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tesse ; l’on prétendit qu’ils étaient séparés, Sans doute le. jeune prince était-il allé à d’autres caprices. Mais peu importe à l'industrieuse de ne plus parler aux sens du duc, si elle règne sur lui par l'esprit.
Les indiscrétions du cabinet noir témoignent que dans l'été de 1773, elle gouvernait les maîtres du Palais-Royal, la duchesse avec assurance, le duc avec circonspection.
Le prince est parti le 24 juillet pour la Belgique, nanti de tous les conseils de la comtesse qui lui a recommandé de travailler à plaire. « Il me semble que c’est cela que quelqu'un qui à bien de l’amitié pour moi et en qui j'ai uné confiance bien entière m’a conseillé! ». Il lui rend compte de ses démarches comme à un mentor. C’est le moment où le duc d'Orléans et M°° de Montesson manœuvrent pour faire accepter leur union de leurs entours. M* de Genlis joue entre le Palais-Royal et le Rainey un rôle dont la duplicité nous. choque. Elle dicte au duc de Chartres ses démarches et ses propos, tandis que, d’autre part, elle conseille sa tantâtre sur l'attitude à tenir envers le beau-fils, comme si elle ne tenait pas dans ses doigts la ficelle du personnage. Elle est Famie fermement installée, bien plus redoutable qu’une maîtresse d’un jour. Ainsi le jeune prince, qui déplore et juge ridicule l’asseryissement de son père par M°° de Montesson, subit lui-même la tutelle de la nièce. Mais, autour de lui, père, femme, beaupère, amis, clients, étaient des êtres mous, sans caractère, incapables de rien prendre sur eux. Il ne sentait d'autorité que chez cette jolie femme. Tenace, persévérante, elle le domine par des qualités, si rares alors sous des dehors aussi aimables. Tout lui imposait en elle, jusqu’à cette singularité de femme savante qui se claquerurait pour l'étude.
M" de Genlis a loué son propre désintéressement ; à l'en croire, le crédit dont elle jomissait au Palais-Royal et auquel chacun avait recours s’est répandu en grâces Jusque sur ses ennemis. Pourtant elle n’a pas négligé de pourvoir les siens, Moins friande d’argent que d'influence et de domination, elle fut au Palais-Royal comme M"° de Polignac au Trianon, se
‘ Lettre à Mr de Genlis, Bruxelles, 29 juillet 1773.
gardant bien de rompre sur ce point la tradition des dames demaison royale ou princière. D'abord elle marie son frère avec avantage. Leurs Majestés signent au contrat du marquis Ducrest, lieutenant-colonel d'infanterie, avec Marie-Louise Bonne Alexandrine de Raffetot, qui est présentée à Versailles
le 28 avril 1776. M. de Genlis cède son appartement tout meublé au jeune couple qui, dix mois durant, sera logé.
et nourri au Palais-Royal. Le 8 septembre suivant, le duc de Chartres, devenu gouverneur du Poitou, présente au Roë le comte de Genlis en qualité de capitaine de ses gardes.
La comtesse use surtout de cette faveur pour pousser sa célébrité. Elle se faisait la correspondante des nobles polonaises qui venaient à Paris ; elle fondait un ordre tout de société et de galanterie qui groupait en quelques mois quatrevingt dix chevaliers ou dames, triés sur le volet. Tous les
quinze jours, on se réunissait en uniforme blanc sous une.
tente : le Temple de l'honneur. Hommes et femmes portaient une écharpe gris de lin brodée d’argent. Il y avait les initiés et les spectateurs, à peine adolescents. Tout se passait en cérémonies : initiations, réceptions, départs des guerriers, quand les chevaliers partaient pour leurs régiments. Le récipiendaire avait à deviner des énigmes, à trancher des cas de conscience, à faire l’éloge d’une vertu à son choix. Puis il prêtait le serment à la fois religieux, patriotique et chevaleresque. La séance se terminait par une quête pour les pauvres. Rien de frivole : ni danse, ni musique, ni même. rafraîchissements. Ce mélange d’ancienne chevalerie et
d'usages académiques, prétexte à devises, discours et exhor-.
tations, à prix de vertu, accusait la manie pédagogique de la fondatrice, qui avait pris pour corps de sa devise une lampe posée sur un bureau à côté d’une écritoire, avec ces mots pour âme : « Pour éclairer, je me consume! » L'ordre de la Persévérance fit tant de bruit que la Reine s’en informa. On l’eùt acclamée comme grande maîtresse, si l’on n’avait tenu à garder son indépendance et à s’épargner les frais ruineux de: celte réception royale.
