‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 7 sur 114 · L. PHiL. D'ORLEANS · texte numérisé non relu

L. PHiL. D'ORLEANS

Mais le prince intraitable ne voulut rien entendre : il répondit le lendemain par un billet bourru (19 février 17514) :

€ Sitôt que l’on me produit une lettre du Roi, je dois me taire

-C avec respect. Je n’ôterai point le chevalier de Pons de chez moi ;

€ je ne donne point le logement dans le Palais-Royal. »

Louis D'ORLEANS".

Devenu duc d'Orléans le 4 février de l’année suivante, Louis-Philippe put disposer du chevalier de Pons et du Palais-Royal et agir selon ses intentions.

Le lundi 3 juillet 1752, le petit duc de Chartres quittait les femmes pour passer aux hommes : il comptait cinq ans et trois mois moins quelques jours. Son père le fit dépouiller de sa robe et examiner sous ses yeux selon l’usage; puis il le confia au gouverneur qui le fit revètir de ses nouveaux vêtements et le conduisit dans l'appartement qui avait été réservé.

L'enfant que venaient de manier médecins et chirurgiens,

avait de qui tenir pour les vertus et pour les vices. Il

recueillait à la cinquième génération l'héritage physique et moral d’une lignée trop voisine du trône pour que les moindres

actes de chacun de ses membres ne fussent pas inscrits

dans la tradition populaire comme dans la mémoire des

courtisans.

Son trisaieul, Philippe, le chef de famille, avait trouvé dans son berceau la valeur militaire de son père Louis XIII auquel il ressemblait assez pour piquer Saint-Simon — et la mollesse voluptueuse de sa mère Anne d’Autriche. Son

‘ Arch. Nat., K. 144 et Musée n° 971,

premier aumônier, Daniel de Cosnac, tenta de décider cette âme équivoque qu'avait énervée l'éducation sournoise dictée à Mazarin par la raison d'État ; mais les actes qu'il tira de lui ne furent que des velléités sans lendemain et le désœuvrement où le retint la méfiance de l’ainé-Roi, fit déborder en lui le côté féminin. Dans le soldat de Cassel, dans le « sac-à-terre » qui crânait dans les tranchées, au grand dépit de Louis XIV, l’on vit régner les goûts et les défauts d’une femme: gourmandise, coquetterie, bavardage, dévotion superstitieuse, esprit de noises et de brouilles, passion du jeu, tous travers qu'on lui pardonnerait aisément pour sa tendresse paternelle, sa bonté indéniable, son élégance, son goût des bibelots et des beaux meubles, sa bonne grâce charmante en société, sans le. vice abominable qui l’asservit à ses mignons et eùt déshonoré tout autre qu’un Fils de France. L’apoplexie le foudroya en plein souper, à soixante-et-un ans (9 juin 1701). La Cour regretta en lui le maître de maison qui avait fait de Saint-Cloud le palais des délices. IL jetait à Versailles « les amusements, l’âme, les plaisirs » ; lui absent, (tout y semblait sans vie et sans action». Son second mariage (21 décembre 1671) servit autant la Maison d'Orléans que la politique de Louis XIV. Les cours d'Allemagne formaient alors une pépinière d’épouses fécondes, élevées simplement ; elles apportaient en dot une belle réserve de santé et d’honnèteté, propre à redresser les lignées. Elisabeth-Charlotte de Bavière, fille de Charles-Louis de Bävière, comte Palatin du Rhin, Électeur de l'Empire, et de Charlotte de Hesse, rendit à son fils toutes les forces que le père avait gaspillées dans le luxe et les jouissances. Rarement prince fut mieux doué que ce Philippe d'Orléans, IE du nom, resté sous le nom de Régent le plus populaire, après Henri IV, de nos princes d’Ancien Régime. Assez de talents brillèrent en lui pour illustrer un particulier. Aucune séienice, aucun art qu’il n’ait essayé: peinture, gravure, musique; chimie, astronomie, mécanique, Philosophe et libre esprit, il éprouve toutes les curiosités du siècle chercheur qui commence ;'il se plaît avec les savants, les artistes, mieux qu'avec les gens de qualité et sa Conversation, qui s’étend sur

Bol if) Ve me.

L'ENFANCE DE LOUIS-PHILIPPE-JOSEPH 23 à

toutes choses, charme les académies en corps, et particulièrement l’Académie des Sciences. Mais ce ne sont là que les passe-temps d’un homme qui s'ennuie, qui s’étourdit de plaisirs et de jeux, d’une énergie qui ronge son frein.

