MONSEIGNEUR
Le Roi m'a ordonné a’inviter, de sa part, V. A. $S. à se trouver aux cérémonies de la signature du contrat de mariage et du mariage de M. le duc de Chartres avec M! de Penthièvre, qui se feront à Versailles le
mardi et le mercredi 4 et 5 du mois d'avril prochain. Le jour du mariage, les Princes et Princesses souperont avec le Roi.
Je suis avec un profond respect
de V. A. S$S.
Monseigneur, etc.
Très humble..., etc,
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d’étoffe d’or à réseaux; il portait l’habit à manteau et chausses larges de même étoffe et doublé de soie cerise, le tout enrubanné cerise et or. M'° de Penthièvre était habillée d’étoffe blanc d'argent, couleur des princesses le jour de leur mariage‘. Devant l'autel, le duc de Chartres, averti qu'il se trompait de place, enjamba lestement la traîne de la mariée pour se mettre à sa droite?. Cette désinvolture en pleine cérémonie choqua les hommes graves. Le couple s’agenouilla sur les marches du sanctuaire pour recevoir la bénédiction du grand aumônier de France, M. de la Roche-Aymon, qui célébra la messe. Dans la nef et les travées se pressaient les personnes de la Cour, de service ce jour-là, et nombre de courtisans en habits magnifiques. Les veuves s’étaient enveloppées de voiles pour la circonstance. La grande tribune, où d'ordinaire le Roi entend la messe, avait été réservée aux familiers du Palais-Royal. Les mariés dînèrent chez le duc de Penthièvre, qui, toujours attentif à épuiser la liste de ses invités, avait prié beaucoup de monde de Versailles, ses plus proches parents.
Le soir, la famille royale se rassemblait à nouveau chez le Roi et, mêlée aux personnes de la Cour, se dispersait à travers les salons garnis de tables à jeu. Le duc de Chartres joue au lansquenet avec Louis XV dans le salon de la guerre, la duchesse au cavagnole dans la pièce suivante, à la table du Dauphin, en compagnie du comte de Provence, du comte d'Artois, de Madame et des princesses du sang. Vers 9 h. le jeu cesse et Le Roi se met à table dans le salon d’'Hercule. C’est un fer à cheval de 22 couverts, autour duquel se rangent Fils
… et Filles de France, princes du sang et légitimés. Au milieu
des convives, le duc de Chartres fait vis-à-vis à sa femme. Après souper, l’on repasse dans le cabinet du Roi, qui peu après envoya l’un après l’autre les mariés à leur toilette. Quand furent ouvertes les portes de la chambre à coucher, le duc de Chartres, en manteau, tête nue et sans épée, la . { Point de couleurs fixées pour l’habit du marié. Si les fiançailles avaient été célébrées la veille et séparément, les fiancés y auraient porté des étoffes noir et or.
3 Biogr. des Contemporains (15° vol.), notice attribuée par le duc d’Aumale au roi Louis-Philippe,
duchesse en robe de chambre, se placèrent au pied du lit, à droite et à gauche, et le grand aumônier, selon le rite liturgique, bénit la couche nuptiale afin d'attirer sur l’hymen princier la faveur divine. Puis Louis XV se retira dans la chambre de l’époux qui, après avoir reçu la chemise des mains royales, acheva de se déshabiller. Dès que le jeune prince se fut glissé dans la ruelle droite du lit, à côté de sa femme, les rideaux du pied du lit furent tirés de chaque côté et le couple resta une minute sous le regard du Raï et de l’assistance : le duc de Chartres, les cheveux noués d’un ruban, gardait son bonnet à la main. Alors Sa Majesté, d’un geste patriarcal, ordonna de fermer les rideaux et sortit en cortège, non sans avoir ordonné aux deux pères de rentrer pour embrasser les mariés.
Le lendemain, après la messe, le duc d'Orléans présenta à sa bru toutes les personnes de sa Maison ; elle leur distribua des nœuds d'épée et, vers 4 h. après-midi, elle se mit sur son lit, en grand habit, pour recevoir la visite du Roi et de la famille royale. Louis XV ne vint qu'après la chasse, au soir tombé, et ne prit pas le temps de s’asseoir. Les membres de la famille royale se présentèrent successivement, chacun d'eux reçu et reconduit en cérémonie par les princes, les princesses du sang et toutes les personnes de la Maison. Entretemps, nombre de dames titrées rendirent visite de bonne grâce à la duchesse de Chartres, reconnaissant ainsi la ‘“ dignité supérieure de son rang, Mais M"* de Brionne, de Bouillon et de Rohan, la duchesse de La Trémoille, piquées de n’avoir pas été priées à la cérémonie, se gardèrent de paraître et demandèrent le lendemain une présentation en forme. Les jours suivants, le duc d'Orléans suppléa aux invitations qu'il n'avait pu faire, comme invité du Roi, en priant, groupe par groupe, à des soupers d’apparat les dames présentées. Cependant nouvellistes et gazetiers colportaient € l’ennuyeux récit de tous les habits de la noce: broderies, réseaux, paillettes et paillons, fleurettes, fleurs et fleurons » qui faisait bâiller M” du Deffand. L'on assurait à la Ville que le prince et la princesse portaient chacun sur eux le jour des noces pour près d’un million de diamants.
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Le surlendemain soir, le nouveau ménage rentrait au Palais-Royal salué par un feu d'artifice; le 9, il assistait à l'Opéra et présidait le souper splendide que leur offrait le duc d'Orléans, tandis que s’illuminaient les maisons et façades sur les jardins. La jeune duchesse se prodiguait pour contenter la curiosité des Parisiens : pour la première fois, elle allait au spectacle où son père, retenu par la dévotion, ne l'avait jamais menée. Accompagnée de sa tante, la comtesse de la Marche, qui lui tenait lieu de mère et de sa belle-sœur, M'* d'Orléans, elle se montrait le 12 à la Comédie Francaise, le 45 à la Comédie Italienne. Le 12 et le 14, le duc de Penthièvre traitait à souper 150 personnes‘. Enfin, le 24, ayant épuisé les compliments de la Cour et de la Ville, les jeunes mariés se retirèrent à Saint-Cloud jusqu’au voyage de Marly,
A la mi-mai, le prince de Conti leur offrit une semaine de fêtes à l’Isle-Adam où cent personnes furent conviées avec tous les princes du sang ; à la mi-juin, Mademoiselle les recevait à Issy dans le château que son oncle Conti lui avait prêté pour Pété et leur donnait une féerie de l'invention de Carmontelle?.
Invité du Roi qui, comme chef de famille, pourvoit aux noces des princes du sang, le duc d'Orléans n'avait pas cru . bon de donner une fête au Palais-Royal. Il se contenta d’un souper et d’une aumône de cinq cents louis aux pauvres de Saint-Eustache, sa paroisse?. C’est à Villers-Cotterets, dans son apanage où il faisait figure de souverain, qu’il préféra ordonner des réjouissances particulières. Il évita ainsi la confusion et l’encombrement qu’eùt produits à Paris l’indiscrélion générale.
! Ces formalités d’étiquette de la cérémonie nuptiale semblent plus signifiantes à la veille de la Révolution. Hlles montrent que, si la vanité du Tiers-Etat souhaitait la confusion des ordres, la vanité de laïnoblesse travaillait, au dedans même de l’ordre, à la confusion des rangs.
* Nouv. éxtraord., 28 avril, 23 juin 1769.
* Collé, que la rigueur de l'étiquette avait sans doute écarté de la cérémonie, parle du mariage avec mauvaise grâce. « El n'y a point eu de fêtes; M. le duc d'Orléans a donné 500 louis aux pauvres de Saint-Bustache,'sa paroisse. Par ce trait de charité, sa politique épargne trois ou quatre cent mille francs. » Il les réservait pour Villers:Cotterets.
Il y eut branle-bas au Palais-Royal pour préparer le voyage de toute la Maison. Un mois à l’avance, on s’inquiéta d’aménager les appartements de Villers-Cotterets que les officiers durent céder au plus grand nombre possible d'invités. Outre les dames de la Cour, on comptait trente-six invitées. Tronchin, lui-même, le médecin vénéré, dut abandonner son logement au duc d’York. La jeune duchesse arriva le 29 juin, à 40 h. du soir, au château. On lui offrit, comme bienvenue, une fête agreste de la façon de Carmontelle: un chœur de jeunes filles, de l’âge de la princesse, choisies pour leur minois, à dix lieues à la ronde, vêtues de blanc et de rose, la houlette à la main, chanta des couplets de Collé, mis en musique par Monsigny, qui vantaient l’innocence champêtre. Le 1° juillet, la duchesse de Chartres reçut dans sa chambre la grande députation de Soissons, magistrats et officiers en habit de cérémonie qui récitèrent leurs compliments ‘. Sur la terrasse défilèrent ensuite en musique trois compagnies qui avaient bon air. L’on s’ingénia pour varier les plaisirs des invités. L'on courut le cerf dans la forêt de Rets et le lièvre dans le petit parc voisin du parterre, les femmes en cabriolet, les hommes à pied... Et chaque soir, après le souper qui comptait au moins cent cinquante couverts, il y avait jeu, bal et concert où l'excellent orchestre
du prince de Conti s’alliait à celui du duc d'Orléans. Pour .
inaugurer la nouvelle salle de spectacle, M" de Montesson désirait Jouer la Gabrielle d'Estrées de Sauvigny. Par déférence pour Le duc de Penthièvre qui, n’allant jamais au théâtre, eût préféré entendre Afhalie ou Polyeucte, le comte de Pons décida que l’on s’en tiendrait à la Partie de chasse d'Henri 1V. Les enfants même ne furent pas négligés : ils jouèrent des proverbes que Carmontelle composa à leur intention. Enfin, le duc d'Orléans, accompagné des princes, se rendit au
camp de Verberie, pour y passer une grande revue en l'honneur de sa bru*.
‘ Un recueil de pièces, provenant de la maison de Penthièvre, contient le texte des dix compliments adressés à la princesse, Bibl. Chambre Députés : Z. 492, fol. 14-23.
* TRONCHIN, 0p. cit., chap, VII.
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Cependant les entrepreneurs se hâtaient d’achever les réparations du Palais-Royal : en octobre les maçons laissaient la place aux jardiniers, aux treillageurs et aux sculpteurs qui tapissaient à neuf les boulingrins, redressaient treillis et statues dégradées par de longs travaux. On annonçait merveille de la nouvelle salle de l'Opéra, dont on promettait l'ouverture au duc d'Orléans pour la mi-décembre. Le vieux palais, enfin délivré des ouvriers, s’était renouvelé, embelli pour recevoir le jeune ménage.
Les princes devaient regagner Paris vers la Saint-Martin. Mais l’inoculation, à laquelle la duchesse de Chartres se soumit de bonne grâce au château du Raincy (16 octobre) pour complaire à son mari et à son beau-père, ajourna ce retour. La princesse, rétablie des novembre, acheva sa quarantaine à Rambouillet, dans le château paternel!.
1 Nouv, extraord., 24 mars, 6, 19, 20, 31 oct., 21, 24 nov., 8 déc. 1769.