se défendait pas de caprices accessoires. Le duc de Richmond, fort épris, parvint à l'attendrir. Elle apprit l’anglais pour entretenir avec lui une correspondance à laquelle chacun fut exact.

=Note de Marais, 30 janvier 176%

Gibbon puis Thomas Waipole rivalisèrent avec le jeune lord.

Le chevalier de Durfort, la maison des Choiseul et des trois maréchales fournissaient à M” de Cambis et au duc de Chartres des occasions de rencontre. Un tour d’esprit pareil, brusque et véridique, les rapproche en cette année 1761. Au reste, ce caprice les flattait mutuellement. C'était un soupirant agréable à la vicomtesse que ce tout jeune prince difficile à fixer et qu’elle enlevait au cortège de Sarah Bunbury. Quelles faveurs plus précieuses pour le jouvenceau que celles de cette charmeuse, si fière en son plein été! Le duc d'Orléans ne pouvait souhaiter à son fils liaison plus désirable. M°° de Cambis témoiguait dans le présent et pour l'avenir contre le jugement sévère de l’inspecteur Marais, soufflé par M" Lavigne.

Le temps du célibat est bref pour les princes. Leur devoir « d’étalon royal? » les oblige sans délai à prendre femme.

Il n’en est pas du mariage des princes comme de celui des particuliers. Les moindres intérèts, l'amour, l’aversion, le hasard mème peuvent décider de ceux-ci au lieu que, dans les autres, tout se doit peser mürement ; les inclinations n’y sauraient être consultées et les intérêts médiocres n’y sont aussi comptés pour rien. Ce n’est que par de grands motifs qu’il faut que tout s’y détermine et le principal intérêt le doit constamment emporter sur toutes les autres considérations.

. En examinant sur ce pied ce qui peut ètre convenable à Monseigneur le duc de Chartres, on s'aperçoit facilement que le plus grand intérêt de la Maison est désormais de soutenir le droit qu’elle a de succéder immédiatement à celle du Roi au trône de France, que le moyen le plus efficace pour l’assurer, c’est d’y intéresser le plus de puissances qu’il est possible. De sorte qu'il ne reste plus qu’à découvrir quelle alliance pourra le plus contribuer à fortifier son parti et à diminuer celui qui lui est opposé ou le mettre hors d’état de nuire.

: Sur Sarah Bunbury et sur M de Cambis, voy. M*° pu DEFFAND op. cit., passim. et, pour contre-partie, Genis, Mém., LI, 33, * Mot de d'Argenson., III, 159. °

C'est ainsi que le juriste Obrecht, chargé de considérer les divers partis qui s’offraient au fils du Régent, ouvrait son Mémoire ou Réflexions concernant le mariage de Monseigneur le duc de Chartres et quelques autres alliances propres à assurer le droit de la Maison d'Orléans sur’ la succession immédiate de la Couronne de France! (4721).

Le droit conventionnel des princes d'Orléans à succéder au trône de France, par la renonciation expresse de la Maison d'Anjou, commande durant le dix-huitième siècle la conduite et'en particulier les desseins matrimoniaux du Palais-Royal, car c’est par les mariages que se redressent ou s’abaissent les familles. Obrecht conseillait de marier le jeune roi Louis XV avec M" de Montpensier et le duc de Chartres avec la princesse de Bavière. M* de Montpensier devait rattacher le Roi à la branche d'Orléans et le dérober dans l'avenir aux influences qui le porteraient à déroger aux clauses du traité d’Utrecht ; la seconde alliance devait séparer la Maison de Bavière de celle d’Espagne, dont elle dépendait par les liens du sang* et l’intérèt des subsides, et joindre en Allemagne aux amitiés acquises d’autres intelligences* qui contraindraient l'Empereur à se Dés pour la famille d'Orléans. C'est entre le mariage à l'étranger, qui doit intéresser davantage l’Europe au droit conventionnel de la Maison, et l’union avec la branche régnante qui à l’égal d’une adoption reconnaîtrait ce droit, que balancent durant le siècle les conseils d'Orléans : l’un. accroît le parti orléaniste au dedans, autre l’accroît au dehors, toujours contre l'Espagne.

La Maison d'Anjou n’a pas accepté franchement sa renonciation : elle surveille les affaires de France, secondée par le parti des Légitimés, même par les Condé et les Conti jaloux de leurs cousins d'Orléans. La pensée intime des ministres français, comme Fleury, s’accorde avec les velléités de l’Es- -pagne. Ils ont hérité l’arrière-pensée de Louis XIV qui tenait ces renoncialions pour extorquées et entendait bien que, le

1 Aff, Etr. France, 312.

? L’électeur d'alors était oncle du roi d'Espagne,

* L’électeur de Cologne et l’évêque de Münster qui se rangeraient « immanquablement » du parti bavarois.

LE

cas échéant, elles fussent sans effet. Aussi, depuis le traité d’Utrecht, nos diplomates n’avaient-ils jamais renouvelé ces renonciations dans les autres traités avec l'Espagne, tel celui de Séville!. L'opposition des ministres et l'hostilité espagnole veillent d'autant mieux que, durant les deux tiers du siècle, la branche aînée semble sur le point de manquer et l’effet des renonciations tout près de se produire, Les princes d'Orléans marchent sur les talons de leurs aînés, Louis XV et son Dauphin : ils essaient de sauver par leurs égards et leur complaisance l’odieux de cette condition difficile.