C'était un jeu qui ne dura pas ; d’autres soins requirent le
zèle de M” de Genlis. D'abord, elle voyagea. En juin 1778:
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elle séjourne à Spa, rendez-vous cosmopolite, pour se reposer des tracasseries du Palais-Royal, puis, au printemps suivant, elle décide la duchesse de Chartres à s’échapper en Italie. Elle se lie à Rome avec le cardinal de Bernis, et au retour rend visite à Voltaire, à Ferney (août 1776). Elle fait connaissance avec Gibbon; M. de Schomberg lui amène d’Alembert. Le samedi 30 mars 1776, M"° de Genlis avait été présentée, selon son désir, à M” du Deffand par les La Reynière. L’impression était à son avantage. « Elle a beaucoup de talent, écrivait le lendemain la correspondante de Walpole, est grande musicienne, a une assez belle voix, chante fort bien, et joue de la harpe divinement... »
Elle se met sur les pas du comte de Falkenstein quand, dans la matinée du 4 juin 1777, il vient voir la collection de tableaux du Palais-Royal, lui sert de cicerone ; et le lendemain, l'Empereur se fait inscrire chez elle. Surtout, elle commence à écrire : des pièces éducatrices que ses filles jouent avec-le plus grand succès. Pulchérie dans La Curieuse, Caroline dans Les Dangers du Monde furent acclamées. Toute la salle réclama l’auteur qui ne parut point. Cette brillante saison théâtrale de l'hiver 1777-1718 se prolongea jusqu’à l'été. Sauvigny imprimait dans le Parnasse des Dames sous le titre de Pièces d’une jeune dame trois de ces bluettes : les Fausses Délicatesses, la Mère Rivale, l'Amant anonyme.
Ce faisant, l’auteur dramatique se préparait à son rôle d’ins-. titutrice. Deux princesses jumelles étaient nées au Palais- Royal le 23 août 1777. La gouvernante s'était promis de s’en charger dès le maillot et d’entrer avec elles dans un couvent. On ne les laissa aux mains de M"° de Rochambeau que le temps de bâtir, sur les plans de la comtesse, le charmant pavillon de Bellechasse. Il s’élevait bientôt au milieu du jardin de ce couvent avec lequel il communiquait « par un long berceau de treillage, recouvert de toile cirée et chargé de vigne ».
L'entrée à Bellechasse SE as le plus beau jour de sa vie (juillet 4779).
Toute la communauté des chanoinesses du Saint-Sépulcre, conduite par la prieure, vint, à la grande porte du couvent, recevoir les petites princesses avec leur gouvernante et les
conduisit à l’église. Pour M"° de Genlis, attentive au souvenir de M" de Maintenon, commençait un grand rôle dont elle se promettait la gloire. Elle comptait trente-trois ans et demi et semblait se retirer du monde pour s’enfermer avec des enfants. Quelle singularité pour une jolie femme encore jeune ! Cette gageure lui plaisait comme celle qu’elle avait soutenue dix ans plus tôt de quitter le rouge à trente ans. Elle entrait dans € un doux empire » où elle devait régner sans conteste ; elle y gagnait, avec l'indépendance, le calme et le loisir favorables à l'étude et à la composition littéraire. Bellechasse souriait à sa vocation, à ses visées. Institutrice au dedans, elle se produirait au dehors comme femme de lettres. Car cet ermitage de l’ambition n’était pas un cloître. Le samedi, de 6: à 9 heures et demie, la gouvernante recevait toutes les personnes de sa connaissance. Chaque soir, de 8 à 10 heures, elle recevait ses intimes, puis, la grille fermée, recueillie dans sa chambre, elle composait et écrivait jusqu’à deux ou trois heures du matin. Le lendemain, ses femmes l’éveillaient à dix heures... C'était un quartier pédagogique et littéraire d’où elle pouvait à souhait cultiver sa double célébrité d’auteur et de gouvernante-modèle, unique, croyaitelle, dans l’histoire de l’éducation.
