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veuve, s’indigne et gémit de ce bruit public. Deux ans plus tard, elle est la favorite en titre, en l’honneur de qui se donnent toutes les fèles sur le grand théâtre de Saint-Cloud, sur celui du Raincy, terre que le prince vient d'acquérir pour sa dame, à la mesure de qui Collé taille Le premier rôle de ses pièces à ariettes. Mais elle a convaincu la cour princière de sa vertu, qui ne déconcerte pas moins que la candeur du duc, soupirant comme un écolier!. Veuve en 11769, veuve riche, puisqu’à son douaire se joint la fortune de son frère tué à Minden, adroite et jolie, offrant un parti fort sortable aux hommes de qualité, elle a trop bonne tête pour se contenter de la succession de Marquise. Elle ne s’est pas rendue. Forte de sa longue patience, elle a résolu d'amener le prince à ses fins par tous les -pièges de la coquetterie, en particulier par la jalousie qu’entretient chez lui le sentiment qu’elle affiche pour le duc de Guines.
Cependant cette dépendance, où elle retient Louis-Philippe le Gros, alarme et indispose contre elle Les gens graves de la Maison, M. de Pons, M°° de Barbantane, qui sentent l’extravagance de son projet : maîtresse, cela vaut mieux que Marquise, mais épouse ! nenni. Le Palais-Royal se divise en deux camps : aux amis de la favorite s’opposent les rigoristes qui, rangés derrière le duc de Chartres, aussi intraitable que son oncle Conti sur l’article de la naissance, veulent épargner à * Ja Maison le ridicule de cette mésalliance ; car un abîme sépare les fleurs de lis d’une très petite demoiselle, veuve de petite maison. Tendre résistance, mais tenace, voyages, absence, tous ses efforts pour guérir le prince, tous les témoignages qu’elle entend donner de l'innocence de ses intentions, passent pour le manège d’une coquette consommée, car ils ne font qu'échauffer la passion du quadragénaire qu’elle supplie, les larmies aux yeux, de ne point la déshonorer. Elle le conduit à son gré envers et contre tous, et en décembre 1774, le mariage du duc d'Orléans et de la marquise de Montesson, qui ne semblait plus à Paris qu’une question de jours, était la fable de Versailles.
1 Corzé, Journal, IL, 111 et 206.
2 Journ. histor., 16 déc. 1771.
C’est par cette favorite toute-puissante, elle-mème soumise à M de Gourgues,. sœur de Lamoignon et cousine de Malesherbes, que ces chefs parlementaires inspiraient les démarches du premier prince du sang. Le duc ne voulut correspondre durant « cette malheureuse affaire » qu'avec ces hauts magistrats dont lui revenait le caractère circonspect, éloigné ‘des excès et de la turbulence des robins. Telle était sa répugnance à la lutte, que, dans l’opposition même, il tenait à observer les formes. Tandis que les autres princes en disgrâce affectent, à l’heure des cérémonies de Versailles, lors du mariage du comte de Provence (14 mai 1771) par exemple, de se montrer en public à Paris{, il reste au Palais-Royal dont il consignerait presque la porte. Son désir personnel est de négocier : aussi s’emploie-t-il pour faire revenir le président Lamoignon exilé trop loin en Forez, à sa terre de Bâville, distante de Paris et de Malesherbes d’environ dix lieues. Surmontant son aversion pour le duc d’Aiguillon, il consent à écouter Augeard qui lui transmet les offres de dévoüment du personnage. L’ami de M” du Barry se déclare prêt à obtenir contre Maupeou le rappel des princes d'Orléans à la Cour (44 mai 1774). Il songe alors à s'attaquer au chancelier qui ne s’empresse guère de le porter au département des affaires étrangères ; mais satisfait le 6 juin dans son ambition, il réclame le temps de prendre pied et, en septembre suivant, oubliant ses protestations, il tente, mais en vain et à sa confusion, de gagner Augeard, lui promettant fortune faite, s’il ramène au Roi le duc d'Orléans.
Les tracasseries et les vexations de Maupeou, qui fait narguer les princes par ses libellistes, endurcissent le Palais- Royal dans l’opposition?. L'abbé Terray, secondant le chancelier, s’en prend aux biens des Altesses protestataires. « La meilleure manière de faire lever les protestations de ces Messieurs-là, c’est de leur couper les vivres. IL convient bien à des princes du sang de se mettre en élat de révolte vis-à-vis de celui qui les fait vivre », déclare le contrôleur général à Augeard, en lui ordonnant d'exécuter strictement dans son
! Journ. histor., 16 mai 1771.
