LA PS
Indépendant et capricieux, il tendait à rejeter la tutelle où le mettait son contrat de mariage qui, confiant au duc d'Orléans l'administration de ses biens, ne lui permettait d’engager aucune dépense sérieuse sans l’assentiment du chancelier de la Maison. Par l'intermédiaire de M" de Montesson qui ne désespérait point de se concilier son beau-fils, en parlant intérèt, il obtint par degrés sa pleine émancipation. Le 1‘ janvier 1776, le duc d'Orléans remettait au jeune ménage la jouissance et administration de leurs biens propres et personnels, énoncés au contrat et, conformément à l’une des clauses, leur payait, pour l’entretien de leur maison dont il n’était plus chargé, la somme annuelle de quatre cent mille livres par quartier. Ii continuait néanmoins de les loger en meublé et de les faire servir par les officiers et domestiques de sa Maison ; mais, par l’article 5 de cette convention, il abandonnait à son fils les meubles qui garnissaient ses appartements, ceux de la duchesse de Chartres et des princes et princesses leurs enfants — et lui allouait six mille livres par an pour l’entretien et le renouvellement de ces meubles : seuls les tableaux, portés à l'inventaire du Palais-Royal, étaient exclus du don. Le 9 janvier suivant, le duc d'Orléans concédait également à sou fils, pour dix-huit ans, une portion du parc de Saint-Cloud.
Le duc de Chartres se sentait maître dans ces résidences officielles de la Maison que délaissait son père. Au Palais- Royal, il ne tardait pas à exprimer non plus des désirs, mais des ordres. En 1778, d'ordre de Monseigneur, Piètre décorait des appartements de l’aile gauche, séparait en plusieurs pièces l’ancienne Galerie des hommes illustres et aménageait, pour leur faire pendant, une salle de bal?. Cette même année, comme le duc d'Orléans étrennait ses nouvelles écuries de la rue de Provence, il consentit à un nouvel accord qui le libérait de l’obligation de loger à Paris les chevaux et équipages de son fils, moyennant la cession de l’hôtel des Ecuries de feue M" la duchesse d'Orléans, rue de Richelieu, plus la somme de 830.000 livres pour prix principal des hôtels
4 Arch. Nat., K. 142.
2 V, CHAMPIER, 0p, cit., t, |, 381,
d'Uzès et d’York et construction sur leur emplacement de nouvelles écuries..Le duc de Chartres recevait aussitôt un acompte de 130.000 livres ; le reste lui serait payé au terme des travaux!. Homme de cheval, il tenait à posséder des écuries modèles, comparables à celles d’Outre-Manche, qu sil souhaitait de fréquenter. En 1780, Poyer lui avait bâti des écuries monumentales au n° 43 de la rue Saint-Thomas du Louvre. Enfin, le 30 décembre 1780, le duc d'Orléans, de guerre lasse, cédait à son fils, par donation entre vifs, la propriété du Palais-Royal, circonstances et dépendances, mais se réservait la jouissance et la libre disposition de tous les tableaux, médailles, pierres gravées, statues, sculptures, bronzes, livres, bibliothèques et généralement de tous les meubles meublants et effets mobiliers, dont il continuait d’assurer la charge®. Cette réserve, sur laquelle revenait le codicille, rédigé le surlendemain même 1* janvier 1781, était säns doute inspirée par M" de Montesson, qui, cédant la place bon gré mal gré au duc de Chartres, entendait profiter des collections, des diamants et de l’argenterie de la Maison. Par son train elle s’assurerait le rang de princesse dont on lui refusait le titre : les agréments d’un luxe ingénieux, plus forts que les préjugés des boudeurs, feraient de sa maison l’une des premières de Paris. Le Palais-Royal fut un garde-meuble où elle puisa au nom du duc d'Orléans. Déjà cent quinze tableaux de l’école flamande s’en étaient allés au château du Raincy, acquis naguère en l’honneur de la marquise : le cabinet d'histoire naturelle, réuni par Louis le Génovéfain, fut dispersé à travers les serres et les galeries de l’hôtel de la rue de Provence“.
