‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 63 sur 114 · PT CL OC · texte numérisé non relu

PT CL OC

c'élait préjuger un avenir indéfini : le présent n’était point si aisé que l’on grevât le Trésor pour une éventualité encore lointaine. L'on se rabattit sur l’idée de nouvelles lettres patentes, qui, plus avantageuses par leurs clauses que celles dont il s'était naguère désisté, devaient satisfaire pleinement de jeune prince. Les lettres patentes du 17 juin 1781 le conduisnient à une opération indifférente, puisqu'il en devait rendre compte ei supporter le risque sans bénéfice comptant. Celles du 43 août 1784, qui ne soufflaient mot des premières, lui rendaient la main‘. Elles luipermettaient « d’accenser les terrains et bâtiments parallèles aux trois rues des Bons-Enfants, Neuve des Petits-Champs et Richelieu comme aussi le soldes passages nécessaires au service d’iceux, soit en tout 3.500 toises » et non plus seulement 2.300. Mais Les augmentations et améliorations qui en résulteraient pour le Palais-Royal ne donneraient lieu à aucune indemnité contre le prince apanagé, de la part de ses cohéritiers, ni contre le Roï et ses successeurs, en cas de réversion de l'apanage à la couronne.

La spéculation y était colorée le mieux du monde et le prince pleinement justifié. Pour entamer le plan d’embellissement.de sa demeure, il lui avait fallu se procurer des avances dont il devait se rembourser, sous peine deine pouvoir achever son projet qui ne tendait qu’à l'amélioration de l'apanage, sans préjudicier aux intérêts de la couronne. :Les dois qui régissaient le Domaine autorisaient dans les grandes willes l’accensement des terrains de simple agrément quand il s'agissait d'y construire et entretenir des ‘bâlimenis qui rendent le sol plus productif par le cens annuel qui y est imposé, par de droit des mutations, fréquentes dans ‘une capitale, et autres droits en tout genre utiles aux finances royales. Ainsi François 1" avait accensé l’ancien hôtel de Saint-Pol, Charles IX le palais des Tournelles, Henri ÆV :le terrain dela Place Dauphine qui formait le jardin du palais des anciens Rois.

ŒÆn vain le duc de Chartres s’était-il entouré ‘de toutes les garanties pour faire sortir clairement de l’apanage ces

Arch. Nal.,iR'282,

3.500 toises, en vain l'opération, après mûr examen, avaitelle été approuvée ét consentie par son père, par acte notarié du 19 août, en vain les lettres patentes assuraient-elles aux acquéreurs possession en toute propriété libre et disponible, contre un cens annuel de vingt sols tournois, emportant lods et ventes aux mutations, — le public restait défiant, ne voyait point de süreté dans cette acquisition que d’autres lettres patentes pourraient défaire. Les premiers contrats de vente de ces maisons de rapport ne devaient être signés que trois ans après : le 23 mai et le 23 juin 1787.

Sans doute, lors de l’enregistrement de ces lettres patentes, les trois côtés de l’enceinte n'étaient pas encore achevés, mais le Palais-Royal, après trois ans de fouilles, de chantiers et d’échafaudages, sortait du chaos. Si les gens d’affaires se tenaient encore dans l’expectative, si l’entreprise souffrait encore de quelque discrédit, entretenu par ceux qu’elle lésait ou dérangeait, Le public du moins était revenu de ses préventions, et les nouvellistes les moins bien disposés accordaient quelque éloge, du bout des lèvres.

Les ennemis irréductibles du prince cherchaient à ridiculiser le nouveau Palais-Royal, d’un mot qu’on attribuait à Sophie Arnould. Il avait offert aux Parisiens « Le plus beau trou-madame » que l’on püt imaginer. Le rédacteur des Mémoires secrets Jugeait en promeneur maussade qui boude son plaisir. Pour lui le jardin n’était plus qu’un parterre de moines, un cloître étranglé dont les arcades, frappées successivement du soleil, enflammaient l’air que la brise du soir rafraichissait et renouvelait à peine. Les murs, dont la très

belle sculpture était fastidieuse à force d’uniformité, portaient

trop haut leurs combles sans grâce. Que ne les avait-on couronnées à l'italienne par des jardins suspendus, qui eussent rappelé la magnificence de Sémiramis ?

Les galeries mesquines, mal éclairées par des réverbères, sentaient la foire avec leurs boutiques. Les maisons nouvelles, sans cour ni dégagement, se déchargeaient de leurs immondices dans les rues de derrière. Le plan de cette ÉDÉTEPFIÉS avait été si peu réfléchi, les travaux si précipités

qu'on avait oublié les égoûts qu'il fallut creuser après coup.

bu LE

L'architecte n’avait pas observé que la rue Vivienne était d’un niveau plus élevé que celu: des nouvelles rues : force lui fut de ménager sur la rue de Beaujolais une pente pour les -Carrosses, ce qui enterrait les maisons et ne laissait aux piétons qu’un couloir.

