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LES AFFAÏRES PARLEMENTAIRES 153
officieuses. Leur lettre au Roi du 49 mars n’avait pas transpiré et l’ambassadeur d'Angleterre, bien informé d'ordinaire, n’avait pu s’en procurer le texte. Cette fois, leur protestation éclatait publique, motivée, en bonne forme, comme un acte notarié, engageant les signataires qui avaient affirmé leur sentiment par le refus de se rendre au lit de justice, acte de désobéissance au Roi. Au signal et à l’abri de ce haut exemple, se déchaîne l'opposition qui se sent une tête, invulnérable aux ministres, un patronage contre les rigueurs de l'autorité. De la stupeur qui eùt suivi les coups de force du chancelier, l’on saute à la révolte ouverte dans Les propos et les écrits. Les tètes tournent jusque dans l’entourage royal, les discours dépassent toute mesure, les mots de tyrannie et de despotisme sont proférés à la Cour comme à la Ville. L'arrêt du Parlement normand qui, dès le lendemain du lit de justice, flétrit les membres du nouveau parlement comme intrus, parjures et violateurs de leur serment et les met hors la loi, comme coupables d’avoir obéi au Roi, donne le ton de la passion publique. Cette discorde civile pénètre les familles, à la manière du fanatisme, jusqu’à rompre les liens du sang. Les femmes discutent âprement le droit public du royaume, objet de toutes les conversations, et ferment leur porte aux nouveaux magistrats dont plusieurs, intimidés par ces brimades, préfèrent désobéir au roi plutôt que de souffrir le haro général. A la protestation des princes font écho les remontrances des Parlements de province auxquelles répondent les pamphlets de Maupeou, qui provoquent de nouveaux pamphlets, et cette guerre de libelles entretient l’effervescence dans Paris et les villes parlementaires, voire aux sièges de bailliage et d'élection du ressort parisien, où les officiers subalternes protestent et démissionnent plutôt que de reconnaître les Conseils Supérieurs, dont on les veut faire ressortir. La maladresse du chancelier, qui a jeté le mépris sur ses opérations, excite chacun à discuter et à approfondir la constitution de l’État ; point d’aride dissertation qui rebute. On met en: question l’origine et les limites du pou- voir royal, et force est bien à ceux qui vivaient dans l'illusion de constater l’indécision de la constitution monarchique, où
rien ne balancçait la volonté souveraine, sinon la force des. événements et des circonstances. On s'était complu dans l’idée d’une monarchie tempérée, on se réveillait en plein despotisme. « M. le Chancelier, depuis six mois, à fait apprendre l’histoire de France à des gens qui ne l’auraient jamais sue!. » Si brutale était la découverte que d’aucuns songeaient à s’expatrier, comme naguère les protestants contraints par Louis XIV?.
Il ne s'agissait pas seulement de théorie et d'opinion. Si l’on songeait à parler principes, c’est que l’on souffrait dans les faits, La suspension de la justice, que les tribunaux subalternes se refusaient à rendre, à l’exemple de l’ancien Parlement, gênait la vie sociale: les intérêts de la bourgeoisie marchande étaient atteints plus encore que ceux de la haute noblesse et de la robe. Les opérations de Terray s’alliaient à celles de Maupeou pour ruiner les rentiers : le 15 juin 1774, un arrêt du Conseil réduisait d’un dixième les rentes viagères et d’un quinzième les autres rentes. La misère planat sur Paris : dans le cours de l’année, l’on compta 65 suicides et 2550 faillites, Le royaume venait à peine d’esquiver une nouvelle guerre avec l'Angleterre : ni la situation extérieure, ni l’état des finances royales ne laissaient la quiétude nécessaire à cette réforme parlementaire,
Cependant Maupeou tenait crânement têle à ces fureurs de l’opinion. Sachant que tout est de mode pour le caractère français, que le public se lasserait et que l'intérêt lui ramènerait tôt ou tard ses adversaires, il travaillait à imposer son parlement, coûte que coûte ; le doublement de la taxe des frais de procédure rallia les ayocats procureurs qui, dès septembre, commencèrent à fournir décemment les audiences. Mais la réprobation publique pesait fort aux nouveaux juges dans ce temps où les plaisirs de société dominaient tout,
Le chancelier tenta de négocier en dessous main avec les princes du sang, les principaux de ‘ses ennemis. Le duc de
Mémoire rédigé par M‘ Feydeau de MD d'Egmont pour le roi Gustave III. Voy. GEerrroy, Gustave I11..., % édit. I, 2. PS ARE
* Lettres de M: d’Epinay à l'abbé Galiani, 11 avril : de Mercy à Marie- Thérèse, 16 avril 1771. se de
Penthièvre, neutre en l’affaire, puisqu’en sa qualité de prince légitimé, il ne prenait séance ni au Parlement ni aux lits de Justice pour éviter les pénibles contestes de préséance, porté d’ailleurs par principe et par nature à obéir aveuglément aux volontés royales, avait sollicité de ses cousins et particulièrement des princes d'Orléans une rétractation de leur manifeste, Lui-même, ainsi que le comte d’Eu, avait reconnu tacitement le nouveau parlement, en intervenant dans les procès de ses clients. Mais, tandis que Maupeou mésestimait l’opposition princière, en n’y voyant qu'une passade, les princes, comme le public, refusant de croire à la durée de cette réforme, n’étaient pas disposés à se rendre.