Institutrice-née, elle l'était, et tout, dans ce pavillon de Bellechasse, respirait les préoccupations de Pinstitutrice. Dans ce cadre étudié rien n'était inutile. De son luxueux appartement du Palais-Royal, tout en glaces et tapissé de damas bleu encadré d’or, elle n’avait emporté que son bureau et son cabi-. net d'histoire naturelle. Sa fille aîuée, Caroline, qu’elle venait de marier au marquis de la Woestine, lui succédait dans ce logement et prenait sa place auprès de la duchesse. Le comte de Genlis se retirait de même devant son gendre qui était présenté au Roi le 30 avril 1780, en qualité de capitaine des gardes du duc de Chartres. Lui-même avait été fait brigadier de dragons le 4* mars précédent.
Comme le mobilier de Bellechasse lui devait revenir, M"* de Genlis avait voulu qu’il fùt simple: trait ostensible de désintéressement. Tout enseignait dans ce logis de la pédanterie, lameublement comme la décoration : les murs
de l'escalier, tapissés de cartes, parlaient géographie, la chambre des princesses d'histoire romaine. Deux grands paravents contaient l’histoire de France; les écrans montés __ et les écrans de main rappelaient la mythologie. Au-dessus de la porte grillée, elle avait fait graver en lettres d’or ces mots d’Addison, tirés du Spectateur anglais : « Le véritable bonheur est naturellement caché et fuit la pompe et le bruit. ».
Dans ce royaume « délicieux », elle régentait tout jusqu’au . menu détail : le ménage comme léducation. Elle surveillait le cours des Halles, dosait les épices, mesurait le bois de <hauffage, économisait et prêchait à ses élèves l'économie qui seule permet aux prinees l’utile magnificence. Ainsi elle entendait manifester que les femmes savantes ne sont ie de nécessité, mauvaises ménagères.
Pour justifier son titre de gouvernante, elle publiait coup sur coup les quatre volumes de son Théâtre d'éducation à d'usage des jeunes personnes‘. Le premier, qui paraissait en juillet 1779, servit à libérer les quatre frères de Queissat, gentilshommes bordelais condamnés, sous peine de prison perpétuelle, à payer 75.000 livres de dommages et intérêts au négociant Damade qu'ils avatent maltraité. L'édition fut enlevée en moins de 5 à 6 jours. Le jour mème de son ‘entrée à Bellechasse, elle allait retirer ses protégés du Fort-l’Evèque, et ils dinaient avec Gerbier, leur avocat, dans le pavillon que la gouvernante étrennait: trait ostensible de bienfaisance qui posait l’éducatrice et lançait sa réputation Httéraire. La famille royale, les princes, [a noblesse et les militaires avaient pris le parti des frères de Queissat. Le volume libérateur fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, et M” de Genlis, félicitée par Catherine le Grand et l’électrice de Saxe, put croire qu’elle avait été l’émule de Voltaire, défenseur de Calas.
Le duc de Chartres avait le cœur paternel. Il ne négligeait pas de venir Le soir à Bellechasse, entre huit et neuf heures, s'informer de ses filles. Sensible aux talents, au savoir, au jugement de la gouvernante, qui se piquait d'idées neuves et
4 Paris, Panckoucke, juillet 1779 — janvier 1780.
faisait volontiers profession de corriger les préjugés reçus, il
s’en rapportait à elle en matière d'éducation. C’est sur sa
désignation qu’il avait donné pour sous-gouverneur à ses fils
Le chevalier Bernard de Bonnard, un protégé de Buffon et du maréchal de Maillebois. Ame sensible et gentil esprit, cet officier d'artillerie sentait un peu la province, il visait plus à se
faire aimer des jeunes princes qu’à les corriger, et ses manières
fades, son accent un peu niais commençaient à déteindre sur ses élèves. Le duc de Chartres était fort délicat sur le ton et l’air des personnes. Il désirait pour ses fils moins de connais-
sances que de grâce, une grande politesse avec les femmes et-
de la droiture dans le caractère. Le ton, le goût, le sens du ridicule, telles étaient selon lui les qualités nécessaires et suffisantes à un prince. Cependant, toujours positif, il n’entendait point abandonner l'éducation de ses fils à un gentilhomme de sa maison sans talents ni instruction.
