CHAPITRE IX
Au public la guerre d'Amérique laissait un doute sur la capacité du duc de Chartres, en raison même de cette affaire d'Ouessant qui avait brusquement interrompu sa carrière de marin. Au prince elle laissait un regret, celui de n'avoir pas agi à sa fantaisie, regret mêlé de rancune contre le Roi et les ministres qui, sourds à ses velléités d’action, lui avaient refusé l’occasion de se justifier, en servant à nouveau.
Autant qu'il se pouvait en lui, le duc avait témoigné d’un goût, sinon d’une vocalion pour la marine. Îl l'avait poursuivi avec plus d'attention qu'on n’eùt attendu de lui. L’intérêt familial le stimulait sans doute : néanmoins il avait tenté un effort qu'il s’exagérait volontiers. Or la campagne d’Ouessant, où il avait conscience d’avoir bien servi, le desservait à la Cour comme à la Ville. Ouessant devait rester, sa vie durant, un sujet d’épigrammes, propres à rafraîchir son double ressentiment contre le public et l’autorité royale.
La sottise de l’opinion, il l'avait déjà éprouvée à ses dépens : en mars 1778, à propos d’un futile incident de carnaval! Le mardi gras, au bal de l'Opéra, la duchesse de Bourbon harcelait de sarcasmes le comte d'Artois qui promenait à son bras M°"* de Canillac, cette dame de compagnie que la princesse avait récemment congédiée. L’on s’échauffa sous le masque et des libres propos l’on en vint aux gestes. D'un coup d’éventail la duchesse releva la barbe postiche du prince qui
BEsEnvaL, p, 237 sq ; Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 18 mars 1778.
riposta en lui froissant son loup sur le visage. Monsieur intervint heureusement : et chacun disparut dans le brouhaha. Le lendemain la duchesse riait elle-même de l’aventure qu’elle racontait à son frère : c'était dans l’ordinaire des bals de l'Opéra. Aussi le duc de Chartres s’en allait-il le jeudi, comme de coutume, courre le sanglier à Saint-Germain avec le comte d'Artois chez lequel il dinait, après la chasse. Or ce soir-là, la duchesse de Bourbon, offrant à souper, s’auimait au récit de l'incident et déchaînait ses convives contre l’insolence du comte d’Artois. Les propos, rapportés de part et d’autre, envenimaient la querelle qui tournait en orage de cour. L’anecdote, grossie de bouche en bouche, soulevait l’indignation de la Ville contre ie frère du Roi ; les nouvellistes n’assuraient-ils pas que la duchesse de Bourbon avait demandé réparation à Louis XVI, « moins comme princesse que comme femme et citoyenne! ? » Trait heureux, sinon exact, qui lui ralliait les cœurs féminins de toute condition. La vérité était que le souverain avait de mauvaise grâce essayé de réconcilier les parties par une explication en famille où chacun avait désavoué pour sa part les propos colportés. Cependant le comte d'Artois, pour satisfaire l’opinion, acceptait au bois de Boulogne une rencontre à l'épée avec le duc de Bourbon. On se hâtait de les séparer et les deux princes indemnes s’embrassaient sur le champ. L’après-midi, le comte rendait visite à la duchesse de Bourbon et le Roi exilait pour huit jours les duellistes désobéissants, l’un à Choisy, l’autre à Chantilly. :
L'on se plut à dire que seul le duc de Chartres était sorti blessé de l’affaire, sans avoir combattu. Il partagea bien à tort, dans celte occasion, l’impopularité qui touchait déjà la Reine et la famille royale. Comme il savait à quoi s’en tenir et qu’il ne craignait rien tant que le ridicule et les sots éclats, il n’avait pas pris au sérieux cette brouilierie de cour et n’avait rien changé à sa camaraderie avec le comte d’Artois. On le jugea trop détaché de l’honneur de sa sœur; cette indiffé-
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rence parut le calcul de l’ambitieux, qui se lancçait alors dans
! Espion anglais, VIII, 272.
