‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 4 sur 114 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le jeudi 43 avril 1747, la duchesse de Chartres accouchait promptement d’un fils au château de Saint-Cloud. Le Roi, prévenu dès les premières douleurs, avait dépèché, selon l'usage, un secrétaire d'Etat, M. de Saint-Florentin, qui n’arriva qu'après la délivrance‘. Le duc de Montpensier, qui naissait dans cette maison des fêtes et des plaisirs, était enfant de l’amour-plutôt que de la raison.

Mariés le 17 décembre 1743, Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, et Louise-Henriette de Bourbon-Conti comptaient ce jour-là trente-cinq ans ensemble. Ils s'étaient aimés sans façon et sans mesure, avec un appétit de libres amants. Ils ne se quittaient point et se cherchaient toujours : le Jeune duc en oubliait les devoirs de l’étiquette, la duchesse la modestie qui la parait naguère. Par leurs regards, leurs transports impatients, ils avaient trouvé le moyen, selon la

duchesse de Tollard, de rendre le mariage indécent?.

Au printemps de 1744, Louis-Philippe d'Orléans, parti à l’armée de Flandre, écrit chaque jour à sa femme, sans compter les lettres extraordinaires des courriers qui sont lues avidement, et bientôt, la duchesse, en compagnie de sa mère, la princesse de Conti, rejoint dans les camps son mari pour le suivre jusqu’à la tranchée. Elle dînait avec les offi-

. + Luynes, VIII, 181.

? Genus, Mém., éd. Ladvocat, IT, 58.

ciers auxquels le prince, trop distrait, ne parlait guère. Après la Cour et la Ville, l'Armée se trouvait témoin de leur passion réciproque.

En avril 1745, la duchesse de Chartres, grosse de six mois, se dispose de nouveau à suivre le duc en campagne, préférant aller accoucher en Flandre plutôt que de le quitter. Mais le prince, alourdi par la graisse, se blesse le genou au jeu du mail ; il doit garder le lit et rappeler son équipage déjà parti. Le 13 juillet, la princesse accouche d’une fille, M": de Chartres, qui ne vivra point. Relevée le quatorzième jour, elle roule dès le 27 août sur les routes royales, vers Bagnères et Barèges où son mari va soigner sa jambe, longue randonnée à travers le royaume dont on cite la rapidité et les brèves étapes.

La flamme du duc brûle encore aussi vive en février 1746 ; le samedi 5, se trouvant pour la première fois du voyage de Choisy, il laisse la royale société pour rejoindre sa femme et coucher à Versailles. C’est à Saint-Cloud que l’amoureux ménage habite le plus souvent, libre des obligations de l'étiquette, dans une récréation perpétuelle coupée de voyages. La jeune duchesse n’a point l’humeur sédentaire : elle ne s’attarde guère auprès de son fils nouveau-né. Elle se relève bientôt de ces secondes couches et dans la nuit du dimanche 28 mai 1747, elle part pour Bruxelles avecson mari. «Madame la duchesse de Chartres compte rester en Flandre toute la campagne. »

Cette lune de miel, si marquée et si publique, prolongée même après sa naissance, n’a point garanti de la calomnie la légitimité du duc de Montpensier. Il la trouve au berceau ; elle devait s'attacher à lui désormais.

En avril 1747, la succession au trône de France semblait mal assurée par la postérité directe de Louis XV. Marie-Thérèse, infante d'Espagne, mariée à Louis, Dauphin de France, le 23 février 1745, était morte sans enfant le 22 juillet 1746, dans sa vingtième année. Le Dauphin venait de se remarier, pressé par l'intérêt dynastique?. Une rougeole, une petile

4 Luvynes, VI; MO; VII, 213; VIII, 230.

Il avail épousé Marie-Josèphe, princesse de Saxe, dans la chapelle royale de Versailles, le 9 février 1747.

vérole suffisait pour enlever le père et le fils et mettre en présence les Bourbons d'Orléans et les Bourbons d’Espagne : car ceux-là ne s'étaient pas sincèrement soumis à une renonciation qu'ils désavouaient, comme imposée par la guerre. Ce parti de la Maison d'Anjou gagnait trop à rendre suspecte la filiation de la Maison d'Orléans pour ne point saisir la première apparence et accréditer la fable utile à.ses desseins,