Le 4 janvier 1782, très mécontent des expressions du duc
de Valois qui prenait le ton de garçon de boutique, il décla-
rait à M” de Genlis qu’il était temps de leur donner un gou-*
“verneur -et il la consulta sur le choix. IL écarta M. de Schomberg pour sa pédanterie, le chevalier de Durfort pour son exagération et son emphase, le comte de Thiard pour son insouciance. € Eh bien, moi ! » proposa la gouvernante en riant. « Pourquoi pas » ? reprit le duc sérieusement.
Je proteste que je n’avais cru faire qu’une plaisanterie, et que, dans nos conversations précédentes, rien n'avait jamais dû me préparer à une idée aussi singulière ; mais l’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent vivement: je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse et je désirai qu’elle püût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé et me dit : « Voilà qui est fait, vous serez leur gouverneur ‘. »
Cet événement la portait au comble de ses vœux. Telle
était sa joie que, dans l'instant, elle écrivit au cardinal de Ber-
nis les conditions de l’arrangement à peine conclu avec le prince.
‘ Mr° ne GENLIS, Mém., II], 142.
LE
Vous m'avez témoigné tant de bonté, Monseigneur, et le souvenir m'en est si cher que j'ose me flatter que vous voudrez bien prendre quelque part à un événement très intéressant pour moi. Je suis depuis trois ans gouvernante de Mesdemoiselles d’Orléans et, dans cet instant, M. le duc de Chartres vient de me charger encore de l'éducation des trois princes ses fils, dont l'ainé est âgé de huit ans. Ainsi jamais ces princes n’auront de gouverneur, puisque je leur en tiendrai lieu.
Je passerai tous les ans huit mois avec eux à la campagne ; les quatre mois d’hiver, ils resteront à Paris, et tous les jours on me les amènera à Beilechasse, et je les garderai trois heures chaque
jour pour leur donner les instructions dont je me charge personnellement. Du reste, je dirigerai toutes leurs études, je conduirai leur maison, et j'aurai ia même autorité que j'ai dans celle des princesses, leurs sœurs. Quand ils seront en âge d’aller à la Cour, M. le duc de Chartres nommera deux personnes pour les suivre, mais qui n’auront aucun titre et aucun droit sur l’éducation.
En acceptant cette marque de confiance jusqu'ici sans exemple, je n’ai demandé que deux choses : d’être maitresse absolue et de n’accepter pour prix d’un semblable dévoûment que l'honneur si distingué qui s’y trouve attaché.
Je me flatte que Monseigneur daignera me pardonner ces détails. Je mets un Si grand prix à son estime qu’il m’est impossible de ne pas l’instruire de tout ce qui m'y doune de nouveaux droits.
Adieu, Monseigneur, daignez me donner quelquefois de vos nouvelles et ne pas oublier entièrement une personne qui vous conserve l’attachement le plus vrai et le plus tendre que vous ayez jamais inspiré.
De Bellechasse, ce 4 janvier 1782".
