‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 49 sur 114 · DORE · texte numérisé non relu

DORE

commanderait l’armée navale. Dans son impatience, il demandait tout haut au ministre au lever du Roi: « Quand dois-je partir? — Je sais, Monseigneur, que vous êtes toujours prêt », répliquait Sartine. Le 6 mars, en uniforme de lieutenant général des armées navales, il prenait officiellement congé du Roi et de la Reine. Le 42, à la prière du ministre, il renonçait au commandement en chef pour céder le pas à ses cadets, d'Orvilliers et du Chaffault. Il recevait en revanche, outre le commandement de la 3° division, des lettres de service d’inspecteur général :

pour s’assurer que chaque vaisseau est armé, équipé et approvisionné conformément à ce qui a été ordonné ; que les équipages sont complets et bien tenus ; que le service se fait avec exactitude et, en mème temps, pour instruire les officiers et former les équipages par tous les exercices de manœuvre et de guerre ‘…

Le 14 mai, à trois heures du matin, le prince parlait pour Brest où il arrivait Le 19, à huit heures du soir. Il dut attendre jusqu’au 23 la mise au net des rôles d'équipage pour entamer son inspection.[« Je ne peux que me louer, mandait confidentiellement le comte au ministre, des bontés et des attentions que me témoigne M. le duc de Chartres. Ce prince remplit, avec toute la dignité de son étal et les grâces possibles, l'inspection dont il est chargé’. » Le premier effet de sa venue avait été d’obliger tout le monde à coucher à bord : lui-même avait montré l'exemple en couchant dès le premier soir à bord du Saint-Esprit. Le 26, dînant à bord de /a Bretagne, il permit seulement que l’on tirât le canon à la santé du Roi, point à la sienne pour économiser la poudre.

Il appartenait surtout à l’inspecteur de prècher la soumission aux ordonnances nouvelles, de veiller à la bonne disposition des esprits, et de mettre l'harmonie entreles différents corps de l’armée, officiers de terre, officiers de marine et officiers auxiliaires. Pour parer à l’insuffisance des soldats de marine répartis sur les vaisseaux, il avait fallu embarquer, dès le 45 mai, quinze cents hommes des régiments d’alentour.

{ Arch. Mar., B° 136, {°° 75-76.

* Jbid., f* 109 et B° 650, fe 159 ei 202.

Non seulement les officiers de terre prétendaient être logés à bord, avant les auxiliaires, mais encore ils réclamaient la droite sur les troupes de marine, suivant l'ancienneté des régiments. La marine acceptait de prendre la gauche, à terre, mais, à bord des vaisseaux, dans le port et à l’arsenal, elle exigeait la droite. Autant de contestations que devait trancher le ministre. |

Le plus malaisé était d'accorder Les officiers de la marine royale, les rouges, avec les bleus, auxiliaires venus de la marine marchande. Le « diabolique » esprit de corps de la marine mettait une démarcation infranchissable entre l’officier marchand et l'officier du Roï. Le premier, quoi qu'il fit, restait toujours exclu dela marine royale et des honneurs de: la guerre : l’émulation lui manquait. Le second eùt cru déroger en servant durant la paix dans la marine marchande où il eùt appris son métier: l’inaction le gâtait. Les gardesmarine, — pépinière des officiers du. Roi, où l’on n’était admis que sur preuves de noblesse — ne montaient que les vaisseaux royaux où les états-maJors, trop nombreux et trop souvent inactifs par économie, réduisaient d'autant plus la tâche de chacun que la familiarité. entre pairs y relâchait la discipline. Ils refusaient de servir sous un officier bleu, voire de faire campagne avec les capitaines de flûte, les lieutenants de. frégate brevetés, les capitaines de bràlot, hiérarchie des grades intermédiaires réservés aux auxiliaires. Ils considéraient même comme enfrus parmi eux ceux qui, malgré leur noblesse, n'avaient pas passé par les grades: d'Estaing, La Touche-Tréville, Bougainville étaient détestés comme intrus et aimaient d'autant plus les officiers bleus !.

Sartine qui, depuis 1716, avait dépensé, disait-on, plus de cent millions pour relever la marine, n’entendait pas laisser son œuvre à la merci de cet esprit de corps. « Je sais tout ce qu'il y a à dire pour et contre les auxiliaires, écrivait-il au prince le 25 mai 1778. Faites-moi le plaisir, Monseigneur, de traiter à fond ce chapitre et de me faire part de vos réflexions avant même la fin de votre inspection. Si ces auxiliaires

? Espion angl., 4 juill, 1775 et 6 juill. 1778.