La cession du Palais-Royal ne fit que confirmer une situation de fait, depuis le remariage du chef de la maison, le duc et la duchesse de Chartres en étaient les hôtes véritables. Leur jeunesse, la pétulance du prince, son besoin d’imprévu, son goût des nouveautés, de toutes Les inventions qui rendent
‘ Arch..Nat., X!*, 9181.
? Coût : 451.260 livres. Arch. Nat., R:, 88.
SAPCRANATSREM2S
JDA EX AAROMSN
la vie plus confortable et plus variée, son esprit frondeur, ses avances aux hommes du jour, sa juste familiarité, qui chassait l'embarras d’un palais où la liberté favorisait les plaisirs gênés ailleurs par l'étiquette, faisaient de la société du Palais- Royal «la plus brillante et la plus spirituelle de Paris. » M°° de Genlis, vieillie, ne s’en souvenait point sans attendrissement sous la Restauration. L’attrait du Palais-Royal, c'était d’abord, le jour durant, le jardin, la promenade à la mode, paradis des oisifs et des curieux ; Le soir, c'était l'Opéra, reconstruit en 4770, enclavé dans la princière demeure, qui l'absorbait dans son ensemble. Le duc d'Orléans s’y trouvait chez lui par droit de propriétaire. Les appartements communiquaient directement avec ses loges réservées, que la Ville et le régisseur étaient tenus de tapisser pour les cérémonies de gala : un balcon de douze places aux secondes loges du côté de la Reine, la première loge des secondes près le dit balcon, la lanterne à la suite, et les deux petites loges au dessus?. En se levant de table, il lui suffisait d'ouvrir les portes de la salle à manger pour accéder au balcon. Les jours de représentation d’Opéra, la porte du duc et de la duchesse de Chartres était ouverte à toutes les personnes présentées qui pouvaient y venir souper, sans aucune invitation : c'était les grands jours, les grands soupers où défilait l'élite des dames de la cour, et parmi les plus jeunes et les plus remarquables, la princesse. d'Hénin, la piquante vicomtesse de Laval, la princesse de Poix, la duchesse de Polignac, M" de Sabran, future M"° de Boufflers. Les autres jours, les peñits jours, rassemblaient la société intime qui, inscrite sur une liste et invitée une fois pour toutes, venait à volonté. Autour de la duchesse de Chartres s’empressaïent la comtesse de Blot, sa dame d'honneur, et ses trois dames pour accompagner: la vicomtesse de Clermont-Gaflerande, amie-de M” de Montesson, naguère remariée au chambellan du duc d'Orléans, la comtesse de Genlis, la mignonne comtesse de Polignac, jeune veuve. Quelques dames, attachées à la feue duchesse d’Oïléans, avaient conservé leur logement au palais ét
1 Genis, Mém.,. Il, 168 sq, * Art. 6 et 7 des lettres palentes du 7 févr. 1764.
220 de. LA SOCIÉTÉ DU PALAIS-ROYAL
dînaient ou soupaient chez la jeune princesse : la marquise de Barbantane, amie et contemporaine de M”° de Blot et gouvernante de M" d’Oriéans jusqu’à son entrée dans le monde, la vieille marquise de Polignac, laide comme un singe, recherchée et redoutée pour sa malice, et qui s’amusait elle-même de sa passion toujours vivace pour le comte de Maillebois, la vénérable comtesse de Rochambeau, gouvernante du duc de Chartres en sa tendre enfance, qui devait à ses vertus la plus belle vieillesse qu'on eût jamais vue, la comtesse de Montauban, mère de M" de Clermont, dont le grand âge n'avait diminué ni la gourmandise, ni la distraction, ni la manie du jeu.
Autour du duc de Chartres se groupaient le comte de Pons Saint-Maurice, premier gentilhomme de la chambre du duc d'Orléans, le chevalier de Durfort, l’enjoué comte de Thiard, d’une laideur remarquable, le comte de Schomberg, bel esprit et voltairien entêté, confident des femmes qui le jugeaient trop fade comme amant, le comte de Valencey, frère du marquis d'Etampes et parent de MM. de Genlis, amateur de peinture et qui incarnait à merveille les amoureux de Marivaux, le comte de Blot, l’homme le plus borné de ce beau monde, l'original comte d'Osmond, type du perpétuel distrait, le vicomte de la Tour du Pin, dont l’esprit pimpant valait dans les proverbes et la comédie de société, le vicomte de Clermont, dont quelques tics déparaient la figure, grand liseur mais mémoire confuse, le baron de Poudens, premier
maître d'hôtel, qui par sa bonté désarmante tranchait sur Le
marquis de Barbantane, un persifleur.
A ces dames et à ces officiers du Palais-Royal se joignaient les amis des princes qui accueillaient volontiers les plus proches parents ou les intimes de ces amis. Sans être attachées à la Maison, M”* de Beauvau, la comtesse de Boufflers, la maréchale de Luxembourg « modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse et de la grâce sociale », M" de Ségur, mère et belle-fille, l’irréprochable baronne de Talleyrand et l’évaporée marquise de Fleury, les deux amies intimes de la duchesse de Chartres, le baron de Talleyrand dont la conversation ne valait pas la figure, étaient les habitués des petits
? SES Dr Paire Aa
spa rhginshé:
mé ot intime tai ah lait chi
soupers. On y rencontrait la candide M" de Dampierre, Le chevaleresque marquis de Roufignac, si prompt à se battre, le loyal Dampierre, le gracieux chevalier de Boufflers, le grave marquis du Châtelet et son angélique femme, l’amie de la duchesse de Grammont, le marquis de Durfort, dit le grand Durfort, dont la noble figure répondait à la droiture, le laconique comte, depuis duc de Chabot, le chevalier d’Oraison, aussi galant que savant, le maréchal de Castries, brillant soldat dont la modestie dans le monde touchait à la nullité. Le vicomte de Ségur, un fat qu'obligeait sa réputation d’agréable, le chevalier de Chastellux, un académicien, le comte de Vaudreuil, l’impérieux ami de la comtesse Jules de Polignac, étaient des convives plus rares. Maison jeune et brillante, le Palais-Royal s’annexait aussitôt les étrangers de passage dont on citait l’esprit, la beauté ou l’agrément. C’est ainsi que M”*° de Genlis amenait aux grands, puis aux petits jours M” de Potocka, la belle Polonaise. Ces petits soupers réunissaient quelquefois dix-huit ou vingt personnes, d’ordinaire dix à douze. « On n’y jouait point ; la princesse et toutes les femmes, établies autour d’une table ronde, parfilaient ou travaillaient à de petits ouvrages ; les hommes, assis à côté ou derrière, soutenaient la conversation qui en général était spirituelle et piquante. »
La bonne compagnie se partageait alors en deux camps. Raisonneurs ou sentimentaux, jurant par J.-J. Rousseau et guindant leur sensibilité, s’emportaient en d’éloquentes professions de foi ; leur affectation avait ligué contre eux les héritiers de la Régence, sceptiques et désabusés, qui se piquaient de mettre en doute les beaux principes que leurs adversaires affirmaient avec tant d’intempérance, Leur légèreté taquine suivait le contre-pied de la gravité d'autrui ; ils se jetaient de parti pris dans le persiflage de l’amour, de l’amitié, de la vertu ; leur mot d’ordre était la gaîté à tout prix, dussentils en perdre le sens commun. Le comble de l’agrément pour eux était « d’avoir de l'enfance dans l'esprit » et leurs assauts d’enfantillage amusaient follement M" de Genhs?,