M°° de Genlis devait enseigner elle-même, ce qui n’était jamais arrivé aux gouverneurs de princes. Aussi le duc de Chartres lui offrit-il un traitement extraordinaire de vingt mille livres. Elle refusa net, comptant bien se prévaloir de la gratuité reconnue de cetle éducation. Elle se paierait de ses soins par la gloire et l’autorité. Simplement chargée des fonctions, elle ne pouvait être présentée à la Cour avec le titre et le rang de gouverneur. Pourtant, quand les deux aînés de ses élèves recevront dans la chapelle de Versailles le supplément des cérémonies du baptême (12 mai 1788), elle
1 Cité par Fréd. Masson. Le cardinal de Bernis depuis son ministère, ‘Paris, 1884, in-8°, p. 377.
jugera « honorable et singulier » d'obtenir la grâce de douze mille livres que le Roi faisait à cette occasion au gouverneur du prince. Le due de Chartres hésitera à porter cette demande qui prête au ridicule, mais, à force d’importunités, elle le décidera à l’exprimer au Roi qui ne refusera point. Satisfaite dans sa vanité, M" de Genlis abandonnera la moitié du présent aux personnes de l'éducation qui étaient sous ses ordres: « chose qu'aucun gouverneur et que nulle gouvernante n'avaient faite avant moi. »
Du moins s’est-elle appliquée à justifier, à mériter la singularité de ce gouvernement. Les conditions qu'elle a posées au duc de Chartres répondent autant à son orgueil, à son désir de régenter qu'aux besoins de sa tâche qu’elle considère à la fois de haut et de près. Cette institutrice, marquée au front, se montre possédée de l'importance et de la gravité de son rôle. L'on peut railler cette femme en culotte de pédagogue, la caricaturer, la critiquer dans ses excès. Reste que son système abonde en idées ingénieuses qu’elle poursuivit avec ténacité et que nous retrouvons aujourd'hui à la mode. Elle se flatta d'enseigner par l’image ; elle mit la Bible et l'histoire en lanterne magique et en tableaux vivants, en action aussi les voyages célèbres que ses élèves jouaient dans le parc de Saint-Leu, maison charmante que le prince avait achetée pour ses enfants. Avec eux elle tourna, menuisa, tressa, tissa, cartonna, relia, dessina, peignit ; les arts allernaient avec les métiers pour occuper les récréations. Les leçons de choses se multipliaient pour épargner l'ennui des traités livresques. Maîtresse et élèves roulaient à travers Paris et provinces pour visiter ateliers et usines. Chemin faisant, la gouvernante ne manquait point de tirer le précepte de chaque rencontre, perpétuelle morale en action suivant la philanthropie à la mode. Il s'agissait pour ces petits-fils de Henri IV de ne rien ignorer, de s’habituer à tout, mème à la dure, de garder sans cesse l'esprit et le corps alertes. Point de rève : chaque minute avait sa tâche. Elle ne souffrait aucune infraction à l'emploi du temps qu'elle avait strictement réglé.
Les jeunes princes, levés le matin à sept heures au Palais-
se tas Hot
Royal, prenaient d’abord avec l'abbé Guyot leurs leçons de latin et de catéchisme, puis celle de calcul avec leur sousgouverneur Lebrun, homme correct et doux, ancien secrétaire du comte de Genlis, qui avait remplacé Bernard de Bonnard, démissionnaire. Lebrun les amenait à Bellechasse. Mais ils n’y venaient point chaque jour dès onze heures, comme M°° de Genlis l’a écrit dans ses Mémoires : la femme de-ettres s'était ménagé quelque liberté dans sa servitude. Ils ne dinaient à Bellechasse que trois fois par semaine : le dimanche, le mercredi et le vendredi; ces jours-là, ils venaient donc à midi et demi, traversant à pied quand il faisait beau le jardin des Tuileries. Les autres jours, ils n’arrivaient qu’à cinq heures. Le soir, ils s’en allaient à huit heures et demi, excepté le dimanche où le souper les retenait jusqu’à neuf heures. Bref, ils ne passaient guère chez M” de Genlis qu'un après-midi sur deux. Il est vrai qu’elle se chargeait elle-même des leçons d'histoire, de mythologie, de littérature, des exhortations morales, et que les princes prenaient toutes les autres lecons sous ses yeux.