? Ibid., 16 déc, 1771,
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département, dont relevait l’Orléanais, la déclaration royale du 26 mai 1771. Aux termes de cet arrêt du Conseil, le Roi, pour soulager ses peuples, était résolu de rentrer dans tous les droits de mutation, relief, rachat des domaines de la couronne anciennement engagés: libre aux engagistes, s'ils se prétendaient lésés, à remettre les domaines qu’ils détenaient. De ce fait le duc d'Orléans perdrait de 600.000 à 800.000 livres de rente. Jusqu'alors les princes du sang avaient été exceptés de l'exécution des édits de finance : c'était les faire rentrer dans le rang commun, les toucher au vif de l’orgueil. Devraient-ils renvoyer une partie de leurs gens, rapetisser leur maison, leur train ? Sacrifice cuisant pour des grands qui n’avaient guère de la puissance que les dehors. Un moment déconcerté, le duc d'Orléans se reprit: ce ne pouvait être qu’une mesure de représailles qui passerait avec Maupeou et son parlement.
Il donna l’exemple des retranchements auxquels sa maison se prêta de bonne grâce. Dès décembre 1771, il avait réduit son écurie et son équipage du cerf et, à la prière même de ses officiers qui appréhendaient chacun en particulier la suppression de leur emploi ou charge, diminué du cinquième les appointements et pensionst, La duchesse de Chartres, qui avait spontanément réduit sa pension de 50.000 livres, insistait pour la remettre en entier’. Le prince de Condé, qui avait vendu au Roï son ancien hôtel par un contrat que l’abbé Terray remettait en question, suspendait les travaux de son nouveau palais et, sans domicile à Paris, passait l'hiver à Chantilly. Le prince de Conti congédiait son fameux orchestre, digne d’un souverain#. À supporter crânement ces vexalions, les princes gagnaient les applaudissements du peuple qui assurait que Louis XV ne voulait plus continuer au duc d'Orléans son état de maison de petit-fils de France. La vérité était que le Roi, appointant les divers officiers du Palais-Royal, entre autres ceux de la chancellerie et du con-
+ Mr° du Deffand à duchesse de Choiseul, 6 et 9 déc, 1771. 2 Nouv. extraord., 7 janv. 1772, # Espion anglais, I, 147 et 154.
4 Nouv. extraord., 20 déc. 1771,
seil, avait rayé de la Liste les avocats rebelles, Les plus distingués du barreau, et le prince pour les conserver les payail à ses fraisi.
Mais les représentations de Louis-Philippe le bris qui réclamait des sursis pour défendre son bien, sa résistance aux receveurs des domaines et bois, le volumineux mémoire étudié, serré, où Bellisle, discutant la validité de l’arrêt, en appelait autant à la bienveillance qu’à la justice du Roï, malgré quelques propositions hardies sur l’origine des apanages à l’adresse du public, démentaient cette belle attitude et montraient à Maupeou que le coup avait porté?. Le duc d'Orléans, en proie au ressentiment contre Terray et.le chancelier, déclarait à Collé : « Quant à moi, je ne me rendrai jamais ! » Cependant ses mesures d'économie allaient mettre la gène parmi ses clients, et déjà, selon la crainte publique exprimée par Collé, les entours du prince, fâchés de ne plus obtenir de grâces royales depuis l'exil de leur maître et se sentant menacés chacun dans sa charge ou ses revenus, semaient la lassitude et formaient sourdement le parti dns rapprochement.
Cette affaire de fisc, en dépit des rigueurs que le Conseil semblait y apporter, devait finir par un accommodement* : car Louis XV, dont l’irritation s’adressait surtout au prince de Conti, ne se pouvait défendre de sympathie pour le duc d’Orléans qu'il savait opposant malgré lui. Aussi envoie-t-il au Palais-Royal quand læ duchesse de Chartres accouche d’une fille mort-née (10 octobre 1771) et reçoit-il parfaitement le comte . de Pons Saint-Maurice qui le vient remercier de ces égards. En revanche il ne soufile mot à la jeune princesse qui lui fait sa visite de relevailles et défend à la Dauphine de l’inviter à ses bals de Versailles. C’est que les compliments de condoléances vont au beau-père, chef de la famille d'Orléans, tandis que l’accueil glacial revient au mari qui imite son oncle, le prince de Conti, dans son opposition tranchante et intraitable.
* Journ. histor., 14 juill., 6 et 16 déc. 1771.
? Bach., 17 janv. 1772; Journ. histor., 28 mars 1772 et sq. # Nouv. extraord., 16 fév, 1773.
* Ibid., 22 et 25 oct. 1771; Journ. hist., 16 déc. 1771.