4 Genus, Mém., LI, 212.
2 Souv, de Félicie, p. 39.
que sa vocation de régente moraliste rangeait cependant parmi les prudes. Le duc de Chartres appartenait, de naissance, au clan des étourdis ; il possédait le signe requis : de l'enfance dans l'esprit. Sa plaisanterie, courte et légère, convenait aux escarmouches contre les collets montés que M”° de Blot représentait au Palais-Royal. L’affectation de ses thèses qui tournaient au galimatias agaçaient le jeune prince qui eùt plutôt toléré le méprisable que le ridicule. Il ne savait pardonner le manque de mesure et de goût. Dans les discussions des petits soupers, ses saillies et sa grâce mettaient, autant que sa condition, les rieurs de son côté. Un soir que M": de Blot, prise d'enthousiasme pour la Nouvelle Héloïse, déclarait « qu’il n’existait pas une femme véritablement sensible, qui n’eùt besoin d’une vertu supérieure pour ne pas ” consacrer sa vie entière à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d’en être aimée passionnément, » le duc de Chartres, qui s'était planté droit devant elle, réclamait à ses hôtes le secret de cet aveu, parce que, si Rousseau en avait . connaissance, il viendrait enlever son admiratrice « et qu'ainsi elle serait perdue à jamais pour M.de Blot, le Palais- Royal, ses amis et la société! »
Ce persiflage cavalier tourna contre lui Le clan des moralisateurs qui feignit de le prendre au mot et de le juger sur ces boutades. Leur dépit commença de décrier son naturel et ses mœurs ; ils lui accordèrent de l'air et du ton, ils lui refusèrent du cœur, M°° de Montesson, qui se rangeait dans la secte sérieuse et sensible, rallia sans peine, autour de son initié de belle-mère, nombre de menues rancunes. La retraite du duc d'Orléans dans son hôtel de la rue de Provence n’épargnait point les froissements inévitables entre un beau-fils et une marâtre, qui, n’ayant pas abdiqué à l’égal de son mari, prétendait user du mobilier de la Maison. Un jour on enlevait à l’improviste toute l’argenterie du Palais-Royal pour la porter à Sainte-Assise, parce que l’on refondait celle de M”° de Montesson, de style démodé. L'hiver suivant, l’on réclamait à la duchesse de Chartres les pierreries de la famille :
? Genis, Mém., II, 214,
il s’agissait de garnir une robe de velours que la marâtre devait arborer aux lumières!. Ces incidents entretenaient la petite guerre entre les deux ménages. M" de Montesson, très réservée, ne s’exprimait sur le jeune prince qu’à demi-mot et avec des soupirs qui laissaient tout entendre. |
À ces griefs mondains et domestiques s’ajoutaient ceux des conseillers de la Maison qui avaient déploré, au cours des affaires du Parlement, « la tète ingouvernable » du duc de Chartres. Sa brusquerie, son manque de circonspection dans ses propos lui avaient aliéné d’autres personnes au dehors, en particulier dans l’entourage du prince de Condé. Il n’était point jusqu'aux enragées parfileuses qui ne pouvaient lui savoir gré de la leçon qu’il leur avait donnée à Villers-Cotterets, dans l’automne de 1772, pour les guérir d’une fureur qui cachait une industrie scandaleuse. Il entrait un soir dans le salon, l’habit couvert de brandebourgs d’or, et les dames de l’assaillir pour le dépouiller. Mais quand elles eurent bien parfilé, séparé l’or de la soie, il leur déclara qu’elles avaient mélangé l'or faux à l’or vrai, se moqua d'elles sans pitié?.
Et il faisait d’autres victimes, qui ne pardonnent guère. Il se lassait, changeait vife en amour ; son inconstance ressemblait à l’insensibilité. La princesse de Monaco, l’amie du prince du Condé, se faisait l’écho des juges sévères ou hostiles, le 3 mai 1773.
Me de Genlis, du Palais-Royal, écrivait-elle à M” de la Vaupalière, a été fort mal de la rougeole et son fils en est mort dans le même temps. Ces deux événements n’ont occasionné ni tristesse, ni inquiétude, ni peine à M. le duc de Chartres, ce qui étonna tout le monde, car il est subjugué et se laisse mener par elle depuis longtemps, ce qui a prouvé qu’il était faible et qu'il n'avait pas de cœur, choses dont j'étais persuadée depuis longtemps. Il s’est bien fait connaître depuis quatre mois”...
M": de Monaco, en précisant le temps, nous donne la raison de sa sévérité : c’est l’attitude cinglante du jeune prince dans le remariage de son père et dans les affaires parlemen-
1 Genzis, Mém, LI, 123.
# Grimm, Corresp., X, 159.
2 Aff Etr. France, 319!
taires, là même où on le faisait agir plus qu’il n’agissait luimême, qui lui a valu ce premier lot d’inimitiés.
Cependant il ne s’agit là que de rancunes domestiques et mondaines, restreintes pour Le dehors au cercle de Chantilly. Par contre, cette humeur intraitable et cavalière lui a concilié la Ville, qui se montre indulgente. à ses fantaisies. Jusqu'au mardi gras de 1778, sa réputation reste intacte, et les nouvellistes consignent volontiers les allées et venues du duc de Chartres, sans ombre de critique, même les caprices qu’ils devaient regarder bientôt d’un autre œil. Le dimanche 15 septembre 1776, à la fète de Saint-Cloud, les promeneurs n’ont d’yeux que pour le jeune prince qui conduit lui-même la voiture de sa femme ; ils admirent « les grâces et la dextérité de cet illustre automédon! ; » le 3 avril 1777, dix mille badauds se pressent sur les quais de la Seine pour applaudir à unc partie de cabriolets et de bateau, conduite par le duc. Dans un cabriolet découvert que précèdent deux piqueurs, chaque gentilhomme mène une des plus jolies dames de la cour, vêtue avec l'élégance la plus simple. Après plusieurs tours de ville, les cabriolets sortent par la porte Saint-Antoine ; l’on déjeune magnifiquement à la Rapée, puis l’on s’embarque sur un bateau enguirlandé et l’on traverse Paris en musique jusqu’au Collège des quatre Nations, spectacle charmant pour l’île Saint-Louis et les maisons riveraines. Puis les cabriolets parcourent le faubourg Saint-Germain et roulent vers le nouveau boulevard.
Dans une jeune cour, — où le Roi ennuyeux et ennuyé
s’effaçait de lui-même devant la Reine friande de plaisirs, et devant son frère le comte d'Artois, élégant cavalier, — un boute-en-train comme le duc de Chartres devait être le bien-
venu. Sans doute Louis XVI ne prisait guère sa pétulance et
son libertinage ; 1l le lui témoignait par boutades. Mais que comptait le Roi? Au reste, il s’accordait du moins avec son cousin sur une passion commune : la chasse. Aux premiers mois de l’avènement, point de jour où le duc de Chartres ne vienne à la Cour. La Reine ne peut se passer du comte d’Ar-
* Bach, 20 sept.
Journ, de Paris, 5 avril,
Lois ni le comte d'Artois du duc de Chartres qui, avec’Lauzun, le forme à la science du plaisir. Marie-Antoinette, très sensible à la grâce, aime la tournure chez les hommes : et personne de son entourage n’avait meilleur air que son cousin. Des goûts tout pareils les disposaient à la camaraderie : comme lui frivole, rebelle au sérieux et à l'application, et guettée par l’ennui, elle cherchait l’amusement avec un égal besoin. Il n’était point jusqu’à la plaisanterie sautillante du prince qui ne revint singulièrement à cette jeune femme moqueuse. À Marly, pendant l’inoculation du Roi, le duc de Chartres semble fort occupé de la Reine‘, pour le plaisir de qui il organise maintes parties de cheval ou de calèche ; Les médisants en jasent ; il l'accompagne à cette promenade nocturne sur les hauteurs de Marly qui inspire le fameux libelle en vers Le lever de l’Aurore ; la duchesse de Chartres introduit alors chez la Reine la marchande de modes, M''° Bertin?.
Le séjour à Versailles de l’archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, provoque des tracasseries d’étiquette qui jettent un nuage sur cette camaraderie. Mal conseillé par ses mentors, les comtes de Rosenberg et de Lemberg, ce grand garçon de 49 ans, indifférent et gauche, néglige à sa première course dans Paris de rendre visite aux princes du sang. Ceux- BA flairent une prétention de sa part et se tiennent sur la réserve, soutenus par l’opinion qui leur sait gré de maintenir contre un prince autrichien les prérogatives nationales. Ils ne paraissent plus à Versailles et se montrent avec affectation dans les rues parisiennes, aux applaudissements du public. La Reine s’attendait à ce qu’on fêtât son petit frère : elle ressentit ce parti pris comme une injure. L'absence du duc de Chartres, son compagnon de plaisirs, dont l'attitude fut, comme d'ordinaire, plus agressive que celle de ses cousins, la toucha particulièrement*, mais c’est avec le duc d'Orléans, qui se prévalait de l’incognito de l’archiduc pour exiger la première visite, qu'elle s’expliqua vivement :
{ Abbé Baupeau, op. cit., 11 juill. 1774.
3 Mre Campan, Mém., éd. Barrière, p. 95 sq.
# Corresp. entre le comte de Mirabeau el le ie de la Marck, 1, 68 sq.; M"° CampaN, op. cit,, p, 107.
Philippe-Egalité 13
Le Roi etses frères n’y ont pas regardé de si près... Laissant de côtéla qualité d’archiduc, vous auriez pu remarquer que le Roi l'a traité en frère et qu’il l’a fait souper en particulier dans lintérieur de la famille royale, honneur auquel je suppose que vous n’avez jamais prétendu. Au reste, mon frère sera fâché de ne pas voir les princes, mais il est pour peu de temps à Paris, il à beaucoup de choses à voir: il s’en passera”.
“#Il ne semble pas que Marie-Antoinette ait gardé contre le duc de Chartres le ressentiment tenace que lui prête le comte de la Marck. C’eùt été imprudent à elle de perpétuer une querelle de famille et de prérogatives nationales qui commençait son impopularité. Mercy la calma et Marie-Thérèse lui conseilla « de ne plus remuer cetle affaire ». Ælle était encore trop jeune, trop occupée de divertissements pour s’embarrasser d’une rancune. La preuve en est que le duc de Chartres fut excepté de la petite quarantaine infligée par Louis XVI, à titre de punition, aux princes du sang.
.. J'espère que bientôt, mandait la Reine à sa mère le 17 mars 1775, on ne parlera plus de la tracasserie des princes qui a été bien envenimée par de vilaines gens qui en auraient voulu ‘faire une division éternelle. Après le départ de mon frère, le Roi a fait dire aux princes, hors M.1e duc.de Chartres, de-ne pas venir, de dix ou de douze jours, souper chez lui. Mardi dernier, M. le Prince de Condé et son fils sont revenus souper ; je les ai traités comme à l'ordinaire, sans leur parler de rien. M. le duc d’Orléans ét M. le prince de Conti ne sont pas encore revenus, mais c’est qu’ils ont la goutte.
Ce différend fut donc oublié, comme l'avait été, en février 4774, l'incident ‘provoqué par la dame d'honneur de la duchesse de Chartres, M"de Blot, qui avait voulu s’arroger de par sa charge Le droit des grandes entrées chez la Dauphine, malgré la comtesse de Noailles, dame d’honneur”?.
Au reste, la Maison d'Orléans, le duc de Chartres en parliculier, avait auprès de la Reine une patronne alors puissante : M* de Lamballe. Et l’agrément des bals et des courses de chevaux où régnait le jeune prince faisait le reste. Contre
4 n’Arner et GRFFROoY, op. cil., LL, 307, note. TDi TL "406:
nina A pambin <a
pgcige
te D et
Aa tiri-£e cr ponte
l'usage, Marie-Antoinette daigne accepter en février 1776 un bal au Palais-Royal où elle s’amuse davantage qu’au bal masqué de l'Opéra ; les princes, ses deux beaux-frères, l'y suivent à défaut du Roï!. Le jeudi 30 janvier 1777, elle consent de nouveau, après hésitation, s’il faut en croire Mercy, à honorer de sa présence un bal demi-paré sans masque, où elle danse et se promène volontiers de minuit à six heures du matin ; et le jeudi suivant, sur les instances personnelles du duc de Chartres, elle revient pour voir les élégants quadrilles d’un ballet figuré, que la mort soudaine du marquis de Hautefort avait ajourné. Elle ne cache point son plaisir et chaque fois, de la loge du duc d'Orléans, regarde le bal masqué de l'Opéra, sans descendre dans la salle. Le lendemain du premier bal, le secrétaire des commandements du duc de Chartres avait fait insérer dans le Journal de Paris une note dont 1a tournure choqua Mercy :
Vendredi 31 janvier 1777.
