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CHAPITRE XI

Cette meute d’inimitiés, jamais assoupies, poussait à l’envi, selon l’usage du temps, des couplets, des placards, des libelles, dont l'on ferait un recueil. L’on osait afficher en haut du grand escalier du Palais-Royal le placard qui engageait le prince entrepreneur à ouvrir une souscription: si chacun de ceux qui le méprisaient versait seulement un écu, il recueillerait de quoi bâtir toute une ville. Plus violent fut le papier que l’on posa sur la porte même du palais, au lendemain de son départ pour l'Italie (décembre 1782), et que Fon remit sans pitié à la duchesse de Chartres. IL disait sur le ton tragique :

Il est parti ce prince ingrat, injuste,

Qui verse en ce séjour l’amertume et l'horreur. Il est parti ! Vénus, déesse auguste,

Ecarte son retour ; c’est celui du malheur.

La plus sanglante des chansons, qu’on entendit jusque dans le Palais-Royal et à la table des ministres, fut sans doute le pot-pourri qu’on adressait, à la mème date, à la Jeune princesse: Couplets sur S. A. Indignissime MF le duc de Ch... el que terminait ce couplet sur l'air: La plus belle promenade.

Grâce à Dieu, dans l'Italie

Il est allé voyager ;

Mais le peuple ne l’oublie

Et veut toujours en parler. \

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Il le déteste de sorte

Qu'il dit dans son souvenir :

Que le diable l'emporte !

C’est notre plus grand désir!

Mais toutes ces pasquinades passaient la mesure en tournant à l’imprécation. Leur violence même en amortissait Peffet. Ces haines manquaient par trop d'esprit. Le seul piquant de ces platitudes était de braver la demeure mème du prince.

Un pamphlet, plus adroit, fit pelote de toutes les fables et anecdotes malignes, semées le long de la jeunesse du prince : Vie privee ou apologie de Très-Sérénissime Prince Monseigneur Le Duc ne Cnartres, contre un libel diffamatoire écrit en mail sept cent quatre-vingt-un; mais qui n'a point paru à cause des menaces que nous avons faites à l'Auteur de le déceler.

Par une Societé d'Amis du Prince.

À cent lieues de la Bastille, 1784, in.

Ce n’était plus un libelle ordinaire, un de ces simples feuillets lancés comme supplément à la Gazette de France, mais bien une brochure de 101 pages, provoquée, semblaitil, par l'opinion même qui lui promettait le succès. La satire avait d’autant plus de chance de porter qu’elle gardait cette fois le semblant du calme et de l’impartialité, qu’elle feignait même de réfuter un libelle manuscrit qui avait circulé dans le public au printemps précédent :

Lettre de Danquy, danseur de l'Opéra, péri dans le feu du 8 juin dernier, à sa mère, touchant les véritables causes de l’incendie de cette salle. — Des Champs-Elysées, le 8 juillet

Deux machinistes, brülés avec le danseur, avouaient à Pluton leur crime d’incendiaires. Ils n’avaient mis le feu à l'Opéra que dans l'espoir d’y envelopper le palais, voire la personne d’un prince exécré des Parisiens. Ils retraçaient sa vie, tissu de débauches, de lâchetés, d’escroqueries qu’annonçait ainsi l’épigraphe : Poltron sur mer, escroc sur terre, prince nulle part, polisson partout *.

Bach., 28 mai 1783.

La haine se nourrit à bon marché ; ces vilenies trouvaient des lecteurs. Quel 'ne serait pas le succès d’une réplique calculée comme une apologie perfide et d’où le prince sortirait, blanchi sans doute de quelques calomnies énormes, mais d’autant mieux atteint et convaincu de libertinage effréné ?

Le folliculaire Théveneau de Morande, réfugié à Londres, « à cent lieues de la Bastille », s’improvisa donc biographe

par oui-dire du duc de Chartres. Une tradition, adoptée par.

les bibliographes J.-M. Quérard et A. Barbier, le désigne pour l’auteur de cette brochure anonyme. Pourtant, depuis Je marché avantageux qu'il avait conclu en mars 1774 avec Beaumarchais, le Gazetier cuirassé, muni d’un bel et bon contrat de rente de quatre mille livres, dont Louis XVI consenlit à lui racheter la moitié pour vingt mille francs, s’élait mué en mouche: le braconnier s'était fait gardechasse ; il travaillait maintenant à la solde de notre ambassade. On ne s’expliquerait point que cet homme rangé se füt attaqué à un prince du sang, s’il n’y avait été encouragé de haut. Ces libelles, qui chatouillaient une société si friande de raillerie et de médisance, étaient une arme sournoise dont les grands se servaient les uns contre les autres ; ils tenaient lieu de nos campagnes de presse. Les ennemis du duc comptaient d'assez gros personnages pour soudoyer le maîlre du genre qui, celte fois, n’opérait plus à ses risques, mais sur commande.

Sans grand souci des dates et des temps, Théveneau énumérait, sous couleur de les discuter, tous les racontars qui avaient circulé jusqu'alors sur le compte du prince : chemin faisant, il décochait son trait le plus aigu, alors même qu’il semblait le plus occupé de plaider. Pour peindre <es fameuses orgies, dont le prince de Ligne a déclaré qu’elles étaient des fables, le pamphlétaire laissait la parole à un prétendu témoin, qui s’inspirait évidemment bien plus de l’Arétin et de Boccace que de ses propres souvenirs. Libelle trop plat et trop froid au demeurant pour être cruel, et où l’on sentait plus de méchanceté que d'esprit, plus de métier que de passion: mais {out cela amusait et faisait scandale.

La brochure, d’abord rarissime, introduite avec une pru-

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dence calculée pour allécher le public, était signalée à Paris vers la Noël 1783. On disait que Monsieur avait glissé le premier exemplaire dans sa bibliothèque; et cet empressement nous laisserait à penser. Puis chacun avait voulu l'avoir, et en Janvier l’on ne regardait point à payer douze livres cette brochure de cent pages! qui devait à la fois nourrir et fixer la calomnie. Il ÿ en eut au moins trois tirages différents en la seule année 1784 ; elle fut si largement répandue qu’au-

jourd’hui encore elle n’est pas introuvable.

Les diverses biographies du prince, publiées sous la Révolution à Londres, