‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 68 sur 114 · FA RETRO · texte numérisé non relu

FA RETRO

trahissent pour nous la manière de la comtesse. C'était au début de juillet 1772. La duchesse de Chartres prenait les eaux de Forges, comme jadis Anne d’Autriche, pour remédier à sa stérilité. Le prince avait été installer sa ferame, et, à la faveur de ce voyage, nos deux amants avaient goûté, à défaut du libre bonheur, quelques heures de folie. Mais le duc de Chartres repart le samedi 48 juillet pour Chantilly, où sasœur la duchesse de Bourbon est sur le point d’accoucher. Et la duchesse de Chartres ne doit quitter Forges que le 13 août après souper. Ce mois d’absence paraît long aux amants qui comptent les jours et s’écrivent souvent. Quelques jolis mots de tendresse et d'amour viennent à la plume de M** de Genlis ; ils nous laisseraient croire à la sincérité du sentiment, si son esprit naturellement calculé ne se répandait aussitôt en effusions qui sentent l’artifice. Tous deux s'appellent « mon enfant! » surtout M”° de Genlis, et cette appellation convient à son amour qui revêt une forme maternelle et pédagogique. Il tend à la tutelle. Elle lui donne un dessin à faire, comme à un écolier, le reprend sur ses lettres, le moralise sur la belle âme de la jeune duchesse que son mari semble ignorer... et l’amant s'exécute. Il s'applique à ce dessin, lit et relit le conte charmant d’après lequel il commande deux tableaux à Frago. « Rien ne me fait ce plaisir et cet effet là ! J’ai encore pleuré en le relisant la dernière fois. Oh ! mon amour, mon cher enfant, il n’y a rien de tendre et d’aimable comme vous. » Il s’est fait tatouer le bras à deux reprises, en l’honneur d'elle, il se promène dans le jardin de l’Arsenal pour y rencontrer ses enfants « car, ne pouvant vous voir, je voudrais bien voir au moins ce que vous aimez le mieux. »

La duchesse de Chartres doit à peine toucher Paris le 44 août pour gagner Chantilly d’où elle ne reviendra que le 24 au soir ; soit pour la comtesse huit jours de liberté que les amants se promettent de passer à Paris, en tête-à-tête. Mais voici le trouble-fête. Une lettre de Charleville parvient à Forges le 24 juillet. Le comte de Genlis demande un congé. Inquiet de la santé de ses enfants, il veut les établir avec leur

1 Aff. Etr, France, 319.

mère à la campagne et reprendre la vie commune. L’amante

se désole, mais qu’elle a vite fait de prendre son parti !

J'ai le cœur bien oppressé et je vois clair dans l’avenir. Le temps: de mon bonheur est passé.

Ah! mon amour, je ne puis aimer véritablement que vous! Vous êtes l’objet unique de tous mes sentiments et de toutes mes pensées. Je me suis accoutumée à passer la moitié de ma

vie à vous voir et le reste du temps à vous attendre, vous espérer

ou vous désirer. Cependant, si je suis forcée d’accepter la loi qu'on voudra m’imposer, vous connaissez mes résolutions, elles sont inébranlables ; je n’aurai plus près de vous d’autres droits et d’autres titres que ceux que donnent l'amitié. J’emploierai ma raison, s’il m’en reste, à modérer la violence d’un sentiment qui ne pourrait servir, tel qu’il est, qu’à me désespérer‘…

Elle sait que le beau feu du prince s’éteindra pour elle ; mieux vaut, avant la satiété, ménager une heureuse rupture qui permette quelques reveuez-y. Et déjà elle se prépare à troquer le rôle passager de maîtresse contre le rôle plus sûr et plus stable d’'Egérie.

… Vous m'avez dit quelquefois qu'il eût été plus heureux pour moi que.je me fusse attachée à tout autre qu'à vous; mon amour, croyez.que ma destinée était de ne rien aimer ou de vous aimer passionnément ; mais, quand je serais sûre d’éprouver par la suite les plus grands, les plus affreux malheurs, je ne me repentirais jamais un seul instant de tout ce que j'ai fait pour vous. Oui, mon cher ami, je me suis livrée, donnée à vous avec transport ; jamais ami, jamais enfant, jamais amant. n’a été aimé comme vous l’êtes. J’ai pour vous plus de confiance que l’amitié n’en inspirera jamais ; je mets à vos succès et à votre réputation

plus d'intérêt que je n’en aurais pour mon fils. Pour le dernier

sentiment, il serait impossible de trouver une comparaison qui en donnât l’idée".

Au printemps suivant, M"° de Genlis perdit son fils, le petit Casimir, de la rougeole. Elle-mème la prit et se trouva fort mal. La maladie éteint les passionnettes. Le duc de Chartres

ne parut ni triste ni inquiet du deuil et de la santé de la com-

Forges, ce 24 juillet 1772, * Jbid., Samedi, [25 juillet 1772].

Page 1