‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 70 sur 114 · QUE · texte numérisé non relu

QUE

vivrai par conséquent ni à Paris, ni aux environs de Paris, quoique. Je laisse croire à ceux qu’une telle résolution affligera, que je ne mettrai point une grande distance entre eux et moi. Mais mon parti n’en est pas moins irrévocablement pris. C’est alors qu’on verra que l'ambition d’aucun genre, pas même celle de jouir dans le monde d’une grande considération, n’a influé sur ce que j'aurai fait, et quetant de travaux et de sacrifices n’auront eu que l’amitié pour objet, que le désir d’être utile pour but. D'après cet aveu, je prie ces Messieurs de réfléchir s’il m’est possible d’être susceptible des mouvements d’une puérile vanité et de sacrifier le bien de la chose à de petites prétentions ou à des considérations frivoles ! Il n’y a pour moi qu’un objet: c’est de bien remplir ma tâche et de pouvoir emporter avec moi, en quittant tout, le souvenir consolant d’avoir rempli, dans toute leur étendue, des devoirs si importants.

Sincère, elle l'était en écrivant ces lignes, mais d’une sincérité théâtrale, bornée au rôle du moment. Bellechasse n’était qu’un ermitage de parade, où elle eùt été bien fâchée qu’on Poubliät. Tandis que seule une véritable modestie eût pu lui faire pardonner cette singulière fortune de gouvernante, et désarmer le parti de l’ancien sous-gouverneur qui l’attendait à l’épreuve, elle se produisait au dehors avec ses prétentions et ses travers, lelle qu’elle se montrait avec les personnes de Féducation. Elle entendait légitimer le choix du duc de Chartres, publier à son de trompe ses idées, sa méthode, son système, enseigner toutes les classes de la société par-dessus ses élèves et à travers Les cloisons de glace sans tain qu’elle avait indiquées pour Bellechasse. Mais la Couret la Ville n'avaient pas les mêmes raisons de patienter que Lebrun et Fabbé Guyot : à force de soigner sa célébrité, M°® de Genlis la gâta.

Déjà, avant son entrée au couvent, sa prétention à trancher dans la conversation, à vouloir régenter les concerts ou les comédies de société, cette singularité qui la portait à se renfermer chez elle, lui avaient valu bien des inimitiés mondaines, celle de la Reine entre autres qui, après avoir goûté son talent de harpiste, ne pouvait plus la souffrir, sans doute depuis qu’elle avait sévèrement traité M" Bertin et chapitré ses clientes dans le proverbe : les Dangers du Monde. Pourtant son Theätre d' Éducation avait été bien accueilli, M" du

Deffand, qui s’empressait d'envoyer le premier volume à Horace Walpole, louait ses petites comédies.

Il y en a trois ou quatre que je trouve extrêmement jolies, d’un très bon style, facile, simple, naturel ; c’est ce qui m’a fait le plus de plaisir de tout ce que nous avons eu de nouveau depuis plusieurs années .. On ne saurait douter que cette M®° de Genlis n’entende très bien l’éducation et qu’elle n’ait beaucoup d'esprit.

Les journalistes et le public jugèrent de même. Cette brillante entrée sur la scène littéraire grisa l’auteur. La femme d'esprit perdit bientôt tous ses avantages devant la critique en tournant à l’homme de lettres.

Dès le quatrième volume du Théâtre d'éducation, paru en

janvier 1780, elle visait à étendre son public, Jusqu’alors, prétendait-elle, les pédagogues n’avaient travaillé que pour une seule classe. Les proverbes de ce volume : La Rosière de Salency, La Marchande de Modes, La Lingère, s’adressaient « uniquement » aux enfants de marchands et d’arlisans, même au-dessous, aux femmes de chambre, aux Jeunes filles de boutique, aux paysans qui savaient lire. L'auteur avait observé avec soin « la classe de citoyens » à laquelle elle offrait ce volume. Elle en appréciait la piété, Ie mœurs pures, l’esprit familial. ;

Puisse ce volume, souhaitait-elle, être lu seulement par les citoyens estimables pour lesquels il fut fait; puisse-il occuper les moments de loisir des bonnes mères qui chérissent leurs enfants ; qu’il soit trouvé, non dansune vaste bibliothèque, mais sur un comptoir: voilà le sort et les succès que l’auteur lui désire et le seul but qu’elle se soit proposé.