Le 4 septembre 1729, Marie Leczinska donnait un Dauphin à la France et Louis le Génovéfain ordonnait des fêtes dans tout l’apanage pour célébrer cette venue qui l’éloigne du trône. Ce Dauphin unique est attaqué de petite vérole le 41 août 1752, à vingt-deux ans. S’il vient à mourir, Le petit duc de Bourgogne, malingre et chétif, âgé de quelques mois, séparera seul du trône Louis-Philippe le Gros qui ne laisse pas d’être embarrassé de sa contenance, sous les yeux de ceux qui lui prêtent des « châteaux en Espagne »?, Il fêtait magnifiquement à Saint-Cloud, le dimanche 24 septembre 1732, la convalescence du Dauphin et se prodiguait en attentions. Mais le 22 février 1761 mourait le duc de Bourgogne et le 20 décembre 1765 son père, le Dauphin, laissant trois fils, encore enfants, à la merci d’une épidémie.

La fragilité de la descendance de Louis XV, si incertaine quand on se rappelait les trois Dauphins enlevés coup sur coup sous le regard douloureux de Païeul Louis XIV, entretenait à la Cour des espoirs et des craintes contraires qui mettaient à la gêne le duc d'Orléans. En attendant la compétition, on cherchait à se diminuer par la calomnie, par des chicanes

d’étiquette. Les rapports du Palais-Royal avec l’ambassade

1 Voy, n'ARGENSON, Journal, 30 juillet {741 Les sentiments de Louis XIV à ce sujet éclatent dans les considérations des leltres patentes de mars 1713, toutes enveloppées de regrets, si frappants dans une déclaration royale, Le Roi n’y admettait les renonciations de son petit-fils et n'y sup primuit les letires paten'es de décembre 1700 que la mort dans le cœur, Il évitait de nommer son neveu qu'il répugnait à reconnaître pour son successeur éventuel et s'en tenait à une formule qui, ne citant personne, laissait place aux Légitimés qu’il ne pouvait décemment désigner.

? M=e pu Hausser. Mém., 67.

d'Espagne se hérissaient de difficultés, guerre sourde qui stimulait chez nos princes indolents le sentiment de leurs droits. Le mariage de Madame Aînée, fille de Louis XV, avec. l'Infant avait été fixé à Versailles pour le 26 août 1739 et le duc d'Orléans, comme premier prince du sang, devait l’'épouser par procuration. Mais la Cour d'Espagne par une préférence choquante adressa tous pouvoirs à M. le Duc, et Louis XV dut déclarer qu’il aimerait mieux envoyer sa fille en Espagne sans être mariée, que de souffrir ce passe-droit, cette dérogation à l’ordre de naïssance parmi les princes de son sang!. Une fête suivit chez M. de la Mina, ambassadeur d'Espagne où Madame Première paraissait comme Infante. Le duc d’Ürléans, invité sans façon par un simple gentilhomme, refusa de s’y rendre ; les autres princes du sang l’imitèrent et la nouvelle Infante se trouva seule de la famille royale à cette fête en son honneur?. Excité par ces tracasseries, Louis le Génovéfain, malgré son détachement du monde, restait sensible et chatouilleux sur l’article de la succession à la couronne. Îl était résolu à pousser jusqu’au bout son devoir de chef de Maison. Déjà retiré à Sainte-Geneviève, « il déclara un jour à Guettard de l'Académie des Sciences, qui lui était attaché et de qui je tiens l’anecdote, que si le Dauphin, fils de Louis XV, fùt mort de la rougeole, et si l’Espagne eût tenté de lui disputer la Couronne de France, il fut sorti, une épée à la main et à cheval de l’abbaye de Sainte-Geneviève, où il était entré le chapelet à la main®, »

Son fils Louis-Philippe, quoique faible et timide, n’était pas moins attaché aux droits de sa naissance. Il avait été pénétré de ses devoirs par son gouverneur Balleroy et par d’Argenson, deux graves conseillers, et ilse souvenait des menées malveillantes qui avaient traversé ses projets de mariage. De même que son père, désarmé devant le duc de Bourbon par la mort du Régent, avait été réduit à épouser une princesse de Bade, — de bonne maison sans doute et alliée à maints princes de -

‘ D'ARGENSON, Journal, 19 mai 1739, 3 Tbid., 31 août 1739. S * SouLaAVviE, Mém., VI, 57,

l’Europe, mais trop peu relevée pour le duc d'Orléans, — Louis-Philippe, que les politiques du Palais-Royal avaient souhaité marier avec Madame Seconde! ou, au pis-aller, avec la seconde princesse de Bavière, avait dù, lassé par les atermoiements du ministre Fleury, se contenter d’une Conti, parti le plus avantageux qu’il trouvât dans son cousinage, au grand dépit des Condé.

Lui aussi recherche d’abord à l'étranger pour son fils une princesse capable d’ajouter au lustre et à l’influence de la Maison. Sur le conseil du comte de Thiard, approuvé par le comte de Pons, il choisissait déjà Cunégonde de Saxe, apparentée par ses sœurs à trois familles régnantes?. Cunégonde est laide et de sept ans l’aînée du duc de Chartres ; mais, selon le sévère Obrecht, les inclinations ne sauraient être consultées. La Dauphine, sa sœur, dans une lettre pleine de raison, prévient son frère Xavier, le régent de Saxe, et l’engage à décliner ce projet d'union qui ne ferait le bonheur ni de l’un ni de l’autre. Elle craint le voisinage d’une sœur que séparerait d'elle « la différence énorme du rang », si désagréable à mesurer, et qui par Jalousie ne manquerait point d'adopter trop vivement les espoirs des princes d'Orléans qui talonnaïent son mari et ses fils*. Pour la troisième fois depuis le siècle, la Maison d'Orléans était déçue dans ses prétentions par la méfiance de la branche régnante.

À défaut du mariage politique au dehors, se présentait au dedans pour le duc de Chartres un parti convenable, sinon par la naissance, du moins par la richesse. Louise-Marie- Adélaïde de Bourbon, fille du duc du Penthièvre, achevait sa quinzième année‘. Elle devait partager un jour avec son frère, — Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas, prince de Lamballe, qui venait d’épouser Marie-Thérèse-Louise de Savoie- Carignan — les biens immenses dont Louis XIV avait comblé le duc du Maine etle comte de Toulouse pour qu'ils

1 D'ARGENSON, t, III, 159 et 347.

2 Rouzer pe Fozmon, op. cit., IV, 8.

# Lettre du 8 décembre 1764, Sur les mariages manqués de la princesse Cunégonde, voy. G. Srryienskr, La Mère des trois derniers Bourbons, ILPGE YA

# Elle était née le 13 mars 1753.

pussent soutenir leur rang difficile de Légitimés. Louis-Jean- Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, fils unique et légataire universel du comte.de Toulouse, amiral de France depuis 4734, gouverneur et lieutenant-général de Bretagne, dont 1l possédait plus d’un sixième, devait recueillir bientôt par surcroît toute la succession de son oncle, le duc du Maine. De ses sept cousins, deux seulement avaient survécu, gardant le célibai. L'un, le prince de Dombes, était mort en 1753, l’autre, le comte d’Eu, plus excentrique encore que son frère, avançait fort en âge‘. Le duc de Penthièvre administrait et entrenait ses domaines avec le plus grand soin. Selon l’état dressé au 4° janvier 1788, à quoi il faut ajouter la dot de sa fille, il possédait 2.562.3409°74 de rente en revenus patrimoniaux, et touchait chaque année 611.956! en grâces du Roi*. Il était homme d'ordre jusqu’à l’excès, dérangé, disait-on, à force d’arrangement ; il aimait trop tendrement sa fille pour ne pas la bien partager, malgré son fils.

L'abbé de Breteuil, chancelier de la Maison d'Orléans, qui passait pour habile homme d’affaires, préférait l’argent solide aux vagues perspectives des diplomates. Ce parti fui parut plus avantageux pour son jeune maître que ceux qu'on s’obstinait à rechercher au dehors pour n’essuyer que des déboires. C’élait duperie que de croire aux mariages politiques et aux ententes des Cours. Quel que fùt le choix du duc de Chartres, l’Europe ne s’en déciderait pas moins, selon son intérèt, le jour où s’ouvrirait, par défaillance de la branche aînée, la succession au trône de France, et son intérêt le plus clair, au moins l’intérèt de la quadruple alliance, c'était de maintenir le principe de renonciation contre l'Espagne qui convoitait la réunion des deux couronnes. Mieux valait accroître au dedans le parti de la Maison que rêver de l’accroître au dehors. Or l’argent régnait déjà sur la sociélé

* Le comte d'Eu mourra le 13 juillet 1775, laissant malgré ses dettes, selon le calcul des nouvellistes, trente-six millions de biens dont vingtquatre millions de biens substitués rapportant 600.000 livres de rente. La convention qu'il venait de signer avec le roi, par l’entremise de l’abbé Terray, pour se rétablir dans ses affaires, n’était pas encore exécutée el le duc de Penthièvre put recueillir la succession complète, à charge d'ac-

quitter les dettes (Bach., 14 juillet 1775).

? BERTIN, 0p. cit., append,, note C.

française, plus puissant que le roi ; il menait choses et gens, même à la Cour, tombée dans la finance!. Plus la Maison d'Orléans enrichie de domaines au soleil, de rentes sur la gabelle ou sur l'Hôtel de ville de Paris, aurait de charges et. de grâces à dispenser, plus elle compterait de clients et de parlisans, résolus à soutenir son droit conventionnel. Un mariage d'argent semblait donc le plus sûr calcul d’une prévoyante politique.

Au demeurant, M de Penthièvre élait l’arrière-petitefille de Louis XIV et doublement apparentée au duc de Chartres par sa mère, Marie-Félicité d’Este de Modène, petite-fille du Régent et par sa grand’tante paternelle, M" de Blois, l’arrière-grand’mère du duc de Chartres. Ce n’était qu’une princesse légilimée sans doute, mais les légitimés n’avaient-ils pas été déclarés de sang royal, appelés à succéder au trône, au défaut des princes légitimes ? Par elle, la Maison d'Orléans se rapprocherait encore de la race de Louis XIV, la race régnante.

