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CHAPITRE X

© Ace cortège hostile, où l’on distingue les amis de Séguin et les ennemis de l’abbé Baudeau, se joignaient les ennemis de M" de Genlis depuis que le duc de Chartres lui avait confié l'éducation de ses fils (4 janvier 1782). Songeons dans quelle atmosphère tomba cette nouvelle inouïe ! Les arbres du Palais-Royal venaient d’être abattus ; Le jardin n’était plus qu'un chantier. Il n'avait pas encore repris tournure ; aucun critique n’avait encore été converti. Quels battements de mains, quel brouhaha, quelles démonstrations de joie allaient accueillir au printemps la sentence de la Grand’Chambre, qui déboutait le prince sur le litige de l'Opéra! Jamais opinion n'avait été moins disposée à admettre une nouveauté, qui semblait un défi au sens commun. Le duc de Chartres se moquait donc du monde; il avait pris Le parti de se singulariser. Il remettait ses fils à une femme, à l’âge mème où l’on a coutume de les retirer des mains féminines. Et quelle femme ! M”: de Genlis était la moins propre à se faire pardonner ce choix singulier qui, renversant tous les usages, faisait injure à tout le sexe mâle, à certaines ambitions en particulier. C'était une femme à talents et à prétentions, espèce toujours ridicule et agaçante dans le pays de Molière, avant le féminisme.

L’insolente fortune de cette petite demoiselle de province mettait le comble au scandale. Depuis que, chassée de Bourgogne par la misère, elle avait échoué à Paris avec sa mère, cette enjôleuse avait trouvé, à peine adolescente, le moyen

de faire parler d’elle. Les salons de Paris et de Versailles se tappelaient volontiers les tribulations de la mère et de la fille, leur vie aventurière.

Née le 26 janvier 1746 à Champcéry, Etiennelte-Félicité Ducrest de Saint-Aubin avait grandi à la grâce du ciel entre un père imprévoyant, toujours en quête d’expédients, et une mère originale et fulile qui jouait la comédie dans sa maison délabrée!. À dix ans, elle perd son nid, le père s’expatrie, et mère et fille, devenues parasites, s’en vont de gîte en gîte chez le financier la Popelinière, quiles héberge parmi sa brillante « basse-cour » de Passy, « réceptacle de tous les états ». Heureux port où la fillette fera provision de talents et d’amitiés par quoi elle conquerra la grande ville. Plaire et amuser, c'était tout alors dans ce monde de loisir qui ne redoutait qu'une chose: l'ennui. Etiennette-Félicité semble née pour cette vie de théâtre ; sa gentillesse et son esprit lui font place. Elle met à contribution tous les artistes de la maison etse munit d’une dot d’agréments hors de pair. Deshayes, Le maître de ballet des Italiens, Gaiffre, le maitre harpiste qu’on surnomme le roi David, lui donnent leurs lecons. A treize ans, la voici devenue l’une des étoiles de ce théâtre de Passy : le vieux « Pollion » soupire avec d’autres auprès de sa jeune hôtesse. Dès lors, la Jeune artiste de société vit de ses talents qu’elle cultive et multiplie vaillamment. Les salons parisiens la produisent à l’envi : on se dispute l’enfant-prodige, bien résolue à parvenir.

Dans ce rude apprentissage de la vie, elle gagne, pour prix de sa candeur et de l’humiliation quotidienne, l’ingéniosité, la souplesse, la tenacité, l’âpre vouloir de la revanche. Son père, qui avait en vain cherché la fortune à Saint-Domingue, la rencontre pour sa fille en Angleterre, dans la personne du comte de Genlis, son compagnon de captivité. Ge jeune officier s’éprend, sur une miniature, de la jeune harpiste. Bien- {ôt il libérait le père de ses dettes, rentait la mère, dotait et

‘ Bibl. Nat. Mss. fr. 11.360, fe 667. Note de police sur la famille du Crest et Montesson (octobre 1777); J.-N. Moreau, Mes Souvenirs, Paris, 1898-1902, 2 vol. in-8 ;. J, HarmanD, M=° de Genlis. Sa vie intime et poli-

tique, Paris, 1912, in-8°, Amédée Brirscx, Sur M°° de Genlis (Correspondant du 10 février 1912),

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épousait la fille. Le 8 novembre 1763 à minuit, dans l’église Saint-André des Arts, le mariage était béni en secret. Mais la colère de l'oncle, Louis-Philogène Brulart, marquis de Puisieux et de Sillery, l’ancien ministre et secrétaire d'État des Affaires Etrangères, le publiait le lendemain à son de trompe, comme rarement le fut mésalliance. La comtesse de Genlis ne comptait que dix-sept ans. Ce mariage inespéré, qui lui apporte un nom et quelque fortune, marquait sa première

‘ étape.

Mais le monde lui ferma ses portes à l'exemple de sa bellefamille qui ne la reconnaît pas encore. La naissance d’une fille (4 septembre 1765) réveille en sa faveur la voix du sang ; on la présente à la Cour (26 avril 1767) ; elle se montre docile

à souhait; pour fléchir la morgue des Puisieux, ses talents feront le reste. Elle chante et danse tout à la fois; tour à tour, elle joue du clavecin, de la harpe, de la guitare, de la musette, du tympanon, de la vielle: elle est étourdissante de ressources et d’agréments. Elle déride le vieux Puisieux, l’homme le plus ennuyé de son temps, qui meurt dans l’ad-

miralion de sa nièce (8 décembre 1770). Que sera-ce de sa

veuve, qui désormais ne peut plus se passer de la comtesse de Genlis !