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Les patriotes se content à plaisir les boutades et les gestes du duc de Chartres. En octobre 1770, il s’échauffe contre le duc de la Vrillière qui s’étonne que M. de La Chalotais ne se soit pas rendu aux propositions avantageuses faites de la part du Roi. Il réplique qu’il estimait fort ce magistrat d’avoir préféré son honneur et le soin de sa justification à toutes les grâces de la Cour. Le courtisan s’étonne de ce propos : et le prince de lui fermer la bouche en lui exprimant son dédain pour une surprise aussi indécente‘. Sur la fin d'avril 4774, l'avocat Brousse rapportait à Moreau que l'abbé de Lucker, l’un des conseillers clercs du parlement intermédiaire, avait, en pleine grand’salle, reçu deux soufflets du duc de Chartres?. On l'avait vu aux Tuileries, rencontrant son cousin, le comte de la Marche, le seul qui n’eùt point signé la protestation des princes, feindre de l’ignorer. Dans l'impatience des mortifications que la disgrâce attirait aux princes, réduits à l’état de « bourgeois de la rue Saint-Denis », il défendait âprement les moindres de ses prérogatives, comme cette fois où la sentinelle, interprétant strictement la consigne, avait fait rétrograder son carrosse à la porte de la Comédie-Italienne ; il y retournait le lendemain par défi, prétendant bien échapper à la règle commune. Cette attitude cinglante lui valait des applaudissements redoublés, chaque fois qu’il paraissait en public, seul ou avec la duchesse, au Colysée ou à chaque pièce nouvelle ; l’incognito mème ne le dérobait pas à ces ovations5. On lui attribuait tout le mérite de l’opposilion paternelle dont on ne s’expliquait la constance que par son
entêtement juvénile.
Sa popularité, qui franchissait les murs de pare pour gagner les villes parlementaires, éclata lors du voyage à Brest dont il obtint la permission, à la demande du duc de Penthièvre, pour voir manœuvrer l’escadre d’évolutions (3-13 mai 1772). Les hommages et les démonstrations, qui saluèrent son passage à travers la Bretagne agitée, ne laissèrent pas d’em-
1 Bach., 3 oct. 1770.
? J.-N. Moreau, op. cit., II, 84.
3 Journ. histor., 217 mai 1771 et 98 juill. 1772 ; Bach., 18 déc. 1771; Hardy, I, 306 et 369.
Philippe-Egalité 11
barrasser les ministres. « Vive le Roi, viventlesprinces, ertait sans relâche le peuple, vive notre Parlement et: du pain!» A Rennes, le jeune prince ne manqua pas d’éluder lés compliments de l'actuel parlement « résidu abject de Fancien ». La harangue de la noblesse bretonne, qui félicita le duc de ses qualités « patriotiques » et vit dans son arrivée le présage des événements les plus heureux, déplut fort à la Cour par ces allusions de circonstance que relevèrent maligiement les Parisiens. Maupeou regretta que Sa Majesté n’eùt point repris le consentement. que le duc de Penthièvre avait surpris dans le tête-à-tête. Au Conseil des Dépêches, le chancelier rapportait aux encouragements tacites du duc de Chartres Popposition que le procureur-syndic, des Etats de Bretagne mettait, au lendemain de ce voyage triomphal, à l'enregistrement par le Parlement de Rennes de l’édit des. deux vingtièmes du fait que cet impôt n’avail pas encore été consenti par la province. Et l’on crut que le prince avait brülé les étapés de son voyage moins par impatience juvénile que par égard aux inquiétudes du ministère sur l'agitation des Bretons.
Rien encore, à celte date, ne laissait prévoir une éclaircie de la silualion : accommodement de la part du Roi où soumission de la part des princes. Els avaient passé la semaine sainte à Paris et regagné sans fléchir, après les fêtes, leurs maisons de plaisance. Au Palais-Royal, le parti du rapprochement — nommément les tètes du Gonseil, l'abbé de Breteuil, le chancelier, et Bellisie qui défendaient toujours contre les gens du Roiïles revenus des terres engagées et jugeaientien esprits positifs tout ce que les intérêts du prince perdaient à cette disgrâce prolongée — gémissait que le: due d'Orléans n’imposàl pas, en père, ses vues raisonnables et conciliantes à l'intransigeance du duc de Chartres, soumis à cette « mauvaise cervelle » du prince de Conti?.
Le duc d'Orléans se trouvait bien empêché d’invoquer son autorité paternelle. L’amour de M"° de Montesson l'avait mis dans la dépendance de son fils dont il devait obtenir la com-
1 Journ. histor., 18-30 mai 1772; Bach., 13 mai 1772. * Le baron de Breteuil à l’abbé de Breteuil, 2 eee 20..déc. 1772 et 9 janv. 1773.
