‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 51 sur 114 · TES · texte numérisé non relu

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seigneur, mandait Sartine au prince le 7 août ; l'honneur du pavillon l'exige. »

Enfin Le 17 août, l’armée navale sortait à nouveau de Brest pour couvrir le retour des navires de commerce attendus des Indes et des Antilles. Elle roulait dix jours dans la Manche, où, constamment contrariée par les vents E. et N. E. et aveuglée par les brumes, elle ne pouvait reconnaître les côtes britanniques, ni même les Sorlingues. Le 27 août, selon ses instructions, d’Orvilliers, orientant ses voiles S. S. O., se portait sur le cap Finisterre. Il en rendait compte au prince et lui proposait de le conduire à Ouessant, comme il avait paru désirer, mais S. À., renonçant à son projet, voulut suivre le sort de l’armée royale, qui poursuivit sa campagne dans la brume, sans rencontre ni succès. Aussi le 10 septembre, d'Orvilliers mandait à Sartine en post-scriptum : « Je suis, Monseigneur, pressé on ne peut davantage par M. le duc de Chartres de prendre la route de Brest et, si la brume continue à me contrarier, je céderai à son désir demain ausoir!. »

La flotte füt rentrée sans prise, si, le 17 septembre, deux frégates la Sensible et la Résolue n'avaient amariné la goëlette anglaise l’Héléna et un corsaire de 18 canons. Le lendemain, l’armée, prévenant l’équinoxe, mouillait dans la rade de Brest. Dans la saison des brumes et des coups de vent, et durant les petits jours d'hiver, observait d’Orvilliers à Sartine, l’inexpérience de la plupart des capitaines ne permettait pas la réunion d’une armée. Ce jour même, à 5 heures et demie, le duc de Chartres prenait la route de Paris, où il arrivait le 21 à six heures du matin°.

Ce retour ne ressemblait guère au précédent: le triomphateur d’hicr devait défendre sa réputation.

Le 2 août, le public, transporté par l’enthousiasme de cette guerre de revanche, avait saisi avidement l’idée d’une victoire, dont le prince apportait la première nouvelle et recueillait le mérite. Mais, bientôt détrompé par les rapports officiels, il était disposé à rendre le duc responsable de sa déception. Bien qu'il se füt montré fort modeste à Versailles, les

1 B* 136, 10 sept.

2 Sur cette seconde sortie de la flotte, B' 136, fe* 165 à 208, 339-340.

ovations répétées du Palais-Royal avaient donné aussitôt de l'humeur aux courtisans et aux ministres. Les.clients.de Monsieur et du comte d’Artois colportaient leurenvie contre le jeune prince, trop désireux d'obtenir la survivance dela charge d’amiral. Vergennes, quiavait beaucoupespéré de ce premier combat pour décider l'Espagne à :entrer-en lutte, rapportait toute sa déconvenue au duc de Chartres qu'il avait des-raisons de ne pas ménager !. Sartine, déçu.lui-même, puisqu'il.fallait que son homme, le comte d'Orvilliers, remportât un franc-succès pour le soutenir en crédit, avait laissé publier in extenso dans la Gazette de France du 3 août l’Extrait du Journal de l'Armée Navale duRoi quiremettait es choses au point,selon d’Orvilliers, ét laissait entendre que l’escadre bleue, celle du prince, avait éloigné la victoire, pour n’avoir pasisaisià temps les signaux du général. Les ennemis de la Maison d'Orléans ne manquèrent point de relever.le passage que.le ministre avait autorisé, contre l’usage quine permettait point que l’ontparlâät dans la gazette des faitset:gestes d’un prince du sang, sans sa permission. Déjà sans doute les compagnons du duc de Chartres, le comte de Gexlis en particulier, avaient parlé et n'avaient point épargné-le comte d'Orvilliers. Derrière lui, ls alteignaienit Sartine, dont la politique.et les dépenses ne pouvaient s’accommoder.d’un échec, ni même d’un demi-succès. Les commentaires allèrent bon train. Auxchansons et aux

compliments qui saluaient le prince répondirent aussitôt les satires. Avant mème de regagner Brest, le duc de Chartres ‘entendit chanter sur un'air à la mode lors du retour du.Parlement, l’air des Revenants qui lui-mème faisait épigramme, un vaudeville assez bien tourné-pour amuser les gens d’esprit. Le vieux Maurepas ne le laissa-t-il pas fredonner àsa table, en petit comité ?

Vous faites rentrer notre armée !

