CHAPITRE IV
Les époux, qui comptaient trente-huit ans ensemble, n'étaient point de raison à disposer de leurs revenus. Aux termes du contrat!, le duc d'Orléans se réservait la jouissance et l'administration de tous leurs biens, aussi longtemps qu’il le jugerait bon; par contre, il se chargeait de les nourrir et entretenir avec chevaux et équipages, de les loger et meubler à Paris et hors Paris et de les faire servir par ses officiers et domestiques. En l’absence d’une belle-mère, la jeune duchesse de Chartres entrait donc au Palais-Royal comme maîtresse de maison.
Elle y apportait plus de tendresse que d'esprit et plus d’esprit que de volonté. Dans la suite des princesses d'Orléans, elle se présente comme la plus faible, la plus effacée, sans énergie le long de circonstances difficiles que seul affronte le caractère. Ame dépourvue de ressources, toujours ployante, elle recherche partout une tutelle : père, mari, amies et ami, auxquels elle s’abandonne mollement et trop vite. Aux jours de malheur, son esprit de femme-enfant sera le champ clos des amitiés rivales : M”° de Genlis, M” de la Charce, M"° de Chastellux, et l’amour filial contre l'amour conjugal et l'amour maternel. Les années, l'expérience, les peines l’alanguiront, l’attristeront sans l’instruire ni l’affermir. Sa piété même, dont
‘ Arch. Nat., R‘ 826. Selon la coutume de Paris, il fallait 25 ans accomplis pour disposer pleinement de tous ses meubles et immeubles. Cependant le mariage donnait ipso jure l'administration de ses biens au jeune époux, même s’il n'avait pas vingt ans. La vente ou l'échange lui étaient loisibles, mais non la donation.
elle perdra la fleur dans la société du Palais-Royal — piété d'habitude plus que de conviction — ne peut la soutenir ni la redresser. Petite bourgeoise au cœur tendre, aux nerfs fragiles, prête auxlarmes, même aux convulsions!, elle n'est pas d'humeur à disputer aux autres le cœur des siens. Témoin des derniers jours du règne des femmes, elle ne compte guère dans la vie de son mari et de ses enfants, faute de fermeté autant que de coquetterie.
Dans la galerie féminine du siècle finissant, c’est un des rares visages qui ne soient pas mutins. Trop petite pour paraître belle, elle ne manque pas d’attraits, mais ses attraits manquent de piquant. L’on remarque sa bonté sensible, non ses bras blancs et ronds, nises jolies mains, ni son pied menu, ni l’opulente chevelure blond châtain dont la masse crêpée; relevée sur le front, lui grandit la tête hors mesure. Sa grâce, faite d’honnèêteté et de modestie, plaît au cœur plus qu'aux yeux; dès la présentation, elle charme les gens du Palais Royal par son accueil singulièrement affable, par son innocence d'intentions et de paroles, par ses yeux de pervenche qui s’émerveillent d’un rien. Nous la voyons, peinte par Vanloo, deux ans avant son mariage, dans Le tableau la Tasse dc chocolat?. C’est encore l’élève de l’abbaye de Montmartre, au visage doux et pur dans sa rondeur et sa fraîcheur de couvent. Elle respire à l’aise, entre son père et sa grand’mère, la comtesse de Toulouse, derrière sa belle-sœur Lamballe et tout près de son frère. Sans les vêtements brodés et les chamarrures des deux hommes, l’on croirait une famille de bourgeois, pleinement contents d’être ensemble. Depuis, la mort a rétréei eette intimité ; la jeune fille s’est serrée davantage contre son père, qui vit, le regard sur elle, elle, ne pensant que par lui. Le Prince Charmant qui se glisse entre eux ne diminuera point ces échanges de l’amour paternel et de l'amour filial. Carmontelle nous présente en 1770 la petite pensionnaire devenue princesse. Assise de profil à droite
1 Et. Azcarre, Le duc de Penthièvre, Paris, 1889, in-8°, p. 265.
? Le musée de Versailles possède une copie de ce tableau; l'original se trouvait au temps de Louis-Philippe, dans le Cabinet des Médailles du Palais-Royal. Voy. Varour, Le Palais Royal, p. 335.
près d’une large baie qui montre un parc, elle étale sur une causeuse bleu tendre sa robe rose tendre à demi-panier. Elle se guinde un peu dans le corsage serré dont les dentelles blanches bouillonnent autour de la gorge et des
bras. Les fatigues de la représentation ont aminci le visage
de dix-sept ans, presque sérieux, et affiné les traits. Malgré les fleurs qu’elle laisse pendre de sa main droite et le livre ouvert sur sa jupe par contenance, elle semble embarrassée de sa grandeur, même devant l'artiste, Contrainte dans son maintien, elle n’a ni l'abandon, ni l’air espiègle de sa bellesœur, la duchesse de Bourbon, en son grand habit de poupée d’apparat.
Le duc de Penthièvre est un beau-père de 44 ans, peu gênant pour son gendre, malgré sa jeunesse ; sachant toiser le haut rang où s’est élevée sa fille, il garde sa place de légitimé. Il ne fréquentera guère le Palais-Royal, car, comme les gens de rang incertain, il n’aime pas le monde où il se sent mal à l’aise, à la fois par crainte du péché et par orgueil de prince. Parfois il y paraît stupide même, tournant toute une soirée un éventail entre ses doigts, sans dire mott. Il ne reprend aisance et bonhomie que chez lui, dans sa petite cour. de dévots et de prêtres, où personne ne saurait manquer à Dieu ni à lui-même. Cérémonieux pour autrui comme pour soi, 1l s’égaie cependant en bon curé de campagne, taquinant volontiers dom Courdemanche qui nous l’a montré au vrai, en famille, dans un déjeùner d’huîtres improvisé au Tréport? (1787). Ge gros rire, ces travers de dévot tâlillon et révérencieux ne diminuaient pas le prince qui professait et pratiquait l’amour des pauvres. À l’exemple de son cousin germain Louis le Génovéfain, il se considérait comme l’un des intendants de Dieu, chargé de répartir les biens de la terre à lui confiés ; il remerciait les mendiants « courtisans du Seigneur » qui acceptaient son aumône. Il édifiait jusqu'aux moines, quand, à son hospice de Vernon, vaquant lui-même de la cuisine au réfectoire, il servait les vieillards et les infirmes. Aussi les hommes de la Révolution, qui ne con-
Marquise de Fitz-James à comtesse d’Hunolstein, 18 août 1773, * Et, ALLAIRE, op. cût., p, 265.
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