Ge nouvelliste oubliait que l'agrément du public n’était pas seul en cause, et que Louis avait dù marier dans ses plans l'utile et le beau, l’art et l'intérêt du prince propriétaire qui avait sans doute voix au chapitre. L'Almanach du voyageur à Paris recueillit la réponse de l'artiste à ces critiques malveillantes. Il n'avait pas bâti sur le sol ras, librement, mais bien d’après des données gènantes. N’avait-il pas dù d’abord assujettir les ouvertures, les espacements et la hauteur des nouveaux bâtiments aux ailes et au corps de logis principal du palais existant ? Ainsi s'étaient trouvées fixées les dimensions des arcades. Plus hautes et plus larges, elles auraient exigé pour supports des massifs proportionnés qui eussent juré avec l’ordre élégant et svelte de l’ensemble. Aussi bien n’annonçaient-elles pas des portes cochères, mais de simples portes de galeries, ouvertes sur une promenade intérieure. Et il s'était gardé de rapetisser son architecture, selon le procédé ordinaire, pour en favoriser les effets. Qu’eùt donné, dans cet étroit espace, la variété des masses et des décorations dont l’air n'aurait pas dessiné les formes el qu’auraient de plus en plus offusquées à la longue les plantations du jardin? Les grandes façades droites à l'antique, avec décoration uniforme, répondaient au sentiment de grandeur cherché ici; la richesse ne devait parler que dans le détail de la sculpture et de l’ornement.

La majorité du publie, qui ne promenait ni griefs ni rancunes au Palais-Royal, approuvait l’œuvre de Louis. Dès ce printemps de 1784,.le jardin redonnait de lombrage, et dans ce nouveau cadre architectural, planté d’un seul jet, dont l'élégance, relevée de grandeur, caressait l’œil, la Cour et la Ville se donnaient rendez-vous. Pour ces fläneurs, auxquels la vie ne semblait nossible qu’en société, la promenade y était

un spectacle perpétuel, un délice, surtout au déclin du jour, quand tombait la fraîcheur du soir ; et la nuit venue, c'était

Philippe-Egalité | 22

jusqu’à onze heures, à la lueur des réverbères des galeries, des quinquets des boutiques et des lustres des appartements, une sorte de bal charmant, une fête vénilienne puisque le

cloître, si dédaigné du continuateur de Bachaumont, donnait,

l'illusion de la place Saint-Marc. Les étrangers surtout en subissaient l’enchantement qui paraît encore dans la Correspondance de Grimm. Le duc de Chartres, après avoir éprouvé la difficulté de surveiller cette nouvelle république, s'était décidé de la remettre au lieutenant général de police. La garde devait se montrer exacte, vigilante, dans cette foire qui lui donnera désormais presque sufant de besogne que le reste de la capitale.

Louis-Sébastien Mercier s’enthousiasme quand il aborde le Palais-Royal. Grand admirateur du Régent, dont l’esprit hardi avait changé en un clin d'œil les mœurs de la nation et les devait gouverner longtemps encore, il avait fait crédit à son arrière petit-fils. Franc-maçon de la loge des Neuf Sœurs, il ne s'était pas laissé emporter dans le mouvement de réprobalion contre le grand maître.

O Parisiens, toujours ignares et sottement ennemis des oihdres modifications, songez donc que votre ville nagerait dans un cloaque sans la main qui a rompu vos maussages habitudes ! Laissez les puissants en monnaie modifier votre habitation. Qui Pa fait ce qu’elle est? Eux seuls. Taisez-vous, plats bourgeois, et laissez les princes vous construire des monuments agréables. Voyez autour de vous, tous sont de leur création. Promener ton un peu plus loin, importants nouvellistes, et attendez ie don magnifique et riant que votre lourde et ingrate cervelle ne peut pas même apercevoir en idée...

Cest d’un œil bienveillant qu'il avait vu s'élever avec une rapidité magique les constructions de Louis. Il n’exprimait

qu'un regret, c'est que l'enceinte du Jardin, trop peu déve-

loppée, ne füt pas oblongue, plutôt que rectangulaire, forme claustrale qu'il n’aimait point, Mais ce regret n'allait pas jusqu'à la critique. Il célébrait le Palais-Royal, cette guinguette unique, la plus gracieusement dépravée du monde, et évoquait à sa louange Platon, Lucullus et la volupté romaine, la féerie de Renaud dans le palais d’Armide.

rite élelhhr so anus nant. x

Page 1