Aussi dans la préface des Verllées du Château (mai 1784) réclamait-elle contre le Journal. de Paris qui le 25 février 1784 avait annoncé, comme toute neuve, une Vue patriotique sur l'éducation du peuple, tant des villes que des campagnes. Elle revendiquait la « gloire chère à son cœur » d’être le « premier auteur » qui se soit occupé de l’éducation populaire.

Désormais elle occupe de son œuvre les feuilles publiques,

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annonce les volumes qu’elle compose, rappelle ceux qu’elle e publiés, répond aux critiques, avoue ou désavoue les intentions ou les ouvrages qu’on lui prête, tout le petit manège de l’écrivain.. En novembre 1780, Grimm annonçait d’elle deux ouvrages nouveaux, les Annales de la Vertu et un Cours d'éducation par lettres; il en citait des mots et en indiquait le plan. Elle réimprimait dans son Théâtre de société, avec quelques pièces nouvelles, des proverbes remaniés comme La Curieuse (sept. 1781). Enfin paraissait en janvier 1782 Adèle et Théodore avec ce sous-litre fastueux: Lettres sur l'éducation contenant tous les principes relatifs aux trois différents plans d'éducation des princes, des jeunes personnes et des hommes, 3 vol. in-8°. C'était au lendemain même du choix du duc de Chartres : ce manifeste du « gouverneur » fit scandale, irrita la Cour et la Ville comme une provocation. Peu importait son système d'éducation qui ne présentait aucune idée nouvelle ; mais, habile à varier le ton d’un ouvrage dont le sujet rebattu n’eût pas retenu le lecteur au long de trois volumes, M” de Genlis avait entremêlé son roman par lettres de satires et de portraits, Elle connaissait à merveille le monde, les petits intérêts qui le mènent, les mots dont il s’habille. Elle savait saisir et rendre le ton, la nuance des mœurs du jour. Plusieurs sociétés, plusieurs dames (M de Reynière, M° de Montesson) crurent se reconnaître dans ces peintures légères et piquantes. L’auteur raillait l'affectation sentimentale, l’excès d'esprit dans les billets, surtout l'industrie effrontée du parfilage: et les parfileuses, s’il faut l’en croire, délaissèrent leurs énormes sacs pour revenir à la broderie et à la tapisserie de leurs aïeules. Pour la première fois, une femme jeune encore, ayant vécu dans le plus grand monde, s’avisait de le peindre. N'était-ce pas trahison? Bien plus, elle n’épargnait aucune des classes d'hommes qu’elle avait été à même d'observer. Elle disait leur fait aux littérateurs qui, dépourvus de politesse et de conversation, parlaient musique et littératures étrangères, sans y rien connaître, elle s’en prenait aux philosophes en soutenant qu’il n'est point de verlu véritable sans solide piété. Il n’est pas jusqu’au clergé qu’elle n’indis-

ds en affirmant qu’il n'existait point de livre de dévotion qu’ on püt laisser sans inconvénient entre les mains d’une jeune personne. Aussi se promettait-elle de publier elle-même un livre d’Heures conforme à ses principes. Adèle et Théodore déchaïînait contre M” de Genlis l'esprit de corps et l'esprit de parti: autant d’inimitiés mondaines, littéraires, philosophiques quise déclarèrent d'autant plus vives que l’ouvrage était lu avec avidité, Les chansons, les énigmes, les couplets de toute sorte Fassaillirent. Le mercredi 10 avril 1782, la comtesse pouvait mesurer au Théâtre Français l’animosité du public à son égard. Les comédiens, qui avaient élrenné la veille leur nouvelle salle, donnaient les Femmes Savantes. La gouvernante arriva avec ses pupilles et le duc de Chartres; elle fut huée malgré la présence du prince, tandis que, linstant d’après, M” de Montesson, accompagnée du duc d'Orléans, était applaudie singulièrement. Les loges de la tantâtre et de la nièce se faisaient vis-à-vis. Ce fut un jeu pour le publie pendant toute la comédie d'appliquer à M"° de Genlis le ridicule des pédantes, landis que, se retournant avec de grands baltements

de mains vers M" de Montesson, il lui attribuait lhonnêteté.