la marine. A ceux qui Le pressaient de prendre parli, il répon-
dait agacé que la duchesse de Bourbon n’était ni sa fille ni sa
femme et qu’elle comptait assez de vengeurs. Toutefois, la veille même du duel, il s'était enquis auprès du comte d’Artois, et devant Besenval, des propos qui couraient la ville : le prince lui avait répondu qu’il serait bien chagrin de manquer à quelque femme que ce fût, à la duchesse de Bourbon moins qu’à toute autre, et principalement à la sœur du duc de Chartres. Mal informée, l'opinion, jusqu'alors indulgente, lui tint rigueur d’une sage neutralité. Aussi le due s’abstint de
paraître, le soir même du duel, à la Comédie-Française qui
donnait la première représentation d’/rène : la duchesse de
= Bourbon, son mari et son beau-père y étaient salués de bra-
vos et bravissimos répétés, tandis que le comte d’Artois et la Reine recueillaient à peine quelques battements de mains.
Cette première expérience renseignait déjà le duc de Chartres sur le prix de la popularité. Au lendemain d’Ouessant, l'injustice du public, qui passait si aisément de l’acclamation au dénigrement, l’en désabusa pleinement. Tant d’inconséquence le dégoütait du soin de sa gloire, du soin même de sa réputation. Chose grave pour un prince que cette prise en dédain du qu’en dira-t-on, puisque ce qu’on croit des grands, de leur conduite et de leurs propos importe plus en histoire que ce qu'ils sont et font en effet.
Le pis, c’est qu'il se désintéressait tout à la fois du service du Roi. Ce lieutenant général qui figure en tête des états de solde du grand corps, mais pour mémoire seulement, reste sans doute curieux des choses de marine. Il favorise le Journal de Marine que publie Blondeau, entretient un cabinet de marine‘, surtout patronne les essais du marquis Ducrest, homme à idées. En juillet 4785, le marquis lance au Havre une frégate de 26 canons, construite aux frais du prince, sur des proportions toutes nouvelles. Tirant moitié moins d’eau que ses pareilles et portant bien la voile, elle Joignait la
1 « Ecole ou encyclopédie de marine complète, formée en grande partie par les soins de l'ingénieur Groignard et qu’il convient de conserver précieusement » dira Buache dans son rapport du 20 nivôse an IT à la Commission temporaire des Arts (Arch. Nat., F‘A, 10524),
Philippe-Egalité 20
ets ne Hi £ LES MS ; HAL Li. SHAAUX 306 L'HOMME D'AFFAIRES : L'ENTREPRISE DU PALAIS=-ROYAL
vitesse de la marche à la facilité de manœuvre. Élle arrivait heureusement dans la baie de Spithe: ad où l’amiral Montagu par prudènce lui refusait l’aceës du port. Ler prince et l’inventeur se promeftaient dé renouveler én grand cet essai avec une frégate de 36 canons qui naviguerait au long cours, sur dés mers plus difficiles!. ,
Mais ce sont à fantaisies de riche parti culier, d'inquiet voyageur, avide de vitesse, qui aimerait d’avoir ses paquebots à Dunkerque où à Calais pour passer la Manche à son aise.
Peu lui importent en vérité la flotte royale et le service du Roi. Les princes du sang, même sous Louis XIV, n ’avaient jamais subi, comme les simples gentilshommes, le prestige du souverain qui les cousinait. Comment le duc de Chartres déçu 1 n, ’eùt-il pas manifesté ce dégoût du service, ce détachement de la} personne royale qui s'était insinué dans la haute noblesse, au déclin de la monarchie?
« Aujourd’ hui, observait l’ ‘abbé de Véri en 1779, personne presque n ’oserait dire dans les cercles de Paris: Je sers le Roi (sauf les grands Yalets de Versailles). Je sers V Etat, 1 at servi l'État, Voili l'expression la plus usitée. La différencé des expressions dénoté sürément la différence des sentiments. Par contrecoup, planter des choux, végéter dans son village, ne sont plus des expressions de mépris. On honore maintenant Île gentilhomme cultivateur autant que le gentilhomme destructeur. Dans la süite, on lui donnera la préférence. »
Le duc de Chartres boude Versailles où le Roi (é entrevoil sans plaisir. Désormais aucun intérêt de carrière, aucune ambition ne l'y appelle ; il y paraît de moins en moins, et presque uniquement aux Jours de représentation pour les cérémonies de commande. En vain la frivolité et le goût commun de la dissipation rapprochent la Reine du prince. Les relations entre Trianon et le Palais-Royal s se sont ralenlies à mesure que la princesse de Lamballe, si dévouée à son beau-frère, perdait le cœur de Marie-Antoinette. Dès sepiembre 1116; la surintendante trop atiachée au cérémonial,