Pour parer aux heures d'absence, Lebrun avait ordre de tenir un journal détaillé de la matinée et de la soirée des princes, en laissant une marge pour les observations de la régente. Elle-même avait consigné sur les premières pages ses instructions particulières à l’adresse du sous-gouverneur. Chaque jour, elle lisait ce rapport, grondait ou louait, punissait ou récompensait. L’après-midi, elle écrivait ses observations à la marge et rendait le journal à Lebrun qui le lui rapportait le lendemain. Ces cahiers, conservés avec soin, élaient recopiés et reliés par quartier. D'autre part, elle rédigeait un journal particulier de tout ce qui se passait entre ses élèves et elle, commentait et exhortait d’une plume infatigable. Chaque soir, elle leur lisait ce détail de la journée et le leur faisait signer à tous. Ge véritable compte rendu de l’éducation, jour par jour, heure par heure, s’adressait au publie, à l’histoire. Faisant à l’occasion le procès des gouverneurs défunts, elle comptait servir d'exemple aux gouverneurs à venir. Le mardi 25 janvier 1785, ne terminait-elle pas par ces mots une fastidieuse explication avec ses collaborateurs :
« J'ai dè me justifier dans ce journal où je veux que l'on puisse trouver, dans tous les temps, des preuves incontestables de ma conduite et de mes vrais sentiments et le tableau fidèle de nos soins pour nos élèves et de nos procédés mutuels ». Le duc et la duchesse de Chartres ne prirent jamais la peine de lire cette littérature pédagogique : ils s’en remettaient entièrement à la gouvernante. De ces registres dispersés en 1848, lors du sac du Palais- Royal, quelques-uns sont revenus chez le duc d’Aumale à Chantilly. Ils nous peignent M”* de Genlis dans son gouverne- ‘ment et nous laissent entrevoir la vie de famille au Palais- Royal. Les heureuses journées que celles de janvier 1785 et comme ces souvenirs rafraîchis devaient être doux à Louis- Philippe, Roi! Le dimanche 2, à onze heures, la duchesse de Chartres fait demander ses enfants ; elle est encore au lit. Ils babillent et musent seuls avec elle jusqu’à une heureet demie. Puis leur tante, la duchesse de Bourbon, arrive à l'heure du goûter et fait maintes caresses à ses neveux qui lui montrent les étrennes que leur a données papa d'Orléans. Ils sont assez « causants » avec elle et la conduisent chez leur maman qu’ils embrassent ainsi que leur papa et partent pour les Ombres Chinoises où ils s'amusent beaucoup. Le lendemain, lundi 3 janvier, ils se rendent avant midi rue du faubourg du Temple, chez Astley père et fils. Le duc de Chartres est témoin de la leçon d'équitation ; il paraît content de la tenue du duc de Valois qui s'annonce bon cavalier. Car il suit particulièrement l'éducation physique de ses fils. Il leur donne volontiers lui-mème des leçons d'équitation, de natation, de ür au pistolet. Et voici le duc de Penthièvre qui vient voir ses petits-enfants. Le jeudi suivant, Lebrun et l’abbé Guyot sont Jibres: c’est papa et maman qui conduisent les princes à Bellechasse. On y dîne en famille et l’on tire le gâteau des Rois. Le jeudi 13 janvier, ils vont voir le cabinet de figures du sieur Curtius ; ils s’y reconnaissent, « mais pas tout à fait ressemblants ». D’aimables visites rompent parfois la rigueur de l’emploiï du temps: Comment l’honnète sous-gouverneur écarterait-1l ces jolies femmes qui viennent faire leur cour aux petits princes ? Il note pour le mardi 22 février 41785 :
« À midi et demi, les Princes ont reçu la visite de M de Rochemont, qu'ils ont traitée avec amitié. Peu après je les ai conduits chez M"° la duchesse de Chartres, où ils sont restés jusqu'au dîner qu’on a servi à une heure et demie, » La terrible gouvernante sourcille et observe à la marge : |
Je vois ici une récréation d’une bonne heure passée à ne rien faire! Me la duchesse de Chartres n'aurait pas demandé ses enfants pour tout ce temps, si M. Lebrun lui eùt dit qu’on employait les récréations utilement, comme à jouer au billard, à repasser l’architecture, et puis un quart d'heure de trictrac ou d'échecs. Je le prie qu’à l’avenir, quand le temps ne permettra pas la promenade, ce temps soit employé dans ce genre, comme je l’avais recommandé.
