‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 47 sur 114 · RS PER EE PE · texte numérisé non relu

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Dès mai 1772, le duc de Chartres faisait de Rennes à Brest son premier voyage de curiosité, qui fut occasion pour les Bretons de fronder Versailles par maintes ovations au prince disgracié. Son séjour dans le port (5-11 mai) laissa chacun sous le charme, malgré les embarras et les tracasseries qu’il provoqua entre le commandant de la marine, l’intendant et le chef de l’escadre d’évolutions et la rivalité entre Le corps de la marine et le régiment de Guyenne. Laissant les voitures à Landerneau, le prince descendit l’Elorn et arriva par eau. Chacun des corps rivalisa en démonstrations : trois fêtes sur les vaisseaux de l’escadre avec deux simulacres de combat, deux bals à la salle de spectacle avec souper des plus élégants. Lui-même se prodigua en honnêtetés. Il fit une partie de barres avec Les officiers de la marine, mena les dames par la main à la fête populaire qui se donnait sur le Champ de Bataille et ne manqua pas de distribuer sa bourse aux marins, ouvriers et forçats. Il préféra même au fauteuil qu’on lui avait préparé au parquet de la Comédie, honneur que le duc de Praslin avait eu naguère le tort d'accepter en sa qualité de secrétaire d'Etat, une loge ordinaire où il se tint derrière les dames. Mais c’est en vain que Le comte de Roquefeuil, son hôte, tenta de le retenir pour lui montrer le port plus en détail. Affable et charmant mais toujours impatient, le voyageur, salué par les salves du port et du château, remontait bientôt l’Elorn pour reprendre ses voitures à Landerneau!.

Sa coquetterie envers les officiers de marine laissa penser aux courtisans qu’il avait des vues sur ce corps. Le bruit courait en février 1713 qu'étourdiment il avait sollicité la survivance de la charge d’amiral, par l'intermédiaire de Bougainville et de Guillaume du Barry, beau-frère de la favorite, chez laquelle cependant il se vantait tout haut de ne plus mettre les pieds depuis son retour à Versailles : invité par d’Aiguillon à demander le consentement de son beau-père, puisqu'il était d'usage de n’accorder la survivance qu’au gré du titulaire de la charge, il s’était, disait-on, attiré de Penthièvre une réplique peu encourageante. « Etonné et se possédant néan-

* Arch. Mar., B° 598, fe: 14-29, B: 118, f° 92, Nouv. extraord. et Espion angl, VIIL 83, note 1.

moins, il lui.a répondu qu’en lui donnant sa fille 1l n'avait pas renoncé au mariage, et que, n'ayant à laisser aux enfants qui pourraient en provenir que la charge en question, il le priait de trouver bon qu'il la conservät... » C’est piqué par les refus-du Roi et de son- beau-père, que le jeune prince aurait demandé au Roi la permission d'aller à Chanteloup. Ces rumeurs semblaient au moins prématurées et, comme bien d’autres, tendancieuses!. Naguère n’avait-on pas donné comme sûre la nouvelle que Louis XV avait Ôté au duc de Penthièvre la place d'amiral, le 29 juin 4774. On n’en devinait « d'autre raison que d’être père de M” la duchesse de Chartres » et la société de Villers-Cotterets s’en affligeait beaucoup”: il n’en était rien. Quoi qu’il en soit, dans les premiers Jours de mai 1713, on prétendait que le due de Chartres avait demandé au Roi la permission d'aller servir sur la flotte qu’on armait à Toulon. Mais Louis XV n’y avait pas consenti, pour diverses raisons, entre autres la grossesse de la duchesse de Chartres?.

La faveur dont le prince jouissait dans la jeune cour de Louis XVI lui ouvrit la carrière de marin à l’été de 17%. Le 29 juin à 9 heures du soir, il partait pour Rochefort, bien que la duchesse fût sur le point d’accoucher. Le conseil de santé, considérant l'extrême sensibilité de la jeune femme, avait décidé que mieux valait la séparation avant qu'après l’événement.

Cette fois Le Roi semblait acquiescer aux projets du due de Chartres. Le cas d’un prince du sang, servant dans la marine, avait embarrassé les bureaux : ils s’en tinrent à l'usage admis dans l’armée de terre. « Il n’y a point d'ordonnance qui règle le rang dans lequel un Prince du sang doit commencer son service à la guerre ni qui fixe le temps qui lui est nécessaire pour monter à chaque grade. Mais l’usage est qu’un prince du sang fait sa première campagne sans qualité, qu'il est fait maréchal en commençant la seconde, et lieutenant général en commençant la troisième #... » Le duc servirait donc

* Aff. Etr. France, 319. N* au baron de Breteuil, 20 févr.; M": de Boufflers à M*° de Bassompierre, 5 mars 1773,

* Ibid. Marquis de Longueil à sa femme, 30 juin 1771.