Elevé par le marquis de Balleroy dans l’horreur des bâtards que rafraichissaient sans cesse en lui les tracasseries de l’étiquette, le duc d'Orléans n’entra pas aussitôt dans les raisons de son chancelier. Son premier mouvement fut de repousser ce projet. Aurait-il oublié les principes de son éducation que son premier gentilhomme de la chambre les lui eùt vivement représentés. Le comte de Pons, si soucieux de la grandeur de la Maison, ne pouvait supporter l’idée de cette mésalliance « pour de l’argent ». Loin de renouveler la tache qu'avait infligée aux armes de la Maison le mariage du Régent avec M!" de Blois, ne valait-il pas mieux chercher à l’effacer ? Et le comte de rappeler, l'embarras et la honte de Monsieur consentant, l’indignation de Madame révoltée et le soufflet qu’elle avait appliqué pour faire monter le rouge au visage de

1 Collé écrivait, en avril 1764, sur la mort de M=° de Pompadour : « Tout ne se donnait pas : la plupart des choses se vendaient ou s’achetaient; d'où il suit nécessairement qu’il s’est répandu dans tous les étais une âpreté et une avidité etfroyables pour l'argent et que l'argent parait seul aujourd'hui donner de la considération. Elle a même rendu toute la cour financière : les gens de la plus grande qualité n’ont point dédaigné, n’ont point regardé comme une bassesse d’avoir des intérêts dans es affaires et des croupes dans les fermes générales, »

son fils humilié, toutes les suites de cette union funeste, dont le Palais-Royal n'avait tiré qu’un déshonneur sans profit. Cette magnifique fortune, que convoitait l’abbé de Breteuil, ne reviendrait-elle pas au prince de Lamballe, fils unique et principal héritier ? M'* de Penthièvre n’en recueillerait que la part modeste faite aux cadets ou aux filles.

Cependant le prince de Lamballe, pourri de débauche, subissait en dernier recours à l’hôtel de Toulouse une opération secrète qui lui laissait la vie, sans espoir de paternité. Sa sœur hériterait donc tôt ou tard, en fin de compte, de tous les biens paternels, à quoi se joindraient ceux du comte d’Eu, soit trois millions de rente!, selon les calculs. Déjà les prétendants s’annonçaient, l’Infant, fils du duc de Parme, le prince de Carignan, frère de M" de Lamballe. Le duc d’Orléans ne refuse plus d’entrer en pourparlers : il se confie au duc de Choiseul que le duc de Penthièvre écoute avec la confiance de l'amitié et toute la considération que l’on doit au ministre en place. Louis XV n’approuva ces dernières démarches que de mauvaise grâce. Il se défait assez de ses cousins pour craindre le comble de fortune qu’atteindrait par ce mariage l’héritier de la Maison d’Orléans. A-t-il tenu nettement les propos que M"* d’Oberkirch lui prête avec Choiseul, puis avec le duc de Penthièvre ? La baronne rédigeait ses souvenirs, alors même que les premières journées révolutionnaires travaillaient le royaume et troublaient les esprits ; ces paroles ont tout l’air de prédiction après coup. Louis XV consentit, parce que, pénétré de sa naissance plus qu'aucun roi, il pensait que la richesse, même démesurée, ne pouvait combler l'énorme différence que creusait le rang entre les aînés et les cadets, entre les Fils de France et les princes du sang. Il songeait aussi, dans son horreur de la bâtardise et des mésalliances que si par ce mariage la Maison d'Orléans s’enrichissait d’argent, elle s’appauvrissait d’honneur et s’éloignait du trône en joignant au lambel de ses

armes, brisure des cadets, une surbrisure, la barre humiliante des bâtards.

! BESENVAL, Mém., 41-46.

Pour sa part, le duc de Penthièvre n’avait pas lieu d’hésiter. On lui a accordé par la suite trop de réflexions et de répugnances. Peut-être les amis d’autres prétendants, ennemis de la Maison d'Orléans, essayèrent-ils de le détourner de ce projet en lui remontrant combien l’esprit et les mœurs du Palais-Royal juraient avec sa dévotion et ses vertus. Mais il n'ignorait point qu’il était seul de son rang à vivre saintement et qu'il eùt en vain parcouru lAlmanach royal pour trouver un jeune prince de sagesse édifiante. Ces différences de goûts et de mœurs, dont on fait cas, n'avaient pas effacé les souvenirs communs qui le liaient au duc d'Orléans: leur cousinage, leur camaraderie d'enfance, leur émulation à l’armée. Cousins germains, nés la même année, ils avaient grandi et joué ensemble comme des frères.

A la mort du comte de Toulouse (1° décembre 1737), c’est Louis le Génovéfain, son neveu et son ami, qui est nommé tuteur honoraire du duc de Penthièvre, âgé de douze ans ; lui qui s'emploie auprès du cardinal Fleury pour assurer à cet enfant la survivance des charges et des régiments paternels, bien que son propre fils du même jâge n’ait pas encore de régiment. C’est entre le duc d'Orléans et le duc de Chartres, ses parrains, que le jeune Penthièvre est reçu chevalier des Ordres du Roi, le vendredi 2 février 1742. L'automne suivant, les deux jouvenceaux marchent à l’armée de Flandre, en qualité de volontaires. Tous deux se conduisent vaillamment à Dettingen, le duc de Chartres avec « du courage, de l’activité et du sens », le duc de Penthièvre, « avec son sang-froid ordinaire au milieu du plus grand feu » : aussi Louis XV les fait ensemble maréchaux de camp le mardi 9 juillet 1743*. Marie-Félicité d’Este, princesse de Modène, avant qu’elle devint duchesse de Penthièvre, avait failli épouser son cousin germain, le duc de Chartres. Peu s’en était fallu que l’adresse de sa mère ne l’emportât sur l’habileté de la princesse de Conti, douairière?.

4 Luynes, IV, 88, 250 et V, 64. Ce sont les termes du maréchal de Noailles dans sa lettre au Roi, Les princes du sang ne passaient pas par le grade de brigadier.

4 F, V. Toussainr, Anecdotes curieuses..., p, 253,

Les deux princes avaient donc vécu de pair l'enfance et la jeunesse, leurs jours s’étaient emmêlés. Le duc de Penthièvre connaissait la bonhomie du duc d'Orléans dont chacun vantait les bons procédés. Sa fille ne pouvait trouver meilleur beau-père. Sans doute Louis-Philippe-Joseph, duc de Chartres, avait pris trop volontiers depuis deux ans les mœurs de son temps et de son rang. C'était un libertin, qui ne semblait point pire queses compagnons, sans mauvaise réputation encore et qui pouvait se ranger. Enfin, pensée douce au cœur d’un veuf qui sur six enfants en avait perdu quatre, sa fille ne s’éloignerait pas, elle s’installerait près de lui et non hors du royaume, comme son rang et sa fortune auraient pu l’y obliger.

Au reste, quels que fussent les sentiments privés du duc de Penthièvre, la chose emportait tout. Avant d’être dévot et père, il était prince et légitimé, et il estimait à son prix l'honneur inespéré, que lui accordait le premier prince du sang.en lui demandant sa fille. Îl faut lire les pages où Saint- Simon nous peint la première réception au Parlement du duc du Maine et du comte de Toulouse, avec les honneurs de princes du sang ; il faut voir le comte de Toulouse droit, froid, les yeux baissés, couvert d’une modestie honteuse, sous le murmure de l'assemblée frémissante, pour pénétrer l’âme d’un légitimé. Si Louis XIV avait tiré ses bâtards du néant par des charges et des donations répétées, il n’avait pu, malgré son édit de juillet 1714 et sa déclaration du 23 mai 1745, . les égaler aux princes du sang royal. Dès juillet 1717, un édit les dépouillait de leur droit de succession à la couronne; au lit de justice du 26 août 1718, sur la requête des princes du sang etdes pairs qui protestaient contre les prérogatives des légitimés, le Régent les ramenait au rang que leur assignait la date d’érection de leur pairie. Seul, le comte de Toulouse, chef du Conseil de Marine et aimé de tous, gardait le droit de préséance à titre personnel et viager. Les légitimés. restaient de fait au rang intermédiaire entre les princes et les gens titrés, honnis des uns et des autres, comme des déclassés. Pour chaque cérémonie, ils avaient leur rang à débattre, à disputer, à conserver ; avant, c’élait la crainte de l’humilia-

tion, pendant, la gène, et après, de pénibles souvenirs. Ils devaient, semblait-il, obtenir sans cesse le pardon, l’excuse de leur naissance. Louis XIV lui-même, l'esprit tourmenté par le remords, avait confessé au duc du Maine qu'il avait fait pour eux tout le possible et qu’à eux seuls appartenait de soutenir leur rang par le mérite. Lui qui avait marié « dans les nues » ses filles légitimées, il s’opposa toujours au mariage de leurs frères ; il ne feignit pas de dire et de répéter que ces espèces-là ne devaient jamais se marier!. Ce fut à grand’peine et « sous le seul prétexte de la conscience » que le duc du Maine arracha la permission de se marier. Le comte de Toulouse n’osa la demander, du vivant de son père. Une malédiction poursuivait dans leur postérité les amours coupables du Grand Roï. La mort emporte à seize ans, au retour de sa première campagne, le comte de Vermandois, amiral de France, fils de la duchesse de La Vallière (18 novembre 1683). Le fils de la duchesse de Fontanges ne survit pas à sa mère morte à vingt ans (1681). M”° de Montespan perd le comte Vexin, âgé de onze ans, et ses deux derniers-nés au berceau. Au berceau encore meurent l’aîné et les trois derniers rejetons du duc du Maine. Le duc de Penthièvre lui-même pleurait successivement le duc de Rambouillet, le duc de Châteauvillain, le comte de Guingamp, une fille qu’il ne pouvait élever. Et à ces deuils blancs s’ajoute le veuvage. Son dernier-né prend la vie de sa mère sans lui survivre (30 avril 1754).

Fils du comte de Toulouse qui n'avait tenu son rang qu'avec une « modestie honteuse », pieux lui-même et tourmenté de scrupules, minutieux sur l'étiquette, révérencieux et cérémonieux, le duc de Penthièvre sentait vivement la gène de sa condition équivoque. Sa bonne grâce n’avait pas apaisé la sourde protestation des gens titrés. L'année même de son mariage (1744), la noblesse demandait au Roi que les enfants à naître du prince ne pussent occuper un rang intermédiaire entre les princes du sang et les pairs du royaume?. Grâce à Dieu, sa fille s'évaderait par son mariage avec le duc de Chartres de cette

1 SAINT-SIMON, X, 239 sq.r 3 Arch. Nat., K. 142, n° 11, copie du mémoire.

pénible condition, elle échapperait au cauchemar d’une naissance douteuse. Pour elle et ses petits-enfants disparaîtrait le trait humiliant qui séparait sur l’A/manach royal les princes du sang des légitimés. Le duc de Penthièvre soumit done volontiers au Conseil de la Maison d'Orléans tous ses papiers, l'état exact de ses biens, comme son testament. L’on se buta à la modicité de la dot qui ne pouvait dépasser 50.000 écus de rente, au moins du vivant du père. Alors même le prince de Lamballe, dont l’on avait désespéré trop vite, sembla revivre et cette résurrection ajournait ou diminuait des trois quarts les espérances de sa sœur. Repris par sa répugnance, de duc d'Orléans rompit les pourparlers et le public pensa que le comte de Pons, l’emportant cette fois sur l’abbé de Breteuil, avait fait prévaloir contre le projet ses raisons d’éloignement.

Le duc de Penthièvre ressentit l’affront de ce marchandage et de cette rupture : on le traitait en financier. Choiseul, irrité contre le duc d'Orléans qui l'avait engagé à lalégère visà-vis du Roi et du prince, proposait à Sa Majesté M" de Penthièvre pour le comte d'Artois. Mais le Roi, ferme sur l’orgueil du sang, repoussa net l’idée de mésallier un Fils de France. Cependant le prince de Lamballe mourait à Luciennes le 6 mai 1768: et Louise-Marie-Adélaide de Penthièvre devenait la plus riche héritière du royaume et de l’Europe. Le prince de Condé, dont les affaires étaient fort obérées, songeait qu’une telle bru apporterait dans sa Maison le trésor des mille et une nuits et il sollicitait Ghoiseul de faire agréer du Roi et du père son fils, le duc de Bourbon. Le duc de Chartres abandonnerait-1l à son cousin un si beau parti ? Réunis aux domaines d'Orléans, les biens de l’héritière dépasseraient six millions de rente, selon Besenval; huit millions, selon M” d’Oberkirch. C’étaient les chiffres que l’on chuchotait.

€ Quelque temps après la mort de M. le prince de Lamballe — dit sans détour une relation! écrite pour les Archives du Palais-Royal, M. le duc d'Orléans se décida à chercher à renouer le mariage dont il avait été question

! Arch. Nat., K. 142, n° 22.

précédemment... » La modicité de la dot ne faisait plus question, puisque M'*° de Penthièvre se trouvait désormais légataire universelle de son père. Par la duchesse de Grammont, l’on regagna son frère Choiseul ; par le marquis de Puisieux, homme de vertu et d'autorité, arbitre reconnu des débats d'honneur, le duc de Penthièvre. Louis XV permit officieusement au duc d'Orléans de reprendre les démarches et informa le duc de Penthièvre de son entière approbation. S’il faut en croire Besenval, la baronne d’Oberkirch et E. Delille, le secrétaire intime de la future duchesse d'Orléans, l’inclination décidée qui menait M" de Penthièvre vers le duc de Chartres aurait seule emporté le consentement paternel. Petite pensionnaire à l’abbaye de Montmartre, elle ne l'avait jamais vu qu’une fois, un jour de sortie, chez M®° de Modène, où il lui avait donné la main pour la conduire à son carrosse. Il s'était aussitôt fixé dans sa mémoire sous la figure du Prince Charmant, et de retour au couvent elle avait déclaré qu’elle n’en épouserait Jamais d'autre. Elle aurait supplié son père de ne pas la rendre malheureuse en contraignant ce sentiment.

. Le duc de Penthièvre pouvait-il tenir rigueur au duc d'Orléans devant l’insigne honneur que lui renouvelait le premier prince du sang en lui demandant sa fille derechef, décidément cette fois ? Cette reprise n’en coùtait qu’à l’amour-propre de son cousin; elle réparait de la meilleure façon la vilaine manière dont on avait brisé les premiers pourparlers. Par ce mariage les légitimés rentraient dans la famille légitime. Dans sa personne s’éteindrail le scandale de bâtardise, dont avait tant souffert la famille royale et la noblesse de France. Telle était la distance qu'il apercevait entre les princes du sang et sa propre personne, que son premier mouvement, au lendemain des noces, sera de refuser la main à sa fille qui veut y poser ses lèvres. Dans son esprit cérémonieux le baise-main de la duchesse de Chartres à lui, prince légitimé, ne se pouvait plus, en dépit du respect filial. Il le lui témoigna en grande assemblée dans le souper du 19 avril 1769*. Il fallut que le

4 Mue pe Genis. Mém,, II, 140, 3 TRONGHIN, op. cit., chap. VII,

duc d'Orléans attirât lui-même la main paternelle vers la bouche de sa bru, en déclarant que « cela serait Loujours ainsi ». La jeune duchesse sauta au cou de son beau-père, les yeux mouillés de reconnaissance. Tous trois pleurèrent et s’'embrassèrent: ce bon procédé du duc d'Orléans pouvait faire oublier les calculs de son conseil. Néanmoins le duc de Penthièvre ne manquera pas désormais, dès qu’il aborde la

duchesse de Chartres, de la nommer Madame une fois, avant

de l'appeler: ma fillet.