et la franchise d'Henricite. Cette impopularité ne déplaisait point à la femme-auteur. Comme elle rendait coup pour coup, elle entretenait autour de son nom un bruit avantageux. L’essentiel était qu’on parlât d’elle, qu’elle occupât le public

de sa personne el de ses idées, au fur et à mesure qu’elle :

empilait les volumes. Après les Annales de la Vertu, où elle se vengeait de La Harpe qui Pavait abandonnée aux philosophes, elle publiait, en mai 1784, les Verllées du château ou Cours de morale à l'usage des enfants par l'auteur d’'Adèle et de Théodore, 3 vol. in-8°. Cet ouvrage, dédié à son neveu César Ducrest, était destiné aux enfants de dix à douze ans qui devaient vivre à la campagne. Mais la femme de lettres, doublant l’institutrice, y avait glissé deux contes qui servaient ses rancunes. Le Palais de la Vérité altaquait .la philosophie etles philosophes ; les Deux Réputations, où Marmontel était en cause, riposlaient à l’Académie qui avait attribué, dans son assemblée du 16 janvier 1783, aux Conversations

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d'Emlie de M°° d’Epinay, le « prix d'utilité » qui revenait à Adèle et Théodore. Elle était si sensible sur l’article de la vanité qu’elle ne put souffrir le Précis historique de la vie de M. de Bonnard, par Garat, petit in-16 de 109 pages. Garat, dans le passage qui la concernait, lui avait mesuré l’éloge. « J'ai dit d’elle tout le bien que j'en pensais, mais je n’ai pas dit celui que je n’en pensais pas et, en femme habile, elle a entendu mon silence ». La brochure n’était pas mise dans le com-

merce. Comment l’atteindre ? On avait imprimé, sans l’aveu

du duc de Chartres, la lettre honorable que le prince avait écrite à Bernard de Bonnard au moment de sa retraite. Cette lettre, imprimée toute vive dans une brochure pleine de réserves et de réticences, échauffa la colère de la gouvernante. Elle obtint que le duc de Chartres se plaignît au garde des sceaux de cette impression contraire à l’usage, et le sieur Didot, l’imprimeur, passa, dit-on, quarante-buit heures à la Bastille pour les beaux yeux irrités de la comtesse. Aussi s’empressa-t-on de tirer de cette brochure une contrefaçon de 139 pages, plus répandue que l'original. Elle contenait quelques malices de plus au compte de M" de Genlis.

Cet incident montre bien où en étaient, au mois de septembre 1785, les rapports de M°° de Genlis avec la Cour et la Ville. Femme-auteur, elle attirait sur l’institutrice, avec la jalousie des deux sexes, force épigrammes et sarcasmes el. cette censure aiguë qu'elle-même exerçait sur autrui. On ne manquait pas de dénoncer le désaccord piquant entre ses principes de régente et ses faiblesses de jolie femme. Comment n’eùt-on pas méconnu ses meilleures intentions ? |

Curieuse des langues étrangères qu’elle cultivait avec zèle (anglais, italien, allemand, espagnol), jusqu’à apprendre le portugais pour lire les Lusiades dans le texte, elle leur faisait une belle place dans son programme d’études et tenait à les enseigner par la méthode directe, chère à nos polyglottes modernes. « Je suis la première institutrice de princes en, France, prétendait-elle dans ses Mémoires, qui ait imaginé d’imiter l’excellente coutume pratiquée dans les pays étran-

Corresp, de Grimm, XIV, 217

gers, d'apprendre aux enfants les langues vivantes par l'usage. » Servies par une femme de chambre anglaise, et une autre italienne, Les princesses d'Orléans, à l’âge de cinq ans, parlaient l’anglais aussi bien que le français et entendaient l’italien. Pour les familiariser avec l’anglais, la langue domirante du temps, la gouvernante avait songé à leur donner pour compagne de jeux une petite Anglaise à peu près de leur âge. Une petite fille de la colonie anglaise de Paris ne sut pas plaire. Alors le duc de Chartres pria son correspondant de Londres, Nathaniel Parker Korth, de rechercher parmi les enfants trouvés que nourrissait le roi d'Angleterre,

une petite fille brune, jolie, âgée de six ans seulement « qui

n’ait surtout pas le nez trop long et ne sache pas un mot de français » (3 octobre 1779). Le duc compte l’élever avec ses

filles qui ont trois ans : aussi N. P. Forth doit-il arranger les:

choses de façon que jamais personne ne puisse la réclamer.