5 Nouv: extraord., 14 mai 1773.

* Arch. Mar., O' 231,

comme volontaire, pour cette première campagne ; au départ de la seconde, il serait fait chef d’escadre, et, à la veille de la Rs lieutenant général des armées navales.

Quelle raison l’engageait à souffrir les incommodités d’un rude mélier ? Tant de suite et d’insistance chez un prince pétulant donnait à penser. Les commentaires revenaient sans cesse à l’idée qu'il s’agissait pour lui d'obtenir l'agrément royal à la survivance de la charge du beau-père. Une petite escadre d’évolutions « pour exercer les officiers de marine et former des équipages » devait sortir des ports du Ponant au printemps. H fut convenu que le duc s’y embarquerait, sans qualité. L’intention de $. M., comme celle du prince, était qu'il ne lui fût rendu aucun honneur, soit dans les ports et arsenaux, soit à la mer. Il renoncait à toute distinction et prérogative, la campagne durant. Rassemblée à Brest sous les ordres du comte de Guichen, l’escadre cingla le-1* juin vers l'Espagne, sans attendre S. A. S. retenue par la cérémonie du sacre royal, où elle représentait l’un des anciens pairs, le comte de Toulouse. Aussitôt libre, le prince devait s’embarquer à Rochefort sur a Tourterelle et rejoindre l’escadre entre les caps Ortegal et Finisterre, où l’on devait évoluer à portée de la côte.

La nouvelle du séjour prochain du duc à Rochefort agita aussitôt les corps de la marine et de la ville. L’intendant, comptable des deniers du Roi, assailli par les demandes du commandant de la marine et des officiers, qui tenaient à bien faire leur cour, craignait d'en faire trop et réclamait des ordres de Versailles. L'occasion d’héberger un prince du sang n’arrivait pas deux fois dans la vie d’un gentilhomme: le commandant briguait cet honneur ruineux qu’il ne pouvait laisser à d’autres. Toute une correspondance s’échangea entre le port et les bureaux : il s'agissait d'aménager décemmént la frégate pour le logis du prince à bord, de choisir le tendelet qui abriterait son canot et surtout d'obtenir qu'il se relâchât de son fâcheux incognito. Une dépêche du 26 juin

: Nour, extraord., 14 juill. 1775.

2 Arch. Mar., B‘ 124. fes 13 et 27; pour le détail de cette En VOY: B° 406 et 407, B: 619, B' 639; C: 84 et 85, f°":89, 113, 206,

accorda que les honneurs seraient rendus à l’arrivée et au départ. Le prince qui, de la Rochelle, avait envoyé un officier pour prévenir M. de la Touche qu’il voyageait en simple particulier, se soumit aux ordres du Roi. Le lundi 3 juillet au soir, il arrivait à Rochefort et descendait au château chez M. de la Touche, où il recevait l'hommage des corps de la marine et de la ville. Les jours suivants, il visita le port, de l'avant-garde à l'amiral et de l’amiral jusqu’à l’arrière-garde : magasins, chantiers, ateliers, suivit les cours et les exercices des gardes de marine, honora de sa présence la réception de neuf chevaliers de Saint-Louis, ne manqua pas à la parade des troupes. Le mercredi B, il soupait à l’Intendance, quand lui parvint la nouvelle de la naissance du duc de Montpensier. Ce fut un beau prétexte aux officiers d’enfreindre la consigne : S. À. S. pouvait-elle défendre qu’on célébrât la venue d’un petit-fils du duc de Penthièvre, leur amiral? Le lendemain, le prince fut réveillé par une salve de l'arsenal à quoi répondirent la salve du rempart, le carillon de la paroisse et celui des capucins. Les illuminations du château se répétèrent comme la veille et ne prirent fin qu'avec un grand bal. Le dimanche 9 juillet, le major des armées navales conduisait le duc à bord de a Tourterelle, selon le même cérémonial qu’à l’arrivée. Mais les vents contraires retenaient le duc en rade, une semaine durant ; il supportait cette contrariété « sans ennui ni impatience » visitait à cheval l’île de Ré, chassait dans la garenne de Chatelaillon, poussait jusqu’à la Rochelle. Enfin, le 17 juillet, à la pointe du jour, ta Tourterelle mettait à la voile par un bon vent N. E.

Ce prince, Monseigneur, écrivait au ministre l’intendant de la marine, a paru très satisfait des soins qu’on s’est donné généralement pour lui, tant ici qu’à l’ile de Ré et à bord de la frégate. Il a montré un goût décidé pour la marine et pour tous les exercice qui y ont rapport: et il n’est personne, grands et petits, qui n’ait été honoré des marques de ses bontés‘.

Le 19, M. de Rochechouart rejoignait le comte de Guichen et remettait à son bord le duc de Chartres « jouissant de la

? Arch. Mar., B° 619, f° 284.

meilleure santé ». Le 22, le vaisseau amiral /« Terpsichore

relâächait dans le port de la Corogne ; le prince, sous le nom de comte de Joinville, logeait dans la maison consulaire. Le lendemain, il assistait aux solennités et aux divertissements de Saint-Jacques, surtout au combat du taureau, et le doyen du chapitre lui offrait une image du saint en or, garnie de diamants. Le 27, il se rendait par mer au Ferrol, malgré le gros temps qui ne l’incommodait point et visitait le magnifique vaisseau la Trinité, armé de 112 canons. Enfin, le 31 juillet, le vent, jusque-là calme ou contraire, permettait au comte de Guichen d’appareiller vers la France.

Ses instructions lui prescrivaient de se rapprocher subitement, dès les premiers jours d’août, des côtes de France et d'évoluer entre les îles d’Yeu et de Noirmoutier jusqu’au passage du Raz, de manière à rentrer dans la rade de Brest du 7 au 9 septembre, avec l’aide du vent. Cependant le duc de Chartres écrivait au Roi et au ministre pour leur témoigner sa satisfaction des manœuvres de l’escadre. Louis XVI lui répondait avec amitié « .… Votre exemple ne pourra qu'être très utile à mon service. J’ai appris avec plaisir, depuis, que vous n’aviez pas été incommodé de la mer et que vous vous portiez fort bien ; c’est une grande commodité pour suivre la carrière que vous avez commencée!.,. »

L’escadre ne devait séjourner à Brest que le temps nécessaire aux réparations. Mais le duc d’Or'éans souffrait alors d’une violente fièvre quarte: le Roi ne jugea pas à propos que le duc de Chartres continuât la campagne. Le 12 septembre, à 4 h. du matin, il descendait au Paiais-Royal. Le Roi l’accueillait cordialement et lui demandait comment il s'était trouvé de la mer. Si bien, répliquait le prince, qu'il était prêt à se rembarquer. Il était revenu fort maigre et fort sec, maisle mal de mer ne l’avait pas dégoûté du mélier?. Il ramenait avec lui le chevalier de Langle, enseigne de vaisseau et son maître de manœuvre à bord, un gros Bas-Breton qu’il s’attachs avec l’agrément de ses camarades, comme gentilhomme de sa chambre.

1 12 août 1775, Corresp, de L..-P.-J., d’'Orlcans, VI.

* Bach., 15 sept, 1775.

8 Métra, 18 nov.

Cette première campagne lui avait réussi à souhait, Le corps de la marine se louait de l’affabilité du prince qui admettait tout le monde à sa table, même les gardes-marine, sans relever l’insolente familiarité de ces officiers qui s’asseyaient devant lui, chapeau en tête. Les nouvellistes jugeaient vains ces préparatifs de l’ambition. L'espoir du duc de remplacer son beau-père dans la charge d’amiral leur semblait hasardeux : le duc de Penthièvre ne devrait-il pas la céder bientôt par la nécessité de pourvoir les frères du roi chargés d’une nombreuse maison. |

Toutefois, il n’était pas encore dans la pensée de Louis XVI de décourager son cousin. En prévision du grade de chef d’escadre où A prince devait être promu, le rot priait le duc d'Orléans de recevoir son fils en qualité de chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis (6 février 17176). Le lendemain, on remarquait le duc de Chartres à l’audience de M. de Sartine? ; une lettre du roi du {7 février lui donnait le commandement d’une des divisions de l’escadre de Brest et du vaisseau le Solitaire de 64 canons®. Le prince choisissait aussitôt pour capitaine de pavillon un officier d’âge et d’expérience, La Motte-Picquet, capitaine de vaisseau depuis 1762, ami de son métier et de la gloire autant qu’ennemi des Anglais, brave comme son épée, petit homme têtu en diable et qui, coiffé de son grand chapeau, eût fait trembler tout l’enfer* ; il désignait pour capitaine en second Bougainville, fils de notaire résolu à parvenir, grand voyageur, pourvu d’audace, que les officiers rougestenaient pour un flibustier et dont ils redoutaient l’ascendant sur le jeune prince. Le duc de Chartres se montrait curieux de tous manuscrits sur la marine. Tous les malins il tenait un comité d'officiers de marine pour s’instruire de la théorie qu’il comptait bientôt mettre en pratique.

Les événements prometlaient, Au cours de l'été précédent,

! Bach., 12 août et 28 sept.

* Nouv, dm 20 fév.

MArch: Nat K, 142.