1 Métra, XVIII, 242.
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le cédait à sa rivale la comtesse Jules de Polignac ; ; encore toléréé € en juillet 1779, elle était exclue l’ été suivant de l intimité royale. A l'automne elle quittait la Cour et allait vivre près du duc de Penthièvre.
Le comte d’ Artois lui-même, qui à l’occasion sollicite la Reine pour son compagnon de plaisirs, le duc de Chartres, voit Son crédit ni La première grossesse de Ar Antoinetie aval restreint la familiarité des promenades et des amusements avec son beau-frère préféré. Bientôt fa naissance d’un dauphin (22 octobre 1781), qui renverse là fortune des frères du Roi, change quelque. peu. les sentiments ét l'aititude de la Reine. Forte d’avoir assuré l'avenir ü | Lrône, elle tâche de lenir à égale distance le comte de Provence et le comte d'Artois. Toute la fiveur, toute la confiance appartiennent désormais aux Polignac qui la claquemurent pe leur coterie. Leurs câlculs ne s'accordent guère avec ceux du Palais-Royal. Ce sont deux clans debout l’un contre l’autre entre lesquels va se poursuivre u une guerre à oups d’épingle : babillages, cancans, calomnies, railleries surtout,
trop agréables à pee souveraine.
La mésinlelligence entre le duc de Chaïres el Marie-Antoinette dale säns doule de ce billet du 20 juillet 1719 où elle Jui signifiait, de la part du Roi, défense formelle de se joindre à à l’armée. Louis XVI eul-il pu résistèr «aux PRE les plus vives de ce qui le touche de plus près? » comme j affirmait la Reine. Ce que femme veut, Roi le veut, dut songer le prince avec dépit. De ce jour, i 1 dit « qu il n'avait plus à compter sur Trianon. Certes Marie-Antoinette et le duc se rencontrent encore au bal, au concert, parfois mème en petit comité, comme en 1780 à mu parodie répétée en, secret au foyer. de la grande salle de spectacle de Versailles, après laquelle toute la famille royale se livre jusqu’ à l'aube aux espièglertes | du decampativos. Mais la camaraderie des premiers mois du règne est rompue. Dorénavant Réine ét princé font sociélé à part.
L'affaire d'Ouessant marque donc le tournant de la vie de L.-P.-Joseph d'Orléans. Elle brise en lui les deux ressorts les plus propres à maintenir la destinée d’un prince : le Soin de
sa gloire et le dévoment au trône. N’attendant plus rien des souverains ni de la Cour, ilse rejette dans son privé. Comme d’autres gentilshommes se promettent de « planter leurs choux », il entreprend de faire valoir ses biens et même son apanage. Les embarras du Roi, qu’il critique et fronde avec détachement comme un spectateur au théâtre, passent loin après les siens. Son unique vœu est de contenter librement ses besoins et ses fantaisies d'homme moderne.
Par nécessité, sinon par goût, le marin fit place à l’homme d’affaires, en pleine guerre, avant d’avoir perdu tout espoir de servir à nouveau.
Au printemps de 1780, Séguin, le trésorier du prince, avait jeté l’alarme dans celte insouciante dissipation traversée de velléités d'action et d’intrigues ministérielles. Il se déclarait à bout d’écus et d’expédients. Les intérêts des dettes égalaient maintenant les revenus du jeune ménage princier. Faute de prèteurs, il avait dû avancer de ses deniers onze cent mille livres, presque tout son avoir. Il se donnait au diable : comment éviter la banqueroute ?