L’incrédulité bizarre du chef même de la Maison d'Orléans, Louis le Pieux, qui avait abdiqué les honneurs du monde pour se retirer à Sainte-Geneviève, le servit à souhait, La solitude, l’austérité et l’étude forcenée de la théologie avaient quelque peu dérangé l'esprit de ce petit-fils de Louis XIV et de M" de Montespan, prédisposé à la folie par le quartier Mortemart, Les mémoires d’un chevalier de Béthune l'avaient initié à une métempsycose qui se mariait tant bien que mal avec le christianisme. Selon ces songeries, les per-. sonnes qu'on estimait ne mouraient pas ; elles quittaient simplement la terre pour reparaître ensuite, C’est ainsi que le duc d'Orléans se refusait à admettre la mort de l’abbé d’Houteville, son bibliothécaire, décédé en 1741, celle de M" de Gontaut qu’il avait aimée et dont il fit maintenir obstinément la pension sur ses états de dépenses, celle de Philippe V, roi d’Espagne et de sa fille, la première Dauphinet,

Par quelle fantaisie s’imaginait-il que son fils Louis-Philippe duc de Chartres, ne pouvait être père ? IL s’obstina dans cette prévention presque jusqu’à la mort, se refusant à voir ses petits-enfants. « Ce qui est très singulier, c’est que si l’on « traite cette affaire avec lui, il donne des raisons si fortes et « si séduisantes qu’on a bien de la peine à le condamner. « C’est ce qui rend plus horrible la noirceur de ceux qui lui « ont mis de telles idées dans l'esprit et qui ont cherché à « les y établir par de prétendues preuves*. » Lors de la naissance du duc de Montpensier, raconte d’Argenson qui servit cinq ans Louis le Pieux, une méchante pauvresse lui présenta un placet pour demander aumône et récompense, car

1 D'ARGENSON, Journal, éd, Rathery, VII, 429; BARBIER, 6d, de la Villecille, LI, 151; BEsENvaz, éd, Barrière, p. 39, sq. ? Luynes, X, 91,

M"° la duchesse de Chartres lui avait acheté son enfant pour le supposer à la Maison. « Depuis cela, il avait cru, avec une foi de martyr, que ce fait horrible était véritable, comme si un ange était descendu pour le lui dire, à quoi ajoutant de la mésestime pour sa belle-fille et peu d’estime pour son fils, il avait cru tous ses petits-enfants supposés! »

Aussi, le 43 avril 1747, lorsque l’écuyer du duc de Chartres vint lui annoncer à Sainte-Geneviève l’heureuse venue d’un fils, fut-il mal accueilli du grand-père incrédule. M. de Chalmazel, l’envoyé de la Reine, reçut à son compliment cette réponse bizarre : « Monsieur, plaisanterie ou compliment, je suis bien obligé à la Reine ; je vous prie de [a remercier de l'honneur qu’elle me fait?. » Contre tout usage, le duc de Chartres dut écrire lui-même, à défaut du chef de la Maison, aux souverains et aux princes étrangers. « La vie retirée « qu’a embrassée mon très honoré Seigneur et Père, M. le « duc d'Orléans, expliqua-t-il au Pape, ne m’a pas permis de « me dispenser de faire part de cette nouvelle à Votre Sain- « teté5... »

A la Cour où Louis le Génovéfain passait pour fol et où l’on exagérait volontiers son extravagance, cette incrédulité importait peu auprès des gens de bonne foi; mais, exploitée dans le peuple qui vénérait le prince comme un saint, jusqu’à se disputer ses hardes comme des reliques le jour de sa mort, elle pouvait compromettre l'honneur et la sùreté de la Maison d'Orléans.

Cependant la passion conjugale du duc et de la duchesse de Chartres s’éteignait. Le 21 novembre 1748, soit dix-neuf mois après la naissance du duc de Montpensier, d’Argenson aux écoutes et volontiers confident des valets, notait la première brouille du ménage. |

« Le duc'voit sa femme aux heures des repas, mais il fait lit à part. » Avec la satiété, la lassitude est venue. La sépara-

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