‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 33 sur 114 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tous les yeux se fixerent sur le Jeune Roi: se déciderait-il pour ou contre la nouvelle législation ? Les deux partis évaluaient leurs chances qui semblaient se balancer. D'une part, Maupeou, comptant sur les préventions que Louis XVI tenait du dauphin, son père, et de son gouverneur, M. delaVauguyon, autant que sur l’appui des tantes du Roi et du clergé, observait que Sa Majesté n’avait point vu le prince de Conti; de l’autre, les patriotes, espérant de la Reine, amie de Choiseul, notaient que le souverain ne se pressait guère d'admettre à son audience le nouveau parlement !. Sa jeunesse, sa timidité, sa modestie, nourrie de bonnes intentions et de scrupules, qui le portait à tout écouter et le livrait sans défense aux avis contraires, enhardirent aussitôt les uns et les autres. Auprès

de Louis XV, ils ne rivalisaient qu’à couvert et de biais, :

ménageant sa paresse qu’il s’agissait de tromper. À Louis XVI ils donnèrent l’assaut sans vergogne, le tiraillant de tous côtés, femme, frères, cousins, ministres, courtisans, si bien qu’il ne savait auquel entendre et qu'il était à craindre, selon la princesse d’Armagnac « qu'ils ne finissent par l’impatienter ou par le rendre indécis sur tout?. »

Les parlementaires, et à leur tête, le Palais-Royal, attaquèrent aussitôt. Maupeou et les ministres, qui avaient approché du feu roi, ne pouvaient de quelques jours aborder

1 Nouv. extraord., 10 juin 1774.

8 J.-N. Morœav, op. cit., II, 16.

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son petit-fils : le temps pressait. Dès le dernier soupir de Louis XV, le 10 mai, le duc d'Orléans entamait la grande affaire dans son compliment de condoléance. Contre les vues intéressées qui chercheraient à tromper son Roi, il lui offrait

. la vérité, fort de son âge, de sa longue expérience et sur-

tout de sa connaissance de l’opinion publique. Si l’attachement qu’il avait montré à Louis XV dans sa maladie l’éloignait également du jeune Roi, le duc et la duchesse de Chartres, hébergés à Choisy, tenaient compagnie à la famille royale, comme ils le feront à Marly, durant l’inoculation de Louis XVI et de ses frères: mais Mesdames tantes veillaient tout auprès, dans le nouveau château. Les ministres du feu roi semblaient condamnés par la faveur même de M” du Barry qui les avait soutenus, comme complices du scandale. Quels seraient les remplaçants ? Le duc de Chartres ne manqua pas de proposer « le Choiseul » d’abord à Monsieur, puis au Roi’, mais Louis XVI

et ses frères avaient hérité contre le hardi ministre d’une

prévention telle que la jeune Reine elle-même ne pouvait la tourner. Cependant le duc d'Orléans se fie moins à son fils qu’au duc de Nivernais, l’un de ses mentors, le seul des courtisans qui eùt permission d'aller à Choisy. Le bruit court que Maupeou voudrait faire revivre l’ancien usage des lits de justice, tenus par les rois à leur avènement, afin de forcer princes et pairs à reconnaître enfin son parlement par leur présence à cette cérémonie : M. de Nivernais engage l'abbé de Vermond à prévenir la Reine « qu’une telle démarche prendrait mal dans le public, vu la mauvaise composition du parlement actuelÿ. »

Le grand jour, dont le Palais-Royal se promet tout et en vue duquel l’on s’y concerte, c’est celui de la première audience que le duc d'Orléans recevra du Roi le jeudi 49 mai, et qui précèdera la première conférence de Sa Majesté avec les ministres{. L'idée de parler affaires avec le

‘ Bibl. Nat. Mss. Nouv. acq. fr., 21.448, f° 70.

* Abbé Baupeau, Chronique secrète de Paris, 11 et 17 mai (Rev. ré. trosp., 1° série, t: 3).

* Dossier précité, f°" 83 et 84.