Introduite au Palais-Royal par sa tantâtre, M°° de Montesson!, la jeune femme amuse le duc d'Orléans qui songe à s’assurer de cette fée à talents comme d’une précieuse ressource pour les longs voyages de Villers-Cotterets. Une première fois elle décline l’offre d’une place de dame pour accompagner la duchesse de Chartres: c’est qu’elle espère ‘entrer dans la maison de Madame, l'épouse d’un Fils de France !

Décue, elle se retourne vers le Palais-Royal dont l'élégance et le bel air lui sourient. Mère de trois enfants, ne doit-elle pas considérer les avantages pratiques que lui promet la Maison d'Orléans? La jeune duchesse de Chortres, si angé-

lique, si affable, s'offre d'elle-même à la tutelle de l'amitié.

La comtesse de Genlis entre donc au Palais-Royal, par la petite

* M=° de Montesson était fille du marquis de la Haye, veuf lui-même, qui avait épousé la veuve Mézières. mère de Me Ducrest de Saïint-Aubin. Celle-ci garda toujours rancune à sa mère de ce remariage.

SRE

porte de la rue de Richelieu, à la fin de 1774 ou au début de 1772. L’enjôleuse a franchi sa seconde étape. Elle a charmé le comte de Genlis, les Puisieux, le duc d'Orléans. Elle règne bientôt sur la duchesse de Chartres, et cette faveursouveraine l'entoure de jalousies.

Installée au Palais-Royal, posée dans le monde et sûre du lendemain, l'artiste de société renonce aux divertissements etse voue à l'étude. À l'étude elle fait le sacrifice des speclacles et des bals dansants : le jour de ses vingt-cinq ans, elle renonce sans retour à la danse. Minute à minute, elle défend son temps, arrache du loisir aux inutilités. Elle lit jour et nuit, dévore des bibliothèques, — celle du Roi, en particulier, grâce à l’obligeance de l’abbé des Aulnais, premier bibliothécaire, — barbouille des rames de papier, compile avec :le zèle inlassable, la diligence d’une fourmi. Elle met à profit les relations et les visites du Palais-Royal, interroge les étrangers sur leurs pays, les voyageurs sur leurs voyages, les arlistes sur leur att, les savants sur leur science, et le soir elle note la fleur de ces entretiens.

Fort avancée déjà dans la littérature et l’histoire, elle s’attaquait aux sciences, abordait l’histoire naturelle avec Valmont de Bomare, qui, trois fois la semaine, venait après dîner donner à la duchesse de Chartres une leçon récréative, formait un cabinet de minéraux et de coquillages, organisait en société particulière un cours de physique chez Signault de la Fond, un cours de chimie appliquée aux arts chez Mithouart. Elle avait un maître de langue anglaise, un maître

d’italien avec le comte de Fleurieu qui lui enseignait l’horlo-

gerie de surcroît, un maître de géographie avec M" Thouin, sœar du premier jardinier du Roi, qui lui faisait connaître Buffon, chez qui elle rencontrait Bailly, Hérault de Séchelles, Lacépède. Cette rage encyclopédique ne lui interdit ni les ouvrages de dames, ni la peinture, ni surtout la musique : deux fois la semaine, Gluck venait avec Monsigny et le fameux violon Jarnowitz musiquer chez elle.

Elle fut la première femme qui eùt un bureau. Obéit-elle seulement au goût de l’étudeet à la vanité de se distinguer ?

ou ne poursuivait-elle pas déjà un plan plus ou moins

‘entrevu ? Quoi qu’il en soit, elle s’improvisait institutrice de la duchesse de Chartres, dont l'instruction avait été négligée au couvent... Elle lui donnait des leçons d’orthographe, de mythologie, puis d’histoire et, pour ce, faisait peindre par le Polonais Myris de petits sujets à la gouache d’après les beaux

traits qu'elle avait tirés de l’histoire grecque et romaine.

Encadrés et commentés au dos d’une écriture très fine par M" de Genlis, et rangés d’abord par ordre chronologique dans le cabinet de la princesse, ces cent quinze tableautins servirent dans la suite pour l’éducation de M'° d'Orléans. Tant d'activité, de connaissances et de talents captivèrent la duchesse. Que pesait cette âme molle et faible auprès de cette industrieuse et tenace volonté ? Elle s’abandonna à cette étonnante jeune femme, dont la force l’enchantait, en fit sa ‘secrétaire, sa conseillère de tous les instants. S'il advient une fille, on promet de la confier à ses soins. Et déjà il est convenu avec la princesse que la gouvernante, redressant l’usage ordinaire, s’en chargera dès le berceau, pour ne pas perdre le temps, si précieux pour l’éducation, des premières impressions.

Dirigeant la duchesse, elle ne tarde pas à subjuguer le duc, son cadet de quinze mois. Peu de femmes de la noblesse auraient eu assez de vertu pour s’en faire scrupule. Arrêter les regards et le désir du Roi ou d’un prince, n’était-ce pas le plus beau coup de fortune que rêvait alors toute ambitieuse ? Jolie, d’un visage à la fois angélique et piquant, avec des saillies et de l’enfantillage dans l'esprit, toujours prête aux gageures, cachant sous ses agréments son esprit de domination, elle a de quoi lui plaire et le mener. Le comte de Genlis n’aime plus guère sa femme ; il n’est pas d’humeur moins commode que la plupart des maris de son temps et de son rang. Il est d’ailleurs absent, en garnison à Charleville. Ce qui devait arriver arriva. Les secrètes amours du duc de Chartres et de M" de Genlis n'échappèrent à personne de leurs entours, excepté à la duchesse. :

Le cabinet noir de Louis XV a intercepté et copié les lettres des amants, à l’heure ardente de leur liaison. Ces copies

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