1 Espion ne ; . fév, 1778.

5 Jbid., 4 mars et 4 juill, 1776,

le royaume avait appris, à n’en plus douter, la révolte des colonies ‘anglaises d'Amérique. Depuis lors, les nouvelles enfièvraient la marine royale qui brülait de s'affranchir, à la faveur des circonstances, de la servitude où nous tenait la marine anglaise. Le ministère français, d'humeur aussi pacifique que Louis XVI, demeurait dans l’expectative. entre Londres et les Insurgents qu'il encourageait sous main à l'irrémédiahle rupture, sans posséder encore les moyens de déclarer la guerre à l’ennemi national. Les équipages, les vaisseaux, l'argent surtout manquaient. Le traité de Paris (10 février 4763) en nous enlevant le Canada et Louisbourg el en restreignant nos pêcheries, avait privé le Roï de la meilleure raison d'exercer ses marins. Louis XV ne s'était guère soucié. d’armer et de substituer aux navigations en Amérique des courses vers le Nord de l’Europe, d’où nous aurions rapporté pour nos chantiers, chanvre, goudron et bois, à meilleur compte. Avant l’escadre d’évolutions de 1715, la moitié des gardes-marine n’avait pas affronté la mer.

Sartine, poussé par l’esprit de revanche des officiers et l'intérêt des armateurs qui s’enrichissaient à ravitailler les Insurgents, — car nos Antilles servaient d’entrepôt à cette contrebande, — travaillait au renouveau de notre marine avec l’ardeur d’un ministre tout frais. En 1776, vingt-cinq à trente de nos bâtiments se montraient enfin dans la Baltique. Toute une série de mesures : l'ordonnance d’amnistie en faveur des déserteurs (13 janvier 1776), l'annonce d’une nombreuse promolion dans le corps de la marine d’où nombre de capitaines de vaisseau, fatigués ou médiocres, étaient invités à se retirer (février), Les préparatifs d’une escadre d’évolutions plus puissante que la précédente, le commandement d’une division confié à un prince du sang, marquaient un dessein suivi. Notre diplomatie prétextait à Londres la défense de nos colonies, la protection de notre commerce, le respect de notre pavillon contre les brimades des vaisseaux britanniques qui couraient les mers à la chasse des navires rebelles : au vrai, l'intention de Vergennes et de Sartine était d’exciter les Insurgents à une guerre ouverte, par l'espoir d’une action prochaine.

Le 4“ avril 1776, le duc de Chartres recevait les provisions de chef d’escadre des armées navales. Le 8, il quittait Paris avec la duchesse pour gagner Toulon, à travers l'Aquitaine, la Gascogne et la Guyenne, voyage de plaisance et de curiosité, où l'hommage des franes-maçons à leur grand maïtre accrut les honneurs rendus au prince du sang. Aux tracas de M. de Ruis, intendant de la marine à Brest, qui, chargé d'aménager et de meubler le Solitaire, avait à se défendre des exigences de La Motte-Picquet, répondaient les soucis du marquis de Saint-Aignan, commandant de la marine à Toulon, courtisan fiefñfé, qui se

préoccupait de loger le duc et la duchesse et de leur rendre

le séjour du port aussi agréable que possible. La volonté du prince et du ministre était qu’on ne préparât aucune fête et que l’on se bornât aux honneurs de l’arrivée ; mais Toulon craignait de se trouver en reste avec Brest et Rochefort ; la dépense des divertissements était faite quand parvint l’ordre de Versailles. Le mauvais temps empècha la mise sous voile de deux frégates, le simulacre d’un combat naval et le feu d'artifice qu’on avait disposé. Ces fêtes ne pouvaient se donner sans les ressources du port : le corps de la marine s'était offert à rembourser le déchet des effets prètés par les magasins. La dépense monta à 4.897 livres 5 sols 11 deniers : les bureaux, sans lésiner, la firent passer dans les consommations ordinaires. Le marquis de Saint-Aignan, qui s'était mis en frais pour ses hôtes, dut réclamer le 2 juin l’arriéré de sa pension!.

Le 30 avril, tandis que la duchesse de Chartres se rendait à Antibes avec l'intention de s’embarquer vers Gênes, le duc montait à bord de La Provence : la division de Toulon, commandée par d’Abon, devait rejoindre les divisions de Brest et de Rochefort, vers la mi-mai, au cap Saint-Vincent. Le prince soutenait bien la traversée de la Méditerranée € hors un seul jour en traversant le golfe du Lion qu'il faisait fort gros temps et qu’il a supporté avec un courage héroïque, ayant toujours voulu rester sur le pont, malgré qu’il souffrit

* Arch, Mar., B° 626, f° 51; B°632, fe" 13 à 62; C! 87, f° 149%; C1 88, fe 229.

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