Nouv. extraord., 27 mai.

jeune Roi, si peu intimidänt, inquiète le faible prince. Il s’entrotient de cétte gravé démarche avec M dé Mortessohi, mais une ligne de conduite générale ne saurait lui suffire. Îl demände à Béllislé réponse aux diverses questions qui assaillent Son esprit, comme l'enfant qQüe l'habitude dé la tutélle éloigne de l'initiative. Il ne s’agit Cependant que de rémeéttre un mémoiré, selon l’usage de l’ancien régime, usage qui dispense de peine et d'étude le prince qui le remet comme le souverain qui le recoit. Mais & il faut bien réfléchir et bien péser ce qui vaut le rmieux — ou d’avoir le mémoiré dans mä poche, tout prêt à lui remettre, suivant ce qu’il me répoñdrait tiommémiënt sur l’article du chancelier — ou de se borrier à lui proposer de rédiger par écrit mes idées pour Îles lui rérettré quelques jours après. » Îl appartiendrait évidémmett äu prince-dé choisir l’occasion, suivañt le tout de là conversation, mais le bonhomme ne veut rien laisser à l'iniprévu, c’est-à-diré à sa propre décisioh. Et c& mémoite, ne le faudrait-il pas communiquer au moins à M. de Nivernais, comme celui que l’on avait montré naguère à Compiègne au feu Roi? |

.… Parlerai-je de faire donner les démissions à tous les membres de l’ancien Parlement, comme uñ préalable nécessaire au rétablissement de l’inamovibilité et à avoir l’air de ne point blâmer ce que le feu Roi avait fait, — ou n’en parlerai-je pas? Mon avis serait de parler:

1° parce que je crois que le reste de la besogne en serait plus aisé à faire, parte qu'il peut se trouver qu’ils soient plus nombreux que le point où on veut les réduire.

2° je crois que cela donnerait au Roi une plus grande certitude de ma facon de penser et que je ne suis point parléméntäiré fi attaché aux äniciens individus.

3" M'offrirai-je pour faire donner les démissions ? insisterai-je pour Qué, quoi qu’elles soient données, on les fasse rentrér sur leurs anciennes provisions, du moment que les démissions sont

données et reçues ? Je ne vois pas à quoi cela est bon et cela me parait même contradictoire.

Au sens de ces réflexions, l’on devine qu’il écrit sous la dictée de M" de Montesson. Il faut cependant que Bellisle,

RCE

doublant cette Egérie, lui trace son rôle de point en point, pour chaque alternative.

La veille même, le samedi 44 mai 1774, M, de Maurepas s’estempressé de faire sa révérence au Palais-Royal: Le duc d'Orléans doit-il voir le vieux ministre avant où après l’audience royale? Et si M. de Nivernais et Bellisle jugent bon qu'il s’entretierine avec Maurepas, « lui montrerai-je du désir d'entrer dans le Consenl, ne lut en parlerai-je pas ? » Ici perce l’arrière-pensée du Palais-Royal qui se renouvelle chez les princes du sang à chaque avènement. Il s’agit pour eux de reprendre dans l’Etat l'importance que leur à ôtée l’absolutisme de Louis XIV, bien que le duc ne présente cette ambition que comme un sacrifice à la chose publique, dans la pensée que son titre de ministre lui ménagerait assez de crédit auprès des parlementaires « pour les amener à ce que l’on désirerait d’eux. » Mais c'était un jalon bien difficile à poser pour le prince hésitant et timide : il n’était pas fâché que ses éntours ne lui fissent pas conliance à cet égard. « L’avis de M": de Montesson est que je né parle pas moi-même du Conseil à M: de Maurepas, mais que, s’il y a quelques ouvertures utiles à lui faire sur ce point, elles doivent se faire de vous à M. de Nivernais et de M. de Nivernais à lui‘... »

IL apparaît donc bien par cette lettre que le Palais-Roÿal ne prenait point nécessairement son mot d’ordre au Temple: le due d'Orléans ne suivait pas aussi docilement son beaufrère Conti, que Lepaige nous le laisse entendre dans ses papiers. Eût-U accepté par tempérament ce rôle subalterne qué la défiance de cousinage entre les déux Maisons lui éùt tracé une ligne de conduite différente, celle-là mème que lui dictaient ses familiers et son humeur conciliante. Au contraire de Gonti et de son bailli Lepaige; tous deux patriotes irréductibles, les conseillers de la Maison d'Orléans étaient gens de trañsaction et d’accommodément. Le Palais-Royal n’était parlementaire que dans la mesure prescrile par le soin de l'opinion, c’est-à-dire de sa popularité. Il se tenait dans une position moyenne d’arbitre qu'il était avantageux

1 Dossier précité, °° 77-79,

d'exploiter, au début de ce règne, auprès du jeune Roi, et qui tendait à le rehausser.