Le duc de Chartres avait dépensé sans compter depuis son mariage, comme naguère son père dans sa folle jeunesse. Bàtiments, chasses, jeu, débauche, tout avait conspiré à obérer Louis-Philippe le Gros, qui sans cesse retranchait d’un côté pour prodiguer de l’autre, selon le caprice du jour. « Avec un revenu énorme, on est toujours embarrassé dans cette maison », disait alors au marquis d’Argenson? l’un des principaux officiers du Palais-Royal. Pour soutenir son train, le fils du Génovéfain empruntait de toutes mains à rente viagère. Les contrats se multipliaient chez M° Doyen : 447 prèteurs dans le cours de 1752 et 1753 lui avaient apporté un capital de 2.447.724 livres contre 231.853 livres, 14 sols, 7 deniers de rente. Soixante-quinze contrats de 1754 à 1756, 25 du 14 août 1756 au 23 juin 1761 ; 19 -du 17 janvier au 16 août 1760 avaient produit 253.445 livres, contre 25.320 d’intérèt? Cependant les arrérages s’amassaient, grevant la fébense
‘ Georgette Drcresr, op. cit., I, 100 sq. ? Journal, 1X,19.
* Arch. Nat., R‘ 1068.
annuelle ; il fallait emprunter encore pour payer ces rentes accrues, C'était la course à la ruine.
Ainsi avait fait Louis-Philippe-Joseph. Son luxe, ses voyages, ses fantaisies de toutes sortes, son jeu effréné dévoraient ses revenus avant terme. Les deux immenses successions qu’il était appelé à recueillir l’avaient pourvu dès son mariage d’un crédit dontil avait usé jusqu'à l'excès.
Il y avait juste quatre ans que, par convention arrètée au conseil de la Maison (1° janvier 1776), le duc d'Orléans qui jusqu'alors avait nourri et entretenu ses enfants, avec chevaux et équipages, leur avait remis la jouissance et l’administration des biens propres et personnels énoncés au contrat de mariage {.
Le duc de Chartres avait été marié avec les biens et droits qui lui appartenaient de son chef, comme héritier en partie de la duchesse d'Orléans, sa mère ; plus avec les biens qui lui revenaient de par la donation entre vifs que lui avait fait précédemment son père, avec réserve d’usufruit, par acte du 10 mai 1757 :
Savoir le domaine de Joinville, le canal d’Orléans, le canal du Loing, les francs bords des dits canaux, une action d’un 30° dans le canal de Briare, les domaines de Mortain, d’Auge, de Domfront, de Carentan Saint-Lô ; les droits d’insinuation et de 100° denier dans les trois domaines ci-dessus énoncés, le contrôle des actes de Mortain et d’Auge, du domaine d’Auge, de celui d’Yerville, de la rivière d’Ourcq, du domaine d’Ouchy, un hôtel à Paris rue Neuve des Petits-Champs, trois hôtels sis à Versailles, un hôtel à Fontainebleau, l’hôtel d'Orléans à Compiègne, des héritages sis à Villers-Cotlerets, une rente de 15.750 livres sur la recette générale de Rouen, une rente de 9.000 livres sur la ville de Caen, les offices et droits domaniaux acquis ou retirés dans les domaines d'Orléans, Chartres, Nemours”
soit environ, pour sa part, 250.000 livres de revenu. Le duc de Penthièvre avait constitué en dot à sa fille six millions sur lesquels il lui avait donné aussitôt pour en jouir,
du jour du mariage :
4 Arch. Nat., R‘ 826 > Ibid., T 1655, cote 982.
1° laterre et marquisal d’ Albert en Picardie, affermée 55. -000
livres.
2° la terre et duché de CriRREn au pays de Luxembourg, affermée 30. 000 livres.
3° Les domaines engagés de Coutances, ere et Saint-Sauveur L andelin en Basse-Normandie, produisant ( 62. 000 livres de rente.
LA
4 enfin 3.000 livres de rente au principal au denier 25 à prendre dans un contrat de plus grande rente sur l’Hôtel de Ville de Paris de la sréphion de ESS
Soit 150.000 livres de rentes, évaluées pour les capitaux à 3. 865. 000 livres. n © Les 2.135.000 livres, reste de la dot promise, seraient après le décès du duc de Penthièvre, payées à la princesse en terres patrimopiales au denier 30, en domaines engagés au denier 20, et en rentes au taux du Roi, “A Intérèts | jusqu'a au dit d décs.