Revenant sur son désir, il consentait à la prendre plus âgée d’un an ou deux, € pourvu qu’elle ait une bonne prononciation! ». À Pâques 1780, le marchand de chevaux Saint- Denis amenait à Paris avec « la plus jolie jument, la plus jolie fillette de l’Angleterre », Nancy Syms, née à l’île de Fogo le 28 février 1774 de Guillatnse Brixey et de Marie Syms. La ravissante enfant n'eut qu’à paraître pour enchanter Bellechasse et le Palais-Royal. La gouvernante l’aima bientôt comme ses propres filles ; admise au cercle de famille, Paméla reçut les honneurs du dessin et de l’estampe entre M'*° d’Orléans et M"* de Genlis. Bellechasse abritait toute une colonie d'enfants. La comtesse avait installé auprès d’elle sa mère et ses deux filles ; dès la première année, elle avait fait venir de Bourgogne sa nièce Henriette de Sercey, une créole orpheline, âgée de neuf ans qu’elle élevait avec les princesses. A la fin de 1782, elle joignait aux trois princes son propre neveu, César Ducrest, dont la mère venait de mourir à Nice. De plus elle invitait volontiers des enfants du dehors à partager les jeux ou les leçons de ses élèves : elle accueillait ainsi en 1784 M" de Montault-Navailles, future duchesse de Gontaut,

{ Lettre du 13 déc. 1779, Voy. mon étude : Mr° Lafarge et Louis-Philippe. La légende et l’histoire (Le Correspondant, 10 avril 1913).

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parente de son nouveau gendre, le vicomte de Valence, quë devint la compagne assidue des enfants d'Orléans.

Paméla passa d’abord inaperçue, à la faveur de son jeune âge. Mais quand, grandissant en charme et en beauté, elle excita La tendresse démonstrative de sa protectrice qui la produisait el se grisait de ses succès, alors on la remarqua. Elle ressemblait à la duchesse de Polignac, avec plus d'avantages encore: une Jolie taille, un front pur, une expression angélique. La Cour et la Ville se prirent à jaser au mois de mai dé 1785, comme si Paméla fût arrivée de la veille.

C'est que, ravie de ce premier essai, M"* de Genlis avait demandé à N. P. Forth une autre fillette, qu’elle destinait à Pulchérie, sa fille cadette. Une première resta borgne des suites de l’inoculation ; une autre, plus heureuse, fut amenée à Paris par M. et M°° Forth eux-mêmes, au printemps de 1785 sans doute. C'était Hermine Compton, née vers 1776 ou 1777 des amours d’un officier anglais avec la fille d’un respectable pasteur, celle qui, devenue M°° Collard, sera la grand’mère de M"° Lafarge... Ce projet d'élever avec ses pupilles deux orphelines anglaises parut étrange. Ceux qui avaient surpris chez la gouvernante les faiblesses de la pruderie la sentaient fort encline, avec son imagination affectée, à tourner un caprice coupable en histoire édifiante ; et l'audace de mêler à ses enfants légitimes deux filles de la main gauche, doublement adultérines, semblait convenir au duc de Chartres, tel qu’on se le figurait, dans son effronté dédain des usages ou des règles qui restreignaient sa fantaisie.

Insensible aux caquets, M*° de Genlis poursuivit son expérience pédagogique. La « poule de Rousseau » tenait dans. ces deux orphelines, dans Paméla surtout qui éclipsait la. discrète Hermine, l'élève idéale ne relevant que du maître, dont elle avait rèvé sur les pages de l’Emule :

Emile est orphelin. Il n'importe qu’il ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ow plutôt ma seule condition. -

J'y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette-

clause est essentielle et je voudrais mème que l'élève et le gouverneur se regardassént tellement comme inséparables que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun‘.