Le duc d'Orléans était poussé par le mouvement public qui défendait tout recul à sa faiblesse. Les protestations retentissantes au bas desquelles il avait, le premier, apposé sa signature, l’engageaient d'honneur, ainsi que son fils et ses cousins. L'auteur de ce manifeste (sans doute le prince de Conti aidé de Lepaige, bailli du Temple) avait rédigé la pièce à dessein dans le style « long, diffus, entortillé » d’un praticien qui cherche à « garrotter son client, dontil craint la mauvaise foit. » Si nos corps pouvaient étre à ce point contraints. faisait-on dire aux princes, qui par ces mots étranges réclamaient d'avance contre leur propre présence au lit de justice, c’est-à-dire contre leur défaillance, Si Le duc d'Orléans avait été mieux fait pour son rôle, ne serait-il pas intervenu dans l'affaire autrement que par un écrit de procureur? Il se füt rendu au lit de justice pour ne pas irriter le Roi par un acte de désobéissance ; là, il eût pris la parole sans trouble, Sa harangue, ferme et respectueuse en pleine cérémonie, aurait ému le souverain, intimidé le chancelier, accru le nombre des pairs opposants ; et, consignée dans le procès-verbal du lit de justice, elle aurait reçu la même publicité que les protestations écrites, sans subir leur sort injurieux.
Le prince soutint cependant son rôle, au-delà de l'attente, car l'influence parlementaire s’exerçait non-seulement dans son conseil, mais encore dans son intimité, depuis qu'il s'était
4 Espion anglais, I, 136.
soumis à M" de Montesson, amie dévoué de la présidente de Gourgues, sœur de Lamoignon!, cousine de Malesherbes, premier président de la Cour des Aides et l’auteur des fameuses remontrances du 18 février 14774.
Charlotte-Jeanne Béraud de la Haye de Riou, marquise de Montesson (Paris, 1737 — Paris, 6 février 1806), fille du marquis de la Haye, gentilhomme breton, l’un des caprices de la duchesse de Berry, avait été mariée promptement par sa mere, dès l’âge de seize ans, au marquis de Montesson, lieutenant général des armées du Roi et vieillard le moins ragoûtant du royaume. Sa jeunesse n'avait été qu'une longue mortification auprès de ce septuagénaire qui la cloîtrait à la campagne. La lecture, l’étude, les belles-lettres avaient charmé pour elle, fille d’une lignée de femmes savantes, l'ennui de ces loisirs forcés, où elle puisait la sagesse et l’art de la patience. Ce n’est qu’à la veille de son veuvage qu’elle quitte sa retraite pour paraître à la cour du duc d’Orléans?.
Elle survient à point, au moment où les familiers du prince cherchent à le rendre au monde, au nom du jeune duc de Chartres, en éloignant Marquise qui l’embourgeoise pour le plus grand dommage de la Maison. Sur le théâtre de Villers- Cotterets, plus digne que celui de Bagnolet, elle fait valoir son talent de comédienne, où l’artifice domine la vérité et que Collé compare à celui de Clairon. Au cours des répétitions et des représentations qui étourdissent le prince quadragénaire, parmi les femmes de qualité qui rivalisent contre la courtisane, elle lui plaît et lui prend le cœur à une halte de chasse par un « gros père | » lancé à propos, alors que le duc, baigné de sueur et hors d’haleine, dégrafe son col pour souffler bruyamment*. Le bonhomme n’a pas encore rompu avec Marquise qu'il se trouve déjà dans de nouveaux liens. Quand, à l’automne suivant, s’accomplit la révolution de palais qui évince la courtisane, Collé en désigne pour auteur anonyme Mr de Montesson que la Cour et la Ville tiennent dès lors pour maîtresse du prince. La marquise qui n’est pas encore
1 AUGEARD, Mém. secrets, p. 38.
3 J.-N. Moreau, 0p. cil., LI, 157 sq.
* Genis, Mém., II, 60.