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sant, c'était pour surprendre le roi dans la fièvre d’une pré-
tendue victoire et dépouillér son beau-père de sa charge. Ainsi les campagnes du prince, en Le desservant auprès de Penthiëvre, éloignaient de lui cetté charge qu'il désirait tenit pour la léguer comme bien de famille à ses enfants, L’auraitil obteñiue, au débotté de Brest, qu'il se fût brouillé sans retour avec son beau-père, qui eùt déshérité sa fille et ses petits-filst. Car Penthièvre, comme le lui faisaient dite les médisaänts, était encore d'âge à se remarier, à avoit des enfants d’un second lit qu’il avantagerait par ressentiment. Dans l’intérèt même de cette politique familiale qui conduüisait le duc de Chartres, mieux valait donc se contenter d’une demi-satisfaction. Renoncer, du moins pour un temps, à son ambition de marin, c'était dissuader son beau-père et regagner son amitié. Le public ne saisit point cette tactique domestique et n’entrevit dans la requête du princé que la transaction d’une molle inconsistance.
Il attachait un tel prix à cette charge de colonel général des hussards qu’il n’eut point de cesse que le brevet ne lui fit expédié: Bien qu’il eût reçu la parole du Roi, il rendit visite en sollieiteur à Montbäreÿ qu’il n’aimait guère, assiégea le sutlenderain la porte du cabinet intérieur où le souverain travaillait avec le ministre, lui prit des mains la décision royale ét s’empressa de la copier toute fraîche surla cheminée de l’antichambre. Mais il doutait de la bonne volonté de Montbarey qui ne lui avait pas caché ses objections. . Echauffé par les ennemis du ministre qui affirmaient la vénalité de ses commis, il se laissa entraîner dans un souper à promettre trois mille louis à qui lui ferait obtenir dans la huitaine le brevet dont celui-ci retardait à dessein l’envoi. . Ainsi la preuve serait faite du trafic qu’exerçaient les bureaux de la guerre ; et le ministre serait culbuté à sa honte. Mais Monsigny, valet de chambre du duc d'Orléans, entendit ce complot de soupeurs et en rendit compte à son maître. Le bon prince, tout chagrin, prévint Maurepas et Monthbarey, le Roi lui-même. Peu s’en fallüt que Louis XVE ne fît arrèter sur le
1 Arch. Nat., K, 164, lettre citée.
champ le duc de Chartres ; déjà il mandait le marquis de Sourches, grand prévôt de l'Hôtel. Sur les instances de ses ministres qui craigriaient un éclat, et par égard pour le duc d'Orléans, il se contenta de signifier au duc de Chartres de n’avoir plus à paraître d’un mois à la Cour ni devant lui. Le marquis de Laubépine, qui pressé d'argent, s'était offert au prince pour traiter avec les bureaux, et qui d’ailleurs s’était trahi lui-même auprès de son oncle, le comte de Maillebois, ami de Montbarey, fut exilé et noté comme indigne de tout emploi. |
Le prince devait regretter bientôt le mouvement de dépit et de lassitude qui l'avait porté à se démettre ainsi, maudire cette grâce fâcheuse?, et, s’en prenant à ceux-mêmes qui l'avaient aidé de leur crédit, s’entèter dans l’idée qu'il avait été joué. Ne dut-il pas attendre jusqu’à la signature de la paix pour obtenir le régiment de hussards à son nom qui lui avait été promis? + 15 $
La canonnade d’Ouessant n'avait été que le signal de la guerre qui s’étendait sur les deux continents et jusqu’en Afrique, où Lauzun, à la tête d’un corps de troupes, s’emparait du Sénégal (28/30 janvier 1779). Les lauriers de son ami, surtout la gloire de La Fayette, qui débarquait triomphalement à Brest le 6 février, piquaient d’émulation le duc de Chartres, impatient de s’agiter plutôt que d'agir. De Brest au Havre, tout le long de la côte, l’on préparait à force une descente en Angleterre. Le 16 juin 1779, l'Espagne s'était enfin rangée à nos côtés. Les flottes alliées se groupaient tant bien que mal sous les ordres du comte d’Orvilliers (25 juillet) et, chassant devant elles l’armée de l'amiral Hardy, évoluaient pour bloquer les ports britanniques. Le jeune prince suivit avec envie les préparatifs qui se poursuivaient dans nos ports
! MoxrBarey, Mém., autogr., 1I, 313.
* Elle n'aurait pas été annoncée dans la Gazetie de France, selon le désir du prince qui la jugeait « de trop mince importance ». D'ailleurs la permission qui lui avait été accordée en même temps de lever une légion de Chartres lui fut retirée, pour couper court aux réclamations du comte d'Artois-et du prince de Condé (Corresp. secrète, op. cît., I, 235 et 240). Le régiment de hussards colonel général ne fut mis sur pied que par ordonnance du 31 juillet 1783.
de la Manche. Sous le nom de comte de Joinville, il partait pour le Havre avec l'intention, disait-on, de passer à bord du premier bâtiment où il trouverait place pour lui et son domestique : le Roi n'avait dit ni oui ni non. Il y restait trois jours, puis le 17 juillet, gagnait Saint-Malo et de là Saint-Servan, où l’avaient précédé deux menins, le duc de Fitz-James et le comte de Genlis. Pour embarquer les troupes et mettre à la voile, nos bâtiments attendaient avec impatience des nouvelles du comte d’Orvilliers, qui devait couvrir l’expédition.
Dans la nuit du 3 août, le duc de Chartres revenait au Palais- Royal. Le public, s’imaginant qu’il y attendait simplement la nouvelle du succès de d’Orvilliers, lui prêtait encore le dessein de s’embarquer incognito avec le comte de Rochambeau, dési-
"gné pour commander les cinq mille grenadiers de l’avant-garde
expéditionnaire. Le bruit courait qu’à cet effet il avait affrété deux bâtiments pour transporter ses équipages!. De fait, le prince avait été touché par une lettre de la Reine, en date du 20 juillet qui, pour lui épargner « la forme sévère d’un ordre » lui notifiait, de la part du Roi, défense de se joindre à l’armée*. Sous couleur d'amitié, l’interdiction était formelle : cette fois les ministres n’avaient pas cédé au Roi, ni le Roi « aux instances les plus vives qui Le touchent de plus près »..Montbarey ne se souciait pas d'exposer son département aux tracasseries qu'avait subies Sartine. Le duc de Chartres resta spectateur de la guerre, où il avait brülé de servir.
Du moins s’employa-t-il contre les deux ministres qu’il rendait responsables de son inaction. Déjà il comptait avec le combe d’Artois parmi les ennemis déclarés de Montbarey ; il entraînait bientôt son cousin dans la cabale contre Sartine.
Quels soins pourtant n’avait pris ce ministre, habile courtisan, pour s'attacher le jeune prince ! quel intérêt n’avait-il pas professé pour sa gloire ! Les lettres personnelles de Sartine en témoignent: on ne pouvait ménager ni conseiller mieux un enfant gâté. « Je finis, Monseigneur, — lui mandait-il à Brest le 25 mai 1778, après lui avoir tracé la marche de son inspection, — en vous suppliant de lire cette lettre avec
‘ Nouv. exltraord., 20 et 30 juill., 10 et 13 août 1779. * Corresp. de L.-P.-J, d'Orléans, XIV.
attention », et il äjoutait en post-scriptum: « Je vous supplie, Monseigneur, que mes lettres particulières ne soient que pour vous seul. » Pour vous seul, reprendra-il encore le 18 juillet. Aux prières et conseils il mêlait la flatterie : « Dernièrement, étant avec le Roi, Sa Majesté me dit de vous, Monseigneur, des choses qui ne m'ont laissé aucun doute sur ses dispositions étsur sa satisfaction. Jugez de la mienne... Ditesmoi, Monseigneur, si vous êtes content et si vous me conservez vos bontés. » Le 16 août 1778, quand s'élevait la querelle sur le combat d'Ouessant, il feignait d’incliner vers lui, tentait de le retenir « .… J'ai profité de vos avis, Monseigneur, l'ärmée recevra des grâces. La lettre du Roi en était une bien grande. Je sais tout, mais ce n’est pas le moment de paraître
si bien instruit. Je vous supplie de compter toujours sur là
fidélité de mon attachement! »
Mais comment plier à la discrétion, à la palience cette humeur ingouvernable, eneline aux brusques démarches et toujours accessible aux conseïls téméraires, alors que fermentait tout le corps de la marine ? A suivre le prince, même de loin, le ministre se serait jeté dans les pires embarras. L'affaire d'Ouessant les browilla done.
Le duc de Chartres he tardait point à déprécier Sartine chez la Reine?. L’insuccès, qui avait contraint le comte d’Orvilliers de se retirer, avait atteint le ministre, son patron. Les opérations sur mér étaient lentes, et les retards de la victoire décisive, qui semblait réculer chaque jour, impatientaient l'opinion déçue dans son premier enthousiasme. Les insinua-
tions du Palais-Royal ajoutèrent sans peine à là malechance
de Sartine. |
Tandis que lé ministre née voyait guère que par les rouges, le prince soutenait plutôt lés intrüs, tels le comte d'Estaing et Bougainville qui excittient une ardente jalousie dans le grand corps de F4 marine. D’Estaing paraissait à FOpéra dans la loge du due de Chartres ; en février 4780, l'on parla beaucoup du dinér des mécontents qui avait réuni chez Bougainville les pirés ennemis de Sartine : le duc dé Chartres, le
* Bibl. Institut. Mss. N. $,, 1. L. * Mercy à Marie-Thérèse, 17 déc. 1779,
mini hi dieler d'Eni
comte d'Estaing, le prince de Nassau. L'on avait exclu les laquais pour comploter tout à l’aise{.