Aussi, tremblant que la mère de Paméla ne vint lui faire des scènes et lui reprendre sa fille, pressa-t-elle N. P. Forth de dérouter la pauvre femme dans ses recherches et de s’arranger avec elle, après l'avoir fait comparaître devant lord Mansfield, le chief justice qui délivrerait le certificat nécessaire pour faire naturaliser Paméla et l’attacher à sa gouvernante.

Où M" de Genlis ne suivait qu'un jeu de pédagogue, la nature se glissa et son cœur de femme fut surpris. Elle resta captive de son élève. Elle chérit Paméla comme l’enfant de sa chair, car l'élève arrachait le cri maternel à celle qui était née institutrice. Cette passion n’a pas lieu de nous étonner dans sa vie : elle n’est qu’une fantaisie de sa touchante manie d'adoption. Pendant la misère de l’exil, elle prendra avec elle le petit Berlinois, Casimir Baecker, fils de sa logeuse. Rentrée en France et toujours dans la gêne, elle recueillera encore Alfred Le Maire, enfant trouvé ! Jusqu'à l’extrème vieillesse, elle tentera, régente inlassable enchantée par le jeune avenir, des essais d'éducation. Croira-t-on qu’elle ait voulu, par ces exemples répétés, tromper la chronique et l’histoire sur deux péchés de jeunesse? ou la soupçonnera-t-on d’être la mère des divers enfants auxquels elle ouvrit les bras, sur l’ordre de son irrésistible démon? Toute une suite de lettres authentiques, extraites d’une abondante correspondance originale, dément la fable forgée par la malignité mondaïne, rafraîchie par les mensonges de Paméla et la vanité de ses descendants qui, par une singulière inconséquence, maltraitent la mémoire de cette Genlis, dont ils se réclament à tout prix.

Comment n’eût-elle pas adopté de fait, ne pouvant l’adopter en droit, cette orpheline anglaise, puisqu'elle s’appropriait moralement les enfants d'Orléans, en vertu des principes de l'Emule? Etre maîtresse absolue de l’éducation, telle est la première condition qu’elle avait posée au duc de Chartres et qu’elle jugeait indispensable pour aboutir. Il faut

* Ed, Dalibon, 1896, I, 55, :

plaindre la duchesse sans trop charger la gouvernante. C’est le lot des grandes dames de livrer leurs enfants aux nourrices et aux gouvernantes, qui recueillent l'amour avec la peine. Les enfants d'Orléans furent d'autant plus attachés à M® de Genlis qu’elle se dévoua à eux, qu’elle remplit son rôle avec respect, zèle et ténacité. Sensible à ses talents, à sa passion pédagogique, le duc de Chartres s’en remit d'autant mieux à elle qu’il la voyait chérie de ses élèves : ils Pappelaient mon amie el lui rendaient un culte. Quand elle Les quitta de Saint- Leu, le samedi 25 juin 1785, pour un voyage d’un mois en Angleterre, ce fut un événement. Pour la première fois, elle s’éloignait d'eux : longue séparation de six semaines, seul et unique congé qu'elle s’accorda durant l'éducation. La veille, elle avait longuement entretenu ses élèves qui élaient sortis du chapitre la mine sérieuse et Îes yeux gros de larmes. Le mardi précédent, elle avait rédigé une Distribution de la

journée des princes, pour le temps de son absence. Trois

copies avaient été faites de cet écrit : l’une pour la duchesse, la seconde pour le duc, la troisième pour l’abbé Guyot et M. Lebrun. L’autographe original avait été rendu à l’auteur. Get emploi du temps, qui réglait en particulier les promenades à pied de l'après-midi, la journée du dimanche et le régime, se terminait par des observations générales :

Avoir la plus grande attention à la manière de marcher de Ms: le duc de Valois qui dandine beaucoup, ronge ses ongles, niaise avec tout ce qu’il trouve sous ses doigts. La mème attention à sa manière de parler : ii parle sans desserrer les dents. Le faire lire quelquefois tout haut aux lectures de piété et lui faire ouvrir la bouche et articuler ainsi que lorsqu'il dit les vers: l faut le faire prononcer avec affectation pour qu’il puisse arriver à une prononciation distincte. Pour la politesse, les engager à faire des révérences un peu plus marquées et à répondre honnèêtement et distinctement. Ne leur permettre aucune manière proverbirle ou ignoble de parler. Prendre garde aux rires forcés et trop bruyants.

Enfin une instruction particulière, dont trois copies avaient été faites également, devait être lue tous les soirs au due de Valois et au duc de Montpensier. Ainsi elle gouvernait

encore, même de loin. Aux repas du dimanche, où l’on par- .

lait librement en français, les jeunes princes ne s’entretenaient que de leur amie absente. Le 18 juillet, jour de sa fête, toute la maisonnée buvait du Malvoisie à sa santé et, au sortir de table, les enfants portaient son fauteuil en triomphe dans le corridor. Le duc de Valois le précédait, battant de la caisse, et, en le déposant, tous répétaient à plusieurs reprises et avec joie: Vive Felicité ! Lorsqu'elle revint, le mercredi 27 juillet, annoncée par son courrier Ambroise, Saint-Leu fut sens dessus dessous. On avait, pour aller à sa rencontre, préparé la veille une charrette garnie de feuillages et de fleurs, mais le cortège la manqua, et c’est la voyageuse qui reçut son monde sur l’escalier parmi l’attendrissement général!.

N’en déplaise aux moqueurs, M" de Genlis réussit l’éducation qui lui fut confiée, M” du Deffand, voisine de Bellechasse, accorde que la gouvernante s’y entendait, et, à la Révolution, la baronne de Staël assurait à Gustave IIT qu’en dépit des brocards, le « gouverneur » avait bien mené sa tâche.

J'étais un garçon faible, paresseux et poltron, confessait à Victor Hugo le roi Louis-Philippe; j'avais peur des souris ! elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du cœur... On a beaucoup parlé de M"° de Genlis, on l’a peu connue. On lui a attribué des enfants qu’elle n’avait point faits, Paméla, Casimir... Du reste, ma sœur et moi, nous aimions M"° de Genlis”.

Pourtant l’éducatrice n'avait point péché par complaisance ; les premiers mois avaient été pénibles pour le jeune duc de Valois ; la gouvernante avait dù sévir contre lui, avant de recourir à la raison et à l’amitié, car M. de Bonnard n’avait jamais mis les princes en pénitence.

L'ainé alors avait huit ans, écrivait-elle sur le Journal le dimanche 17 avril 1785, en réponse à une longue lettre de l’abbé Guyot, il était grossier, ignorant, poltron, prèt à s’évanouir à la vue d’un chien, impoli et menteur, faisant de gaité de cœur de petites histoires aussi dépourvues de vérité que de sens: tout

‘ Journal de l'éducation des princes, Musée Condé. * Choses vues, éd. Hetzel, 1887, p. 80,

cela méritait bien des pénitences et bien appliquées. Aussi les

ai-je prodiguées pendant plus de dix-huit mois. Enfin, lorsque je le vois instruit au-delà de son âge, poli, cherchant à plaire, vrai, sensible, spirituel et dans sa douzième année, je crois ne devoir plus le traiter en enfant mal élevé, mais je suis toujours prête à reprendre la sévérité et les pénitences, s’il se conduisait mal... »

Jusqu'au bout de l'éducation, elle ne passera rien au duc de Valois, devenu duc de Chartres. Le mardi 411 décembre 1787, elle meltra au pain sec pour huit jours ce grand garçon qui va sur quinze ans et le privera d'aller aux premières chasses.

Cette nomination de M" de Genlis comme « gouverneur », qui excita si fort la malice de la Cour et de la Ville, fut la plus heureuse fantaisie du duc de Chartres. On rencontre dans l’histoire de France peu de princes et de princesses aussi bien élevés que ses fils et sa fille, aussi bien pourvus à la fois pour l’infortune et pour le trône. Sans doute Louis-Philippe et M"* Adélaïde joignirent aux leçons de M* de Genlis celles de l’expérience et du malheur, mais les unes les avaient singulièrement préparés à recevoir les autres sans défaillance.

M”° de Genlis, femme-auteur, fit méconnaitre l’institutrice et le père qui l’avait choisie. En déchaînant contre elle l'espèce irritable des philosophes et des gens de lettres, elle

accrut autour du prince le cortège des inimitiés, formé dans

le jardin du Palais-Royal.

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