Le magistrat avec lequel le duc d'Orléans négociait le plus volontiers, c'était Lamoignon, le frère de M” de Gourgues, l’ami et le correspondant de M" de Montesson, qui ne voyait guère l'affaire du Parlement que par ses yeux. Or Lamoignon poursuivait le projet conciliant qu’il avait amorcé, du vivant du feu roi, projet qui flattait son ambition, puisqu'il le posait comme arbitre entre les magistrats et le Roi. IL avait lié partie avec d’Aiguillon — qui tenait à réussir là où Maupeou avait échoué — pour pouvoir rentrer, lui premier président, avec 80 membres de l’ancien Parlement, de ceux qui avaient suivi le mouvement par esprit de corps, mais qui, en conscience, déploraient les excès où s’étaient laissé entraîner les Chambres assemblées. Au Palais-Royal et aux amis du Parlement, Lamoignon présentait son plan « comme un noyau pour faire revenir la totalité de ce corps... Ce replâtrage était très avancé à la mort de Louis XV, » écrit Augeard qui doutait que Lamoignon eût rallié 80 confrères. Comme le duc d’Aiguillon restait provisoirement au pouvoir, l’avènement du jeune Roi n’avait pas découragé Lamoignon qui adressait à M"° de Montesson des notes secrètes dont le duc d'Orléans comptait tirer profit auprès de Louis XVI.

Je vous envoie aussi une note, écrivait-il à Bellisie dans la lettre citée ci-dessus du 15 mai 1774, que M. de Lam{oignon] a envoyée à M° de Mfontesson], qui demande le plus grand secret. Elle lui a même renvoyé l'original, qui était de sa main, après l’avoir fait copier. Il me semble que l’on pourrait tirer parti de cet exemple d’une manière très avantageuse pour faire: voir au Roi combien on est occupé de son autorité, combien on abandonne ou, pour mieux dire, on est éloigné d’adopter les principes que M. le prince de Conti a établis plusieurs fois que les pairs ne pouvaient s’assembler, de manière à délibérer, sans le Parlement de Paris, toutes les Chambres assemblées — précepte contre lequel M. de la Vauguyon était à feu et à sang, et par conséquent contre lequel le Roi d’aujourd’hui a de grandes préventions. »

Docile aux conseils de ses entours, tant qu'il s'agissait de principes, le duc se prêtait mal à l'attaque directe au

chancelier que Lamoignon lui soufflait pour la fameuse audience.

… Pour que ce parti soit convenable à mon caractère, il faut s’éclaircir : 4° si M. d’Aiguillon peut fournir par écrit (comme on me l’a avancé) qu’il a été autorisé par le feu Roi à se charger de la besogne, à l’insu du chancelier.

2° quelle preuve on a que le Roi actuel est instruit que le chancelier a voulu le brouiller avec le feu Roi.

3° avoir la preuve, tout aussi claire, que c’est le chancelier qui avait poussé le Parlement à faire l'arrêté qui invitait le Roi à aller tenir lit de justice ou séance.

Car je ne veux rien avancer au Roi sans en avoir la preuve en main et toute aitaque personnelle, sans cela, a l'air d’intrigue et par conséquent ne me convient pas et je ne le ferai pas‘.

Au jour dit, Louis XVI reçoit et écoute Le prince qui, remettant son mémoiré « représente au Roi avec chaleur les vœux de la nation pour le rétablissement de l’ancienne administration de la justice à laquelle l’illustre Cour des pairs était inhérente. » Le jeune souverain se réserve sagement : « Je dois tout écouter, mais réfléchir beaucoup avant de prendre un parti de telle conséquence?. » Le duc d'Orléans se promet de ne confier ses démarches vis-à-vis du Roi qu’aux personnes indispensables : MM. de Maurepas et de Nivernais, Sartine, Lamoignon . Ces deux derniers trouvent le mémoire « d’une perfection achevée ; » M. de Nivernais s’entremet pour le Palais-Royal auprès du vieux ministre, qui a refusé toute conversation avec le duc d'Orléans, dans l'intérêt même de la cause parlementaire. « Sans Parlement, point de monarchie, professait Maurepas ; ce sont les principes que j'ai sucés du chancelier de Pontchartrain. » Mais il n’osait entamer la question devant Louis XVI qui abhorrait les Parlements plus encore que son grand-père. Tandis qu’il encourageait sous main les démarches du duc d'Orléans, il affectait avec le Roi la plus grande impartialité, l’engageait à écouter par conve-