Quand les gens d’affaires des deux Maisons eurent réglé les articles du contrat (fin décembre 1768), les deux princes allèrent publiquement demander l’agrément du Roi quifixa la cérémonie au 5 avril suivant. Louis XV déclara le mariage, le 4° janvier 1769, selon les nouvelles à la main de la Bibliothèque Mazarine, le mercredi # au matin, suivant la Gazefte

de France du 6 janvier. Les nouvellistes l'avaient annoncé

dès le 29 décembre. |

Ce fut donc la mort du prince de Lamballe qui détermina le mariage de sa sœur avec le duc de Chartres. Plus tard, les libellistes, sans souci de la date, accusèrent le prince d’avoir fait empoisonner par Vénus son « beau-frère » Lamballe’... Cependant, lorsque le fils du duc de Penthièvre tomba malade, le duc d'Orléans n’avait pas encore accueilli le projet que seul Le fâcheux état du jeune prince le porta à considérer. Le duc de Penthièvre, selon le prince de Ligne, € n’a jamais accusé son gendre d’avoir entraîné son fils dans « la débauche, car le duc de Chartres n’a jamais voulu avoir « M. de Lamballe dans sa société... » À ce témoignage d’un ami de Marie-Antoinette, se joint celui de Marais pour démentir la calomnie acceptée par Talleyrand et par M Campan. « Pour moi, note le policier le 42 juin 1767 au sujet du prince de Lamballe, je pense qu’il a l'obligation (de

son mal) aux belles connaissances que lui ont procurées

MM. de Duras. » Rouzet de Folmon cite un M.de Wargemont,

: Bibl. Nat., Mss. Nouv. acq. fr. 6.582. Souvenirs de Dom Courdemanche, IT, 475 (octobre 1787).

Ne vie et les crimes de Philippe, duc d'Orléans, Cologne, 1793, Dee

* Pensées el lettres..…, 64. Didot, 1859, p. 134.

ass

2 pue 2

pig ent sa F2

de la légion de Soubise, pour avoir damné l’âme du prince de

Lamballe. -Comment rapporter au duc de Chartres une mort qui ne put l’enrichir qu’en déterminant un projet incertain, dont le jeune homme laissait Le soin au chef et au conseil de sa Maison, Les jeunes princes ne se mariaient pas : on les mariait.

L'union du duc de Chartres avec M'° de Penthièvre, l’héritière même que le prince de Condé avait convoitée pour son fils, risquait de gâter le cousinage des princes d'Orléans et des Condé, toujours ombrageux. L'alliance de Louis-Philippe le Gros avec une Bourbon-Conti, propre cadette des Condé, n’avait-elle pas déjà offusqué les maîtres de Chantilly? Le duc d'Orléans accorda la politique avec l’amour paternel en promettant sa fille au duc de Bourbon‘. Son conseil mena de front les pourparlers des deux mariages qui furent arrêtés presque la même semaine. Louis XV déclara le 8 janvier les accordailles de Mademoiselle avec le duc de Bourbon. La disproportion d’âge ajournait l’hymen à l’année suivante ; cet obstacle n'avait pas tenu devant l'intérêt de chacun bien entendu.

Selon le duc de Choiseul, le Roi jugeait l'alliance convenable pour Mademoiselle, qui n’aurait pas le chagrin de sortir du royaume, et fort avantageuse pour le duc de Bourbon, qui y trouvait honneur et argent?. La branche de Condé se rapprochait ainsi du sang royal dont chaque génération l'avait éloignée : issue -de l’oncle d'Henri IV, elle devait

{ Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé, duc de Bourbon, né le 13 avril 1756, et Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, née à Saint-Cloud le 9 juillet 1750, mariés le 24 avril 1770.

2 Les articles du contrat, passé devant les secrétaires d'Etat en présence du Roi le 23 avril 1770, constituaient en dot à la future épouse quatre millions en avancement d’hoirie, payables et exigibles seulement après le décès de son père — outre les biens et droits qui lui revenaient de feue la duchesse d'Orléans, sa mère, dont elle devait partager incessamment avec son frère, la succession encore indivise. En attendant, le duc d’Orléans s’obligeait de payer, par chacun an, à sa fille, dès le jour de la cohabitation, la somme de 100.000 livres sans retenue, en quatre termes égaux. Du Roi, la future épouse recevrait 50.000 livres de pension et le duc de Bourbon 60,000, à quoi s’ajouteraient de son côté 50.000 livres de rente, revenu des biens qu’il tenait de sa mère et 100 000 livres l’an que lui verserait son père par quartiers et sans retenue. (Voir le projet de ce contrat daté du 7 janv. 1769. Bibl. Nat., Mss. Nouv. acq. fr. 21.448, f° 7).

Philippe-Egalité 7

98 LE MARIAGE rémontér jusqu'à saint Louis pour citer'un aïeul Roi de France.

Le duc de Chartres et M" de Penthièvre, mieux assortis par l’âge, devaient être unis dès la fin du carème. Doublement cousins issus dé gerains, ils éroisaient à plaisir les liens de parenté. Par leur arrière-grand- père le Régent, ils appartenaient de là main droite à Louis XILL, et par leur arrièregrand'/mère M'° de Blois, qui se trouvait aussi grand’tante de la future épouse, de la main gauche à Louis XIV. Louis le Génovéfain, grand-père du duc de Chartres, avait été l’oncle de la duchesse et du duc de Penthièvre, après avoir été le neveu du comte de Toulouse, leur beau-père et père. Le Roi et le dué d’Orléans demañdèrent chacun au Pape les dispenses sur ce degré de parenté. Elles parvinrent directement aux futurs conjoints, én forme de bref, exempt des frais de fulmination!. Le duc d'Orléans, par déférence pour le Parlement et pour obéir à l’arrêt du 26 février 1168 ordonnant qu'y fussent présentées toutes lés expéditions faites en cour de Rome, crut bon de soumettre le bref aux magistrats.