L’Angleterre très alarmée

Vous en louera :

Et vous joindrez à son suffrage Le laurier et le digne hommage De l'Opéra, etc.

se ROUE Hist. de la particip. de la France à l’établ, des États Unis, AO

Mais le prince pouvait en rire : à Brest, où il retournait, et dans tous les ports de France l’on chantait sa louange qui allait atteindre l'Amérique. Le 25 septembre 17178, la municipalité de Boston, recevant avec chaleur le comte d’Estaing et les officiers de son escadre, tostait à tour de bras : l'une des vingt-trois santés qui furent alors portées, tout d’une suite, s’adressait « À Monseigneur le duc de Chartres!»

Le vaudeville sur l’air des Revenants s’en tenait au premier des griefs relevés ‘contre S. A. S. : enivrée d’avoir vu le feu, elle aurait engagé son chef à relâcher à Brest, dèsle 29 juillet, pour apporter elle-même la nouvelle du combat — ce qui était le fait d’un subalterne — et quérir les acclamations du Palais-Royal. Mais, en septembre, les critiques allaient jusqu’à mettre en doute, non plus seulement sa connaissance des signaux, mais sa bravoure personnelle, Aux premières "nouvelles, l’on avait exagéré le péril couru par le prince du sang : l’on contait que le Saint-Esprit avait essuyé le feu de sept gros vaisseaux ennemis et que l’Artesien, qui s’était sacrifié pour le couvrir, avait été tout désemparé!. Or l’escadre bleue s’était trouvée, de par les évolutions commandées, à VPécart du combat et comme en réserve : le Saint-Esprit en particulier n'avait compté qu’un matelot tuéet quatre blessés. Aussiles médisants déclaraient-ils que le grand souci de d’Orvilliers dans sa manœuvre avait été de protéger le prince du sang. Encore le duc, malgré sa position en réserve, avait-il fait bastinguer sa précieuse personne.

Les rapports de d’Orvilliers disculpaient le prince de ces deux chefs : manquement au service et lâcheté. Comme il l'avait avoué loyalement à l'audience royale, en présence de Maurepas et de Sartine, le commandant de l’armée s'était décidé, de lui-même, de rentrer à Brest, sans consulter le duc qui n’avait point communiqué avec lui depuis le 26 ; il avait permis le voyage à Versailles, il avait reconnu labravoure du prince (admirable » qui, au vif du combat, passait à sa poupe pour lui demander ses ordres. Vêtu de blanc et décoré de son cordon bleu, le duc de Chartres avait suivi le combat sur le

1 Nouv. extraord., 11'et 28 août.

banc de quart, badinant avec La Motte-Picquet et le comte de Genlis. Loin de chercher abri, le Saint-Esprit avait commencé et fini le combat: Le 26, c'était le prince qui avait pressé d'Orvilliers d’affronter l'ennemi ; le 27, c'était lui qui avait commandé la première bordée pour forcer l’irrésolution d’un chef hésitant, puisque certains bâtiments ne s'étaient pas encore mis au branle-bas, lui encore qui avait envoyé la dernière bordée pour provoquer de nouveau l’ennemi à la bataille.

Restait un troisième grief, la méconnaissance des signaux, faute sur laquelle d’Orvilliers revenait avec insistance dans ses lettres à Sartine.

Le 29 juillet, il s’était borné à mettre cette victoire manquée au compte de l’amiral Keppel qui avait fui le combat décisif.

... Je me flatte même qu’il aurait eu un succès bien glorieux au pavillon français, si les ennemis avaient accepté le second combat que je leur ai offert depuis deux heures après-midi jusqu’à la nuit. Il\y a toute apparence que l’armée anglaise était bien battue, malgré le nombre supérieur de ses canons...

Le 31 juillet (sans doute avait-il eu vent des critiques que murmuraient déjà contre lui les entours du prince et les étatsmajors) il s’en prenait à l’escadre bleue, c’est-à-dire au duc de Chartres.

... J'ai lieu de croire que si la tête de l’escadre bleue, dans l’ordre renversé où nous avons combattu, avait mieux répondu à mes signaux, la Providence aurait couronné nos travaux d’une journée bien glorieuse à votre ministère et au pavillon français. Mais si elle n’a pas permis que nos succès fussent complets, au moins a-t-elle accordé une protection visible aux armées du Roi, n'ayant que retardé cette manœuvre et faisant exécuter avec précision toutes les autres qu’elle m’a inspirées...

Et il reprenait en terminant :

M. le duc de Chartres est parti hier à dix heures du matin pour Paris, et le prince, aussi aimable que respectable, a bien voulu m'assurer qu'il était satisfait des mouvements que j'ai fait faire à l'armée en sa présence. Si vous l’êtes de mème, Monseigneur, je

le serai aussi de moi-même. Mais au moins devez-vous l'être des membres ; leur ardeur pour le service de Sa Majesté excuserait des

fautes qui ne peuvent jamais être aussi considérables que celles du chef.