4 Dossier précité, f° 94, lettre à Bellisle, s. d, 2 Nouv, extraord., 10 juin.

Dossier précité, {° 73, lettre à Bellisle [20 mai].

nance le premiéf prince du sang, son 4iné, et, sans lui donner aucune prise, à lui demander par écrit ses raisons qu'il soumettrait au chancelier. Aussi prudent que Maurepas, Sartine ne retournait pas au Palais-Royal!.

Sous le nouveau règne comme sous l’ancien, les princes du sang protestataires, fidèles à leur premier sentiment, refusent de faire plaider devant le parlement Maupeou aucune des affaires de leurs domaines, restées en suspens. Mais voici qu’approche le service funèbre de Louis XV à Saint-Denis*. Le duc d'Orléans ne s’y peut trouver, sans rendre le salut au nouveau parlement, qu'il paraîtrait ainsi reconnaître. Il 1mporte qu'il informe le Roi de ses intentions et que Sa Majesté se prononce. Avant ce fouvel étitretien que le duc diffère jusqu’au dernier délai, Bellisle a charge dé consulter Maurepas « s’il pense que je doive remettre au Roi, dans cette conversation, un mémoire plus étendu sur cette affaire où si je me bornerai simplement à lui parler de ma révérence, si le mémoire doit finir ou commencer ma conversation ou s’il fait l’objet d’une autre, si elle doit précéder ou suivre celle de la

révérenceé. » Dans cette nouvelle audience royale, le prince.

laisse échapper un fâcheux: Cela est juste, qu'il s’agit de reprendre ou de rectifier dans l'esprit de Sa Majesté. Aussi évite-t-il de se trouver à la Muette, le dimanche 5 juin, le jour où Louis XVI reçoit la petite députation du parlement (le Roi n'a admis que la petite : douze membres), car sa présence « pourrait le confirmer dans l’ Fe de ce qu'il croit que veut dire mon maudit Cela est juste.

Reste, jusqu’à la cérémonie de Dh le temps de décider le Roi contre Maupeou et son tribunal: ainsi la question de la révérence ne se poserait plus. Le 2 juin, la démission du duc d’Aiguillon ouvre l'espoir du Palais-Royal et des parle-

? Dossier précité, f° 75.

? Nouv: exlraord., 10 juin.

* Lie corps du feu roi avait été conduit sans cérémonie à Saint-Denis et descendu au caveau quelques jours après, suivant l’usage observé

pour les rois qui meurent de la petite vérole : il ne s'agissait donc que d’une « représentation ».

“ Dossier précité, fer 75 et 76.

5 Ibid., fe 81 et 82,

re

mentaires : c’est là liquidation de l’äncién ministèré qui commeéncé et, si Lôuis XVI tend à se sébaret des serviteurs du feu roi, 1l sé féra müins scrupule de revenir sur lés ordres dé son grand-père. Il S’agit de placer dés alliés aux deux dépürtemehls Qué laisse vacants le départ de d’Aiguillon. La Hominiätion du comte dé Muy à là guerre tie semble pas déplairé äu duë d'Orléans, bien que ce dévot passe pour hostile aux robins. Mais 18 Palais-Royal n’épargné aucuñ moyen pour écärter des Affaires étrangères l’abassadeut de Suède, Vérgetines, protégé de Mesdames ét du dauphit, pèré du Roi; d'accord ävee M" dé Montéssôn, lé duc d'Orléans presse Béllisle de chauffer Maurepas,

non-seulement par vous, mais par tous ses entours. Si vous ne pouvez pas le voir chez lui, voyez-le chez les Ia Rochefoucauld, mettez-les en jeu: voilà le moment de la crise, il ne faut rien épargner. Le meilleur moyen qu'il peut employer contre M. de Vérgénnes esi son mariage. Vous savez sais doute, qu’étant ambassadeur en Turquie, il a épousé la veuvé d’un tailleur et a reconnu plusieurs enfants qu’elle avait et qui n’étaient päs dé lui...