Soldat et capitaine avant tout, il aime la guerre et s’y applique. Dès dix-sept ans, il reçoit le baptème du feu à Mons (1691) sous le regard du roi ; blessé à Steinkerque (4 août 1692) de deux coups de feu, il reparaît l'année suivante à Neerwinden (46 juillet 4693) où il mène sans relâche la cavalerie à l'ennemi. Entre deux campagnes, il avait épousé à Versailles, le 48 février 4692, Marie-Françoise de Bourbon, légitimée de France, bâtarde du roi, dans l'espoir qu'on accorderait au gendre les commandements qu’on refusait au neveu. Après sa belle fougue de Neerwinden, il attendit douze ans, douze ans de débauche, de rancœur et d’effacement au profit du due de Bourgogne. Rappelé à l’armée en juin 1706, il montre en Italie un beau réveil d'énergie qui « le grandit de trois pouces! » et l’entraîne aux aventures d’Espagne où l’ardeur de l’action et l’ivrésse d’agir seul lui soufflent l’idée de garder le trône que Philippe V ne sait défendre. La haine de M" des Ursins Le dénonce à la Cour comme un usurpateur. Dans épidémie de rougeole pourprée qui emporte, avec tant de personnes, trois dauphins, coup sur coup, la calomunie voit le maléfice de l’élève d'Humbert : désespéré, il réclame des juges et la Bastille. Mais il était si bon, si faible, si incapable de haïr que, devenu maître, il accueillit dans les Conseils ses propres ennemis, La Régence le produisit en plein jour, avec tous ses défauts, ses talents et ses bonnes intentions déjouées par « ses amies » lPindécision et la défiance, par son goût pouf la division et les voies détournées. IL eùt mieux vu et mieux fait, s’il avait pu s’arracher aux habitudes de débauche qui l'avaient saisi dans Le désœuvrement?. Grand prince à tout prendre, aimé du populaire malgré la ruine du système de Law, aimable mème à ses victimes, comme l'avocat Barbier qui ne peut s’empècher de lui

1 Manams, Corresp., trad. Jaeglé, 2° éd. IT, 43.

. 2 SaINT-SIMON, éd. Chéruel, XII, 258 et 440 ; Em. Bourgeois, Le secret du Régent, p. 5 sq.

rendre justice!, il plaira toujours par la richesse de sa nature, sa bonté désarmante, son incroyable oubli des injures. Prince d'action plutôt que de parade auquel la destinée, en la personne de Louis XIV, fut avare d'occasions autant que la nature avait été prodigue, il trouva trop tard et trop peu son emploi, et souffrit de vivre sous la discipline d’une monarchie installée. Tempérament de prétendant plutôt que de roi, il eût aimé conquérir un royaume comme Henri IV, moins par convoitise d’une couronne que pour la joie de la conquête el l’enchantement des intrigues?

Ge soldat affable et libertin engendra un dévot sauvage et replié qui ne parut point aux armées. Ame d’étude et de pénitence, Louis d'Orléans dit le Pieux tenait de sa mère Marie-Françoise de Bourbon, qui retrouvait en lui sa propre nature, ce combat de l’amour et du jubilé qui agita quelques mois avant sa naissance, Louis XIV et M" de Montespan, séparés par les remords du carème, mais bientôt réunis. Ce débat qui se continuait, selon M* de Caylus, sur le visage et° dans le caractère de leur fille adultérine, se perpétua chez leur petit-fils qui prit au quartier Mortemart un brin de folie. Né frêle, délicat et pieux, il connut une fringale de plaisirs # qui amusa son père, mais il se rangea tôt et s’offusqua de travailler avec l’impudent Dubois. Tendre époux d’une princesse de Bade qui vécut juste pour lui donner un fils, il se recueillit dans le veuvage, heureux de lutter contre la concupiscence. Ghoqué bientôt par les mœurs de Louis XV, découragé par son inaction et son impuissance politique, il se retira à Sainte-Geneviève après avoir marié son fils. La prière, la charité et l'étude le retranchèrent peu à peu du monde. Ses lubies de solitaire Le rendirent importun à sa Maison, ridicule à la Cour et à la Ville. Mais les provinces et le petit peuple de Paris, reconnaissants à sa bienfaisance, respectueux de sa sainteté, le révérèrent. Il exerça de fait le ministère de la

Page 1