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LES AFFAIRES PARÉEMENTAIRES 163
plaisance. La marquise, qui rêvait de réduire l'hostilité du jeune prince pour consolider sa situation, n’exigeait-elle pas à leur hymen secret l’acquiescement de son futur beau-fils ? Aux confidences paternelles qui lui soumettent le projet d’un mariage de conscience, le duc de Chartres, qu'irritaient les cajoleries de M"* de Moôntesson dont il devinait aisément lé dessein, répond obstinément qu’un fils n’a point de consentement à donner à son père. À la scène de tendresse que lui Joue la favorite en désespoir de cause, il réplique froidement qu'il s’inclinéera devant la résolution du duc d'Orléans, à condition que le temps la lui montre inébranlable. La marquise s'écrie qu’elle-mème souhaite cette épreuve : elle propose deux ans ét s'engage par écrit, d'accord avec le duc d'Orléans, de n’épouser Le prince qu’au terme de ce délai. Selon M°*° du Deffand, cét engagement aurait été souscrit dès la fin de juillet 4771 ; selon MF° de Genlis, huit mois seulement avant le mariage, soit fin août 1772, si l’on considere le 23 avril 1773,
date exacte de l’hymen clandestin, soit fin novémbre 1772,
si l’on s’en tient au 28 juillet 1773, date du simulacre qui lui conféra une sémi-publieité.
Quoi qu’il en soit, dès août 1772, la question du remüriage troublait lPunion familiale, puisqu’alors lé duc dé Chartres marquait quelque froideur à son père. Le 24 août 4772, veille de la Saint-Louis, il refusait d’aller au joli souper que M** de Montesson offrait au duc d’Orléäns pour sa fête!, et, l’automne venu, ilabrégeait smgulièrement son séjour aù RaincY, où son père s'était établi pour octobre et novembre. Aussi la: princesse de Monaco y tr'ouve-t-elle Le’ duc d'Orléans ét la marquise « d’une tristésse mortelle? », C’est alors que M" de Montesson, désespérant de rallier son futur beau-fils et soucieuse d’affermir sa situation contre cetté hostilité même, annonça à son prince qu’elle ne l’épouserait qu’avec le con-
sentément écrit du Roi.
En novembre 1772, le bruit public lui'atitribuait cétte prétention, irréalisable tant que durerait la disgräce du duc d'Orléans. Les patriotes, sûrs que Mäupéou solliciterait l’am-
1 Mw‘de Bouflers à la princesse de Poix, 26 xoût 1772. * Lettre à la marquise de la Vaupalière, 10 oct. 177%
bition de la marquise, appréhendaient la prochaine défection d’un prince, dont l’amour aggravait la faiblesse ordinaire. L’'attitude réservée du duc envers les gentilshommes nor-
mands leur donnait à penser que M" Montesson travaillait pour le chancelier. La ténacité du fils ne prévaudrait point
contre l’impatience du prince-amant. Aussi faible, le prince
de Condé, sourdement engagé à la soumission par son amie la princesse de Monaco, n’offrait pas moins de prise à Maupeou!. Il se lassait de la détresse où le tenait l'exil, comme son fils ie duc de Bourbon se lassait d’attendre le cordon bleu, dont il avait passé l’âge ; surtout il mirait l'alliance de Mademoiselle, sa fille, « l’ange de la Cour », avec $. A. R. le comte d'Artois qui s’en montrait éperdûment épris*. Ramener les princes, c'était l'important pour Maupeou.
Seule, leur opposition détruisait sa besogne jour par jour
en ce qu’elle l’empêchait d'aboutir. Tant qu'ils n’auraient pas reconnu par leur présence son nouveau parlement, ce tribunal ne pourrait se constituer en Cour des pairs, ni gagner auprès du public la considération qui déterminerait les anciens magistrats à liquider leur charge. Purement confisqués d’abord par les arrêts du Conseil (20-21 janvier 1771), les offices, en vertu de l’édit d'avril 1771 qui rapportait tacitement cette mesure illégale, devaient être remboursés, sous remise dans les six mois au contrôleur-général, chargé de la liquidation, des titres de propriété et provisions. Remettre ses titres pour un magistrat, c'était se démettre, accepter le fait accompli. Or, tant que les princes resteraient opposants, la réforme du chancelier ne semblait pas valable. La résistance des magistrats, qui suspendaient leur démission de ce fait, était donc liée à celle des princes ; mais d’autre part la constance des princes dépendait aussi de celle des magistrats,
puisque, si ceux-là cédaient, la protestation princière en leur «
faveur perdait sa raison d’être. La tactique du chancelier con-
sistait à entamer l'opposition simultanément des deux parts, en discréditant les magistrats auprès des princes par de. fausses listes de liquidés, en discréditant les princes auprès
! Journ, histor., 8-29 nov. 1772.
* Espion anglais, I, 151.
à re.