Le prince souhaite Que lé beau-frère dé Maurepas, M. de la Vrillière, imitant son neveu d’Aiguillon, cède la place à Sartine qui € lui serait ainsi qu'à nous, d’un grand secours. » Et le duc d'engager ce dernier par lettre à travailler contre Vergennes qui fut choisi cependant.

Mais la décision du Roi de subir l’inoculation à Marly avec ses deux frères etses deux sœurs allait, une fois encore, écarter Maupeou de sa personne et le livrer, du 47 au 27 juin, à l'influence de Maurepas et des princes d'Orléans qui peuvent l’approcher. Le duc et la duchesse de Chartres. tiennent fidèle compagnie à la famille royale ; le duc d'Orléans, installé à Saint-Cloud pour la circonstance, vient chaque jour. à Marly. « Le chancelier et l'abbé Terray seront bien heureux s'ils sortent de là, les braies nettes, » remarque l'abbé Baudeau. « L’intrigue travaille la nouvelle Cour qui se divise en deux partis: « celui du CGhoiseul » et « celui de la prè-

1 Dossier précité, f°* 101 et 102,

traille jésuitique. » La Reine, le due de Chartres et la duchesse de Bourbon sont à la tête du premier; Madame Adélaïde, Madame Louise la carmélite et le chancelier sont à la tête de l’autre, avec le comte’de la Marche. « Le Maurepas, le Muy, tous les autres ministres, les gens sages et honnêtes tiennent un parti miloyen auquel il est bien à souhaiter que le Roi se tienne‘. » Les Choiseul, qui viennent d’obtenir le retour à Versailles de l’ancien ministre (42 juin) semblent tout près d’évincer Maupeou. Le Roi a communiqué les mémoires du duc d'Orléans au chancelier qui y répond faiblement, à la grande surprise de Sa Majesté ; Maurepas a feint, vis-à-vis du souverain, de soutenir Maupeou pour combattre ensuite plus facilement ses réponses. L'affaire commence bien ; Sartine, qui seconde Maurepas, rassure le duc d'Orléans. Déjà le vieux ministre a « établi la méfiance visà-vis du chancelier que le Roï a fort bien pris. » L'abbé Terray lui-même doit, à son travail, attaquer « directement et fortement » Maupeou.

Les comités qui favorisent la brigue et la brouille — n’auront plus lieu. Cela se passera en travail particulier avec M. Maurepas et celui que le Roi voudra consulter, afin d'en écarter ceux du Conseil des Dépêches qui pourraient être contre nous, et, quand le Roi sera convenu de tout, pour lors, après s’être défait du chancelier, on assemblera à Compiègne un Conseil pour lire et statuer sur la manière du rétablissement”. |

Pour éveiller dans l’esprit de Louis XVI l’idée flatteuse qu'il pourrait dès son avènement « rétablir une paix dont il avait été Le gage à sa naissance », le duc d'Orléans lui apporte à Marly la gravure qu’on avait tirée en 1784 et que les patriotes : recherchaient à l’envi: Naissance de M® le duc de Berry, né à Versailles le 23 août 1754, qui sert d'époque au retour du Parlement*. Sur le rivage, où débarquait Thémis, la balance sous le bras et le glaive à la main, comme échappée à la tempête, l’Aurore présentait au roi Louis X V le prince nouveau-né qui spontanément tendait ses petites mains vers la déesse de

‘ Abbé Bauneau, 0p. cit., 13 juill.

* Dossier précité, f 95 et 96.