Elle ne cède point, même en faveur de la mère. N’est-il pas convenu qu’elle serait maîtresse absolue? Même plus tard, les visites imprévues ne trouveront jamais grâce devant elle. Elle les interdit au Palais-Royal et ne les tolère qu’à Beliechasse, à jour fixe et sous son regard. « Je désire que les princes ne perdent plus de temps à recevoir des visites chez eux. On doit répondre qu’ils sont à leurs études, et aux personnes de la société qu'ils ne reçoivent des visites qu'à Bellechasse les jeudis, à commencer seulement du premier Jeudi de novembre. »
Les personnes de l’éducation ne coulaient pas doucement leurs jours sous cette férule. Le patient Lebrun était un véritable souffre-douleur. Elle corrigeait son journal comme un devoir, critiquait, chicanait, tranchait, réprimandait.
« Je demande très positivement à M. Lebrun, mandait-elle le 22 mars 4785, d’avoir à l’avenir plus d’exactitude sur les choses dont nous sommes convenus. Je commence à être Jasse de l'obligation de répéter les mêmes choses. Je n’ai pas assez de temps pour cela. » Mème à distance, elle apparaît franchement insupportable. Qu’en était-il donc dans le moment et sur le vif? On conçoit que Bernard de Bonnard, l’ancien sous-gouverneur, eûùt préféré se démettre plutôt que se soumettre. Le Journal de l'Education des Princes pour 4785 est rempli de discussions et d’explications entre Lebrun æt l’abbé Guyot d’une part, l’instilutrice d’autre part. Tout
cela se termine par une réconciliation, provisoire sans doute, mais touchante et pleine de sensiblerie.
. La manière noble, franche et touchante avec laquelle l'abbé Guyot m’a parlé, le lundi matin, lui a acquis ma plus tendre amitié et pour ma vie. Il est sensible ! Quelque chose qui arrive, il sera toujours mon ami. Si quelques petits nuages s'élèvent entre nous, je me rappellerai cet air vénérable et aitendri qu’il avait en me parlant, je me rappellerai avec quelle douce satisfaction nous nous sommes embrassés, et je suis sûre que ce souvenir me préservera à jamais de l’aigreur de tout mouvement semblable...
Mais que de récriminations et de barbouillages pour en arriver là! Sermoneuse, suffisanté, cassante, autoritaire, envahissante jusqu’à disputer à l’abbé précepteur le soin de préparer le duc de Valois à la première communion, revenant sans cesse à l’apologie personnelle, elle joue impitoyablement son rôle pour la galerie. Elle est en scène, entourée de ses élèves ; si, pour reprendre un mot de Sainte-Beuve, le
théâtre imite ia vie, la vie, avec elle, imite encore plus Île théâtre.
J'ai tant vécu avec des enfants, tant réfléchi sur les enfants, tant écrit pour les enfants que, sans avoir plus de mérite que beaucoup d’autres, je suis persuadée que j'ai un attrait particulier pour les enfants, je les aime passionnément, je m’en suis occupée toute ma vie, il est juste peut-être que la nature m'’ait accordé un charme particulier pour eux et que je ne me trouve que pour eux seuls. D’après cela, il ÿ à beaucoup de choses que j'ai voulu montrer à ceux qui nous sont confiés » parce que je crois el je vois que je leur en impose davantage et qu ils m’écoutent avec plus d’attention. Pour la première communion, j'avais un plan et un ouvrage ; les croyant bons, je ne pouvais sacrifier ni l’un ni l’autre... -
Je veux les élever de mon mieux, — déclarait-elle le mercredi 44 septembre à Lebrun et à l'abbé Guyot, au terme de cette explication qu’elle croyait la dernière, — voilà mon unique et
seul but. Ces Messieurs pourront jouir de notre ouvrage commun et de la juste reconnaissance de nos élèves, ils resteront au Palais- Royal, ils les verront et pourront cultiver leur affection.
Pour moi, très irrévocablement décidée, et au fond du cœur, depuis l'instant où je suis entrée à Bellechasse, décidée, dis-je, à quitter le monde sans retour quand l'éducation sera finie, je ne