Aujourd’hui, à minuit, S. A.S. M£ le duc de Chartres a donné au Palais-Royal un bal auquel la Reine.et: la Famille Royale ont été invitées.
L’ambassadeur impérial exigea raison de ce dernier mot et fit réprimander le secrétaire.et Le journaliste : une Reine ne pouvait être invitée ; quand elle daigne venir, elle honore une assemblée de sa présence. Marie-Antoinette, sans relever cette impertinence, s’empressa d’excuser l'intention du duc de Chartres, au regret de Mercy qui déplorait la négligence de la souveraine pour tout ce qui regardait sa dignité .exté- . rieure.
* En ces années 1776, 1177 et 1778 sévissait l’hippomamie. Mélée à la cohue familière des hommes de sport et des maquignons, la Reine présidait en gracieuse arbitre, sans souci de son ang, aux courses répétées où rivalisaient le comte d'Artois et le duc de Chartres, — félicitant les vainqueurs, consolant les vaincus. « Sa Majesté après avoir été la nuit du 41 (février 1116) au bal de l’Opéra jusqu’à 5 heures
1 D'ARNETH et G&FFROY, op. cil., II, 427.
du matin, rentra à Versailles à 6 heures et demie et ea repartit à 40 heures pour voir une course de chevaux qui se faisait près du bois de Boulogne!. » Ces réunions tombent souvent le mardi, jour d’audience des ambassadeurs et des ministres étrangers : trois semaines de suite, la Reine se dispense de les recevoir. Elle leur préfère la compagnie de son beau-frère et de son cousin, sur la pelouse, autre tapis vert qui réunit plusieurs attraits : le Jeu, le pari, le sport.
C’est en pleine fièvre de divertissements que Joseph IT surprend sa sœur quand il séjourne à Paris incognito sous le nom de comte de Falkenstein (18 avril-31 mai 1777). L’entourage de la Reine, le comte d'Artois, le duc de Chartres, M” de Lamballe en particulier, lui déplaît fort, et il le déclare à Marie-Antoinette, l’après-dîner du 22 avril, à Trianon, dans une longue conversation. Cette fois, les princes du sang ne chicanent pas sur l’étiquette. Les princesses de Conti et de Lamballe, le duc de Penthièvre vont se faire inscrire à la
porte de $. M. E. le jundi 12 mai ; le duc de Chartres les «
imite, avant de partir pour la Hollande (45 mai)?.
Les remontrances de Joseph IT ne changent guère la vie de sa sœur. Sur la foi d'Anglais qui comparent à un tripot le jeu de la Reine à Fontainebleau, il lui écrit une lettre d’une seule page, énergique et sévère (décembre 1777) où il relève les impertinences du comte d'Artois et du duc de Chartres et la friponnerie de quelques femmes. Marie-Antoinette prend la défense de son cousin autant que de son beau-frère : « ... On serait bien surpris ici de voir nommer le duc de Chartres comme mauvais Joueur ; il n’a pas joué une seule fois du voyage chez moi... » Et Mercy de corriger : « … J'ai à observer là-dessus que la réponse de la Reine ne se fonde que sur un échappatoire qui consiste à dire que le duc de Chartres n’a pas Joué, ce qui est vrai, mais ce prince était
intéressé au Jeu des autres et sa contenance bruyante …
méritait. bien l’épithète que lui donne Sa Majesté l’'Empereur.…. » |
Au carnaval de 1778, Le duc de Chartres offre encore à la
* Mercy à Marie-Thérèse, 98 févr. et 13 avril 1776. * Arch. Nat., K, 161, 10 à 11 bis.