* Journ. histor., 12 et 17 juill,

la Justice. Les frères du Roi semblent mème gagnés par leur cousin à la cause parlementaire. Le comte d'Artois, étourdi de plaisirs par le duc de Chartres, avait déclaré que, sans sa condition de Fils de France, il eùt adhéré aux protestations des princes, qu’il jugeait la plus belle chose du monde,

Mais le Palais-Royal chuchote trop tôt victoire. Une indiscrétion du duc d'Orléans à M"° de Montesson et de M" de Montesson à ses amis compromet le travail de Maurepas contre Maupeou, qui ressaisit l'esprit du souverain. Le chancelier laisse entrevoir à Louis XVI l'entente du vieux ministre avec le duc d'Orléans, mené lui-même par le parti Choiseul ; il lui rappelle que la politique traditionnelle de la Maison d'Orléans la porte à se ménager d’avance parmi les magistrats etle peuple, un particontre la branche d’Espagne pour l’éventualité que d°vait amener, selon Choiseul, la stérilité présumée de Sa Majesté et de ses frères. Le Roi, mis en défiance, échappe à l’intrigue qui l’enveloppe. « Le duc d'Orléans a bavardé, dit Maurepas à Augeard, l’affaire est manquée. Le Roi me soupçonne de m’entendre avec lui... Je n’ai plus qu’un seul moyen pour ôter au Roi toute espèce de soupçon: c'est d’exiler le prince. Demandez-lui si cela lui convient, sinon je ne me mêle plus de rien. »

Le refus des princes d'Orléans de se rendre au catafalque de Louis XV fournirait au ministre un motif de sévir: Le duc d'Orléans consentit dans un entretien qu’il eut avec Maurepas le lundi 18 juillet. Le lendemain, le prince écrivait respectueusement à Sa Majesté les raisons qui lui défendaient de se rencontrer à Saint-Denis avec le nouveau parlement. Selon le plan de conduite que le feu Roi avait approuvé, il convenait de distinguer entre la présence des princes, démarche physique due au souverain, et leur liberté d'opinion que la religion et l’honneur commandent de respecter. Présents à un lit de justice, les princes par leur réserve satisfaisaient à leur conscience, mais dans cette cérémonie funèbre, où il n’y avait pas lieu d’opiner, une révérence « expression publique de l’opinion de celui quida fait vis-à-vis le corps qui la reçoit »

1 J,-N. Moreav, op, cit, Il, 97 et Nouv, exraord., 5 Juill.

engageait leurs sentiments et constituaient à l’adresse du nouyeau parlement un acte de reconnaissance auquel ils ne pouvaient se résoudre. « Demandez, Sire, à l’auteur de la funeste révolution qui afflige votre royaume : s’il n'y mettait pas de prix, il serait donc possible à Votre Majesté de m’en dispenser et s’il y en met, elle est donc une reconnaissance formelle de ce que Votre Majesté sait elle-même qu'il m'est impossible de reconnaître!» Quelle que füt sa peine de ne pas rendre ce dernier devoir à la mémoire du feu roi, le duc d'Orléans priait Louis X VI de le dispenser, lui et son fils, de la cérémonie du 27, en agréant des prétextes d'absence,

En réponse à cette lellre du 19 juillet, et sur l’avis même de Maurepas, le Roi signifiait aux princes d'Orléans l’ordre de ne plus paraître à la nos (21 juillet). Le duc de Chartres qui devait chasser l’après-midi de ce jour avec Sa Majesté, contait l'événement au Colisée’. Ils n'étaient exilés nulle part, mais le duc d'Orléans quittait Saint-Cloud, comme trop voisin de Versailles, pour revenir au Palais-Royal. Le gros public crut la cause parlementaire vaincue ; mais les courtisans informés ne se trompaient pas à ce semblant d’exil. « :, Tue inférez pas de cette nouvelle qu’on est décidé à soutenir le nouveau parlement » mandait M du Deffand à Horace Walpole, le 24 juillet ; et des patriotes, pour relever le courage des leurs, remarquaient que cet éloignement de la Cour n’était que de

simple décence, que les princes d'Orléans reprendraient bien-

tôt à Compiègne l'intimité du monarque, car Sa Majesté n’ayait pris cette mesure qu'à contre-cœur « .. Le Roi ne

pouvait pas les laisser à la Cour, dans le A où ils refu-.

saient d'aller au service de son grand-père », expliquait à sa mère Marie-Antoinette. (Cette Done qui rompait les plaisirs de la jeune Cour, la fâchait particulièrement, elle et le comte d'Artois. La popularité des princes d'Orléans s’accrut aux dépens du trône : le jeune ménage royal en fut peiné. Tandis que le duc et la duchesse de Chartres étaient applaudis à l'Opéra, au lendemain de cette nouvelle dis-

! Dossier précité, f° 71, ? Journ, histor,, 22 juill.

* Ibid., 31 juil,

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