L’Archevêque de Paris, qui protestait contre cet ermpiètement du Parlement en matière religieuse, s'était refusé jusqu’alors à accorder son visa et toutes dispenses de bans où d'interstices de fiançailles à ceux qui se prêtaient à cette formalité, Il hésita quelques jours, en l’occurrence, puis, dans la crainte que le mariage ne füt célébré à Saint-Cyr, qui dépendait du diocèse de Chartres, il porta lui-même au Palais Royal les papiers en bonne et due forme, avec permission dé joindre la cérémonie des fiançailles à celle du mariage’, : afin d’éluder une difficulté d'étiquettes. Les bans furent publiés à Saint-Eustäche, paroisse commune du due de Chartres et du duc de Penthièvre, à Montmartre, paroisse de fait de la future qui habitait l’abbaye, et, le même jour,

1 Selon uné distinction particulièré en cour de Rome aux descendants

de saint Louis.

2 Arch. Nat., K, 149, relalion citée.

* Aux fiançailles, que d'ordinaire l’on célébrait la veille, la jeune fiancée aurait dû porter la mante à traîne longue de cinq auühes. Maïs dernière des princesses légitimées, ellé n’eût trouvé aucune princesse pour la lui porter. Les fiançailles jointès at mariage, il n’était plus question dé mante,

49 mars, à Versailles, paroisse du Roi, chef de famille, Il fallut encore une sentence de l’Official pour corriger sur les registres de Versailles l'extrait baptistaire de la jeune princesse qui, dans son trouble, au jour solennel du baptème, avait interverti en signant l’ordre de ses prénoms.

Déjà s’agitaient les gens titrés et tous ceux qui à la Cour pouvaient appartenir indéfiniment au duc d'Orléans ou au duc de Penthièvre, Les princes du sang inviteraient-ils à la cérémonie ? qui et dans quelle forme? A quel degré s’arrèterait-on ? Un mariage princier, et parliculièrement le mariage du fils du premier prince du sang, éveillait des prétentions, engageait débats et contestes, Hommes et femmes saisissaiènt l’occasion d’empiéter, de créer un précédent, qui la prochaine fois permettrait de gravir encore un degré ; c'était une bataille ouverte sur l’étiquette, un épisode flagrant de la guerre sourde qui portait continèment la noblesse à rogner la distance qui la séparait des princes, à gagner sur eux. Les princes du sang qui, depuis Louis XIV, voyaient les prérogatives leur échapper une à une, résistaient à cette indiscrélion qui allait à la confusion des rangs, d'autant plus entètés qu’ils s’éloignaient du trône et qu’ils devaient parer par les dehors à cette lente déchéance qui les rendait plus faibles contre ces prétentions.

Le duc de Penthièvre était civil et trop obligeant pour ne pas admettre ses proches, tous ses proches, à la cérémonie qui flattait son orgueil princier. Un légitimé ne pouvait faire le renchéri : il invita, pour la signature du contrat et pour la célébration du mariage, les Noailles, ses parents maternels, et généralement tous ses alliés au moindre degré. Le duc d'Orléans resta strict sur l'étiquette, malgré les sollicitations indirectes de MM. de Bouillon et de la Trémoille qui prétendaient avoir été invités à la visite royale, lors de son Mariage. Car, si la cérémonie fournissait à la noblesse un prétexte d’empiètement, elle offrait aussi aux princes l'occasion de regagner le terrain perdu. Louis-Philippe lé Gros n’invita personne, el avec la meilleure raison du monde. Il s’effaçait

1 Arch, Nat., K. 546, n° 30, copie des bans et certificats en latin du curé de Saint-Eustache et du curé de Versailles,

devant Louis XV: ce n’était point lui, le père, qui mariait son fils, mais bien le Roi, chef de famille. La cérémonie se célébrait à Versailles chez Sa Majesté: simple invité luimême !, il ne pouvait se permettre d'inviter les autres.

Cependant, comme il était bonhomme, il voulut s’abriter derrière la résolution commune de ses pairs. Les princes du sang convoqués chez lui à Versailles, avant la signature du contrat, décidèrent qu’à l'avenir ils n’inviteraient personne aux noces ni pour la signature, ni pour la célébration, mais qu'ils accueilleraient chez eux ceux de leurs proches qui voudraient bien se présenter à la visite du Roi. Sollicité d'admettre à sa table, au souper, plusieurs dames de la Cour titrées ou non titrées, ainsi qu’il l’avait permis autrefois en pareille circonstance, Louis XV ne se laissa point fléchir.

Le contrat fut passé le 4 avril, à 7 heures du soir, dépé le cabinet de Sa Majesté et signé parle Roi, la famille royale, les princes et princesses du sang, enfin par les légitimés, chacun à son rang. Aussitôl le comte de Pons s’en fut chez M" de Penthièvre pour lui remettre les diamants réservés à son usage et les bijoux, présents du duc d'Orléans. Le soir, lie duc de Penthièvre réunissait à souper les princes du sang et les plus considérables de ses parents.

Le lendemain mercredi 5, à midi, toute la famille royale, les princes et princesses du sang rassemblés chez Sa Majesté, s’acheminèrent vers la chapelle. Le duc de Chartres, donnant la main droite à M" de Penthièvre et marchant à sa gauche, précédait le cortège. Comme dans les contes, l'époux rayonnait d’or et l’épousée brillait d'argent. Le prince était vêtu

1 Témoin la lettre que laissa au Palais-Royal, en l'absence du duc d’Orléans, le marquis de Dreux, grand-maitre des cérémonies :

; 28 mars 1769.

Page 1