élaient bien choisis, tout le monde en serait content, mais les bons n’ont pas-d’empressement à servir sur les vaisseaux du Roi. Croyez-vous que les officiers de terre, commandant les piquets, puissent suppléer aux auxiliaires en quelque partie 2... »

Pour bousculer ce préjugé de caste et obtenir l’union par l'estime mutuelle, le duc de Chartres invita pêle-mêle à sa table les bleus et les rouges. Aux rouges, il fit observer que Duguay-Trouin et Jean-Bart étaient sortis de la marine marchande ; aux bleus, il déclara que lui, prince du sang, se ferait honneur de servir à leurs côtés.

Après avoir inspecté chaque bâtiment et présidé aux exercices de chaque équipage, — manœuvre, exercice du canon, — il s’en fut le 10 juin aux mines de Poullaouen et d'Huelgoat qu’il visita sous la conduite de Lavoisier et du comte d’Arcy, membre de l’Académie des Sciences, l’un des propriétaires. [Il admira d’abord les machines hydrauliques . qui épuisaient l’eau, puis, descendant au fond de la mine, parcourut trois heures durant les galeries souterraines. Pendant deux jours, il s’informa de l’exploitation, de la police et de l’adminislration des mines, des mesures d’assistance et de prévoyance ouvrières; les paysans d’alentour lui offrirent le spectacle de la lutte et de leurs danses”?.

Divers simulacres de combat et de descente à terre entretenaient la flotte qui attendait avec impatience l’ordre de sortie. Brest était en fièvre ; depuis les premiers jours du printemps, le voyage de Bretagne était à la mode, et Sartineavait dù fermer la ville à la curiosité des Parisiens et des étrangers. Louis XVI lui-même avait résolu de s’y rendre incognito sous le nom de comte de Dampierre. Mais le roi pouvait-1l quitter secrètement Versailles où le retenait l’examen des dépêches pressantes? Sa présence eùt exposé l’arsenal à une dangereuse affluence de badauds. De vrai, Sartine ne se souciait pas de mettre sous les yeux du souverain les altercations et les rixes entre officiers d'épée et de plume, entre officiers de terre et de mer, entre bleus. et rouges qui trou-

1! Corresp. secrèle, I, 171 et Métra, 28 mai. Journ. de Paris, 27 juill.

blaient chaque jour l’armée‘. Aussi, pour amuser la cour, avait-il fait figurer en relief dans la galerie de Versailles le port et la rade bretonne; des marins y faisaient évoluer une escadre en miniature qui répétait les simulacres de: combat auxquels présidait le duc de Chartres.

Cependant l'opinion réclamait à grands cris l'ouverture des hostilités. Le ministère, pour décider l'Espagne, attendait la provocation britannique. Le combat de Za Belle-Poule qui, après avoir soutenu fièrement l’honneur du pavillon, vint mouiller à Brest, aux acclamations de la rade, fournit l’occasion et le prétexte attendus (17 juin 1778). Le duc de Chartres se transportait aussitôt à bord de la frégate, embrassait M. de la Clocheterie, complimentait l’état-major et l’équipage auquel il distribuait une bourse pleine de louis. |

Ce n’est qu'après avoir bien constaté la séparation des deux flottes anglaises et l'impossibilité de leur réunion soudaine que Louis X VI donnait ordre à la sienne de sortir.

Le 8 juillet, l’armée navale de Brest levait l’ancre avant l’aube et, sortant du goulet sans le moindre accident, prenait enfin la mer à trois heures après-midi, au nombre de 43 voiles. Lé lendemain, mettant en panne, le comte d’Orvilliers rassemblait à bord de /a Bretagne les officiers généraux et les capitaines de vaisseau pour leur prescrire, selon l’ordre du Roi, de courir sus aux bâtiments de Sa Majesté Britannique et de ses sujets et de les amener dans les ports du royaume. Tous, le duc de Chartres à leur tête, le supplient d'obtenir du Roi la permission d’entrer dans la Manche pour y attaquer jusque dans ses rades l’amiral Keppel, s’il s’obs-

tine à n’en point sortir. Lecture est faite aux marins et soldats de l’ordonnance concernant les prises et de la déclaration concernant la course sur les ennemis de l’Etat: rapportant les anciens règlements, Sa Majesté abandonne en entier aux équipages preneurs tous bâtiments de guerre et corsaires enlevés sur l’ennemi et ne prélève plus qu’un tiers sur la valeur des navires marchands et de leur cargaison, au profit des invalides de la marine. Des acclamalions répétées

Corresp. secrète, I, 166.

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