Sans doute le jeune prince comptait-il par cés cabales forcer la main au ministre, car il n'avait pas renoncé à être employé. En août 1780, instruit avant le publie de la résolusion de du Chaffault, qui préférait demander sa retraite plutôt que de mener sa division à Cadix, sous Les ordres du comte d'Estaing, il s’offrit à Maurepas et à Sartine pour remplacer l’entêté. Les deux ministres se gardèrent bien de l’accueillir : « Sire, observa Sartine, je dois convenir que M. de Maurepas vit dans le temps beaucoup mieux que moi par rapport à ce prince: Je vous le proposai dans la persuasion que-sa soumission aux ordonnances nouvelles, que je vous ai engagé de publier, serait d’un bon exemple pour établir datis la marine une bonne discipline. Je lui dois la justice de dire qu’il a rendu ce service. Mais J'avoue aussi qu’il m’a bien embarrassé dans la suite. Et j'ai reconnu la vérité de la prédiction de M. de Maurepas que je me repentirais de vous l'avoir proposé. Les princes du sang, me disait-il, ne doivent avoir de commandement que lorsqu'on a presque la certitude de la supériorité de leurs talents”, »
Malgré le duc de Chartres, Sartine se maintint dans la faveur royale jusqu’à l'automne de 1780. Alors Necker, las de ses demandes d’argent, irrité des libertés qu’il prenait avec le Trésor, l’attaquait auprès de Louis XVI. Pour avoir sacrifié les officiers de plume au ressentiment des officiers d'épée, Sartine avait mis le désordre dans les comptes de son département et ne pouvait justifier ses dépenses. Le 1* octobre, travaillant avec le souverain, le directeur général des finances l'avait prié de ehoisir entre lui et le ministre de la marine. Sartine était plus agréable, mais Necker plus utile : comment continuer la guerre sans Îles ressources que son crédit procurait au Trésor ? Le 18 octobre, Sartine devait céder la place au marquis de Castries ; deux mois après, Montbarey; cerné par une cabale plus achärnée-encore, se retirait à son tour devant le comte de Ségur (19 décembre).
! Métra, 19 fév. 1780; Lettres de M, de Kageneck, p. 89. * Journal inédit de l'abbé de Véri,
Cette double révolution ministérielle, agréable à Marie- Antoinette comme à Necker, passait pour une victoire du parti Choiseul, dont les espérances, sourdement entretenues auprès de la Reine, se ranimaient dans l'attente de la succession de Maurepas. L’octogénaire, paralysé par la goutte, n’avait pu défendre ses hommes : Sartine et Montbarey. Il ne s’agissait plus que de sa fin ou de sa retraite.
En juillet 1780, le duc de Chartres et le comte d’Artois, passant de compagnie près de Chanteloup, ne manquaient pas de rendre à Choiseul une visite significative. On parlait d’une entente secrète entre Necker et l’ancien ministre de Louis XV qui aurait promis au Genevois le rétablissement de l’Edit de Nantes. Il semblait que le ministère se garnissait d’amis ou d’alliés de Choiseul pour assurer son retour aux affaires. Mais le vieux Maurepas, jaloux de la prépondérance croissante du directeur général des finances, prenait sa revanche en exploitant le Conte bleu. Necker, abandonné du Roi, remettait sa démission, alors même qu'il pensait devenir le chef du ministère. ù
Le duc de Chartres suivait la mode et la tradition de sa Maison en se mêlant sur la route de Saint-Ouen au défilé des Neckromanes. La-rancune échauffait son esprit d’opposition. Il s’agitait d'autant mieux avec le comte d'Estaing pour le retour de l’ex-directeur, que les nouveaux ministres, quoique clients du Palais-Royal, ne s’avisaient pas de l’employer. La sévérité de Castries ne parvenait point à calmer linsubordination dans la marine où la présence du jeune prince n’eût fait qu'empirer les choses. Des chamaillis éclataient sur l’escadre même du comte de Grasse qui portait les espoirs du pays. Bougainville adressait à Versailles de longs mémoires contre son chef : le duc de Chartres et le comte d'Estaing les appuyaient avec chaleur. L’humiliante journée du 12 avril 4782, où le comte de Grasse tombait auxmains de l’ennemi avec son vaisseau amiral, redoublait l’irritation des esprits, partagés en deux camps intraitables. Le général portait contre son lieutenant Bougainville neuf chefs d’accusation ; Bougainville réclamait hautement un conseil de guerre, toujours différé malgré le duc de Chartres et le comte -
d'Estaing. Le pis était que cet échec aux Antilies avait, en soulevant l’enthousiasme populaire de Londres, retardé les pourparlers de paix. Le crédit de Castries vacillait. Le vœu général remettait au comte d'Estaing, sinon le portefeuille de la marine, au moins le commandement de la grande flotte. Et l’on ne doutait point que le duc de Chartras ne dût l'accompagner.