Le 3 août, en adressant à Sartine les noms des vaisseaux

et capitaines qui lui avaient paru le mieux manœuvrer, il observait :

... Je ne comprends point les officiers généraux : ils ont presque tous mon suffrage et j'ai cherché à mériter le leur... En général, si l’on excepte les vaisseaux de l’escadre bleue qui ont manqué d'attention aux signaux, tout le monde a bien fait Le jour du combat et a manœuvré à merveille...

Le 12 août, il reprenait son grief, à propos du procès ordonné contre le vicomte de Rochechouart et Trémigon l'aîné, qui, manquant aux signaux du vaisseau amiral, s'étaient séparés de la flotte dans la nuit du 23 au 24 juillet.

.… D’après les événements, je pense de M. de Trémigon l’ainé comme de M. de la Cardonnie. L’un et l’autre ont prouvé leur bravoure. Je les crois bons marins, mais je ne puis leur accorder d’être officiers. Le dernier surtout — et les vaisseaux de la même division qui le suivaient n’en sont pas entièrement irréprochables — ont avec la plus grande vraisemblance privé la nation d’un brillant succès dans la journée du 27 juillet. Je dis vraisemblance, car il reste incertain quel parti l’amiral Keppel aurait suivi des deux sens qu’il avait à prendre: celui d'abandonner les vaisseaux de son arrière-garde, qui auraient été infailliblement coupés par le mouvement et battus par les quatre vaisseaux de mon avant-garde qui n'avaient pas combattu, ainsi que par les trois de réserve que j'avais destinés à cet objet, ou de venir au secours des siens et de faire des efforts pour les dégager. Dans le premier Cas, il avouait honteusement sa défaite ; dans le deuxième, la mèlée devait devenir très chaude, mais il y a tout lieu de croire qu’il y aurait eu d’autant plus de désavantage que, pour y parvenir, il lui fallait combattre de nouveau les escadres blanche et bleue et que, le prenant sous le vent, je lui Ôtais la force supérieure de ses vaisseaux à trois ponts dont je noyais et rendais inutiles les premières batteries. Mais enfin, Monseigneur, ces fautes sont purement d’ignorance et il n’y aura jamais d’affaire générale entre deux armées considérables de terre ou de mer qu’il ne s’en rencontre de semblables. Je tiens donc toujours,

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et je pense que ce sera le sentiment le plus universel, qu’il ne faut pas rechercher les choses avec une grande sévérité, surtout lorsque le succès est favorable. D'ailleurs, votre corps de marine est trop réduit pour pouvoir vous priver des services d’une partie de ses membres qu’il vous est impossible de remplacer...

Sur l’ordre du Roi, dont l’esprit se trouvait partagé par ces débats sur Ouessant, le chevalier d’Escars, ancien gardemarine et gentilhomme d'honneur du comte d'Artois, s’en fut à Brest faire une enquête auprès de ses anciens camarades. «. Je puis certifier que je me fis expliquer cette journée par les trente-deux états-majors de l’armée et que tous rendaient unanimement hommage non seulement à la bonne conduite de M. le duc de Chartres, mais même à la capacité dont il avait fait preuve... »? Le Saint-Esprit, par la manière même dont s’engagea le combat, n’avait pu échanger de boulets avec l’ennemi. Etait-il juste d’en faire grief au prince qui avait tâché de l’approcher? Car l’idée de couper l’arrière-garde britannique revenait au prince, qui le premier avait fait signal à son escadre d'arriver successivement. Par la faute du vaisseau de tête, le Dradème, la manœuvre manqua; pour la décider, le Saint-Esprit sortit de Ia ligne, mais d’Orvilliers, sans saisir l'intention du duc, lui fit aussitôt signe de rentrer dans le rang. Le comte d’Orvilliers s’était donc approprié après coup dans ses courriers l’idée que le duc de Chartres avait dû sacrifier à la discipline.

Le chevalier d’Escars retrouva le Roi sur la terrasse du bord de l’eau, à Choisy où séjournait la Cour (20-27 septembre). Pour répondre aux questions dont Sa Majesté l’accablait, 1l ra son épée et traça sur le sable le plan des évolutions du combat d'Ouessant. Frais revenu de Brest, ilignorait encore le bruit public, alors presque unanime contre le duc de Chartres, et, en passant au souper, plusieurs courtisans l'avertirent qu'il venait de bien mal faire sa cour, par une relation qui disculpait le prince. « Ma foi, répondit-il, qué la Cour et la Ville réforment l’opinion de toute l’armée navale, de tout le corps de la marine : je n’ai été que l’écho de l’un et

1 B° 136, fes 199, 153-154, 165 et 195.

à Mérmm., E, 179 sq.

de l’autre ». Le lendemain, la duchesse de Chartres mandait près d’elle Le franc enquêteur pour lui exprimer son remerciement, « Faites-le au corps de la marine, lui dis-je, je n’ai parlé que d’après lui, je n’ai rendu au Roi que son propre jugement. » Ge jugement justifiait le duc aux yeux de Louis XVI, non auprès du public, trompé par « la haine des uns et la jalousie . des autres ». La Gazette de France, aux ordres de Sartine; n'avait redressé avec sa réserve ordinaire qu'une part des calomnies dont son premier compte rendu avait fourni le prétexte. Le ministre avait ordonné à Bret, le rédacteur, de suspendre l’article qui devait tempérer aussitôt le fâcheux effet du supplément du 3 août !, L'article n'avait passé le 10 août que dans les termes les plus modestes?. Cet entrefilet excusait du moins le prince de son voyage à Paris et affirmait son courage. La Gazeite du 14 août donnait la lettre de Keppel à l'amirauté, lettre publiée à Londres dès le 3 août et que le chevalier de Fleurieu, confident de Sartine, commentait dans le supplément, En démontrant l’avantage de notre armée sur l'ennemi, il justifiait le Saint-Esprit de n’avoir reçu que quelques boulets, mais il s’en tenait pour les signaux au rapport de d’Orvilliers. Bref la version officielle attribuait le déconvenue d’Ouessant à r’escadre bleue. « Il est bien malheureux, écrivait Vergennes à Montmorin, que les vaisseaux de l’escadre de M, le duc de Chartres... n’aient pas aperçu ou compris le signal de M. le comte d’Orvilliers, l’arrière-garde ennemie aurait été coupée et nous aurions très certainement conduit à Brest des signes non équivoques de la victoire. » Et les amis du comte d’Orvilliers excusaient encore l’insuccès de la seconde sortie par la présence du duc de Chartres, dont l’inexpérience étourdie jetait le chef dans l’embarras?.

! Espion angl, IX, 275.

2 « Le duc de Ch., commandant de l’escadre bleue au combat naval d'Ouessant, a profilé du temps que les vaisseaux devaient passer en rade pour venir en cette capitale, avec l’agrément du Roi, jouir un moment . des embrassements du duc d'Orléans son père, de ceux de la princesse,

son épouse, qui avait volé à sa rencontre, et de ceux des princes, ses enfants. Partout où ce prince a paru, des acclamalions sans nombre ont été le prix de la valeur intrépide qu’il a montrée dans le combat : il est retourné à Brest, dès le 4 de ce mois, pour reprendre son commandement, »

* Espion angl., X, 51.

Le prince était excité par ses entours à ne pas tolérer ce décri. Des copies de lettres, parties du Palais-Royal, passaient de main en main : les deux premières, signées du comte de Genlis et datées de Paris, 22 septembre 1778, invoquaient le témoignage de La Motte-Picquet, chef d’escadre des armées navales, et du vicomte de Laval, colonel du régiment d’Auvergne, embarqué avec le duc de Chartres sur le Saint-Esprit. Dans leurs réponses, datées de Brest, 27 septembre, le marin et le soldat s’inscrivaient en faux contre la calomnie qui Les prétendaient brouillés, à la suite de conseils timides que Genlis aurait imposés à l'heure du combat. N’aurait-il pas arrêté la manœuvre hardie de La Motte-Picquet, en lui rappelant qu’il répondait du prince sur-sa tête? Tous deux rendaient hommage à la valeur du duc de Chartres et de son capitaine des gardes. Selon La Motte-Picquet, le prince, en prenant l'initiative du combat, avait empêché l’arrière-garde d’être écrasée: voilà le vrai. Le signal auquelle prince n'avait pas obéi, selon le gazetier, n’avait pas existé : de

signal, 1l n’y avait eu que celui parti du Saint-Esprit.

La discussion gagnait le port de Brest, où dominaient les partisans du prince. Au Palais-Royal, l’on se proposait, pour démentir la version officielle, de publier avec ces quatre

lettres ostensibles, le journal de bord de La Motte-Picquet et

les dépositions des vingt-huit capitaines de l’armée qui con-

cordaient. Mais Sartine, qui avait ordonné le silence aux

gazeliers, ne pouvait laisser ouvrir ce procès public qui tendait à discréditer l’amiral de son choix et à troubler la

marine pour toute la guerre. Le Roi fit entendre qu'il désirait

qu'on n’imprimät rien sur l’affaire d'Ouessant.

Une requête du prince fournit le moyen de finir ces tracas-

series. Il écrivit au Roi une lettre sincère dans son amertume: pour avoir voulu servir Sa Majesté sur mer, là où jamais encore prince de sang n'avait servi, et avec l'intention sans -

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