Le bruit public se trompait une fois de plus. Le prince, comme tout le monde, était las de la guerre, las même des intrigues où il s’engageait à la légère. S'il recherchait un emploi, c'était par amour-propre et pour témoigner contre la paresse, l’insouciance, la peur qu'on lui prêtait. Mais il ne tenait guère à abdiquer sa liberté d’allées et venues, même pour le service du Roi. Il n'était satisfait qu'à condition de voyager à sa guise !. D'ailleurs, depuis plusieurs mois de gros soucis de finance le préoccupaient contre la gloire. Malgré l’état de guerre, il avait fait une fugue à Spa en août 1780; il y avait rencontré le roi de Suède avec lequel il avait joué gros jeu, puis piquant sur Givet et Rocroi où il inspectait la garnison, était revenu par Bruxelles. A la mi-janvier 1782, il parlait de suivre dans le Levant le comte de Choiseul-Gouffier : il voulait voir Constantinople, toute la Grèce et même l'Egypte, avec deux amis le prince de Nassau et le duc de Fitz-James. Or le séjour d’un prince du sang chez le Grand Turc entrainait maintes difficultés qui souriaient peu à notre ambassadeur à la Porte : le Roi s’opposa à ce projet, mais à l'automne, il permit à son cousin de demander à Vergennes des passeports pour l’talie. Il s’en débarrassait afin d’assoupir la querelle du comte de Grasse et de ses lieutenants qui s’échauffaient trop volontiers au Palais-Royal.
Le comte d'Estaing partait alors pour Cadix prendre le commandement d’une armée franco-espagnole qui tenterait, disait-on, la conquête de la Jamaïque. Le départ du duc de Chartres en Italie ne parut d’abord qu’une feinte pour tromper les curieux ; on croyait que le prince s’embarquerait à Antibes pour aller rejoindre à Cadix son ami le vice-
1 Selon fl'aveu qu'il fera à ses fils le 4 mai 1792. (Bibl. Institut. Mss. N, 5., t. XLVIII, 83.)
amiral‘. Pourtant, le comte d’Artois venait de montrer au siège de Gibraltar combien la présence d’un prince gêne le commandement... et le comte d'Estaing aimait ses coudées franches.
Le duc de Chartres portait ses soins ailleurs : il partit simplement à Rome dans le plus strict incognito, sous le nom de comte de Joinville ; il eut le tort de recueillir en chemin le prince de Guéménde, tout frais déshonoré par sa banqueroute. Pie VI lui donna audience et le traita fort aimablement. Pour lui plaire, il fit illuminer dans l’église de Saint-Pierre une grande éroix qu'on n’allumait que le jeudi et le vendredi saint, enjoignit au Sacré Collège de rendre la première visite, et fit même avancer l'ouverture de la saison théâtrale, D’ailleurs le comte de Joinville ne chicanait pas sur le cérémonial et ne comptait pas vieillir en Italie ; à peine arrivé, il demandait qu’on lui envoyât un bâtiment à Livourne pour revenir par mer dès la fin de janvier. Ainsi Bernis, notre ministre à Rome, qui maudissait ce voyage inopportun, s’en tira, sinon sans dépense, du moins sans désagrément?.
Cependant les hostilités avaient cessé entre la France et l'Angleterre, et le prince était pleinement engagé dans une entreprise trop fameuse, quand la paix générale et définitive, prévue depuis un an, fut conclue à Versailles le 8 septembre 1783. Il comptait exactement trois campagnes sur mer: soit dix mois vingt-sept jours de navigation, dont cinq mois dixneuf jours en guerre, un commandement en division d’escadre devant l'ennemi et un combat?. Ses états de services s'étaient arrêtés au 18 septembre 1778 : ce lieutenant général des armées navales, tout jeune encore, ne devait plus naviguer un seul Jour sur les vaisseaux du Roi.
! Lettres de M. Kageneck, 12 nov. 1782.
? Fréd. Masson, Le cardinal de Bernis.
* Voy. son brevet d’amiral délivré à Paris le 1* janvier 1793 par le Conseil exécutif provisoire. Sign. Garat et Monge. (Bibl, Institut. Mss. N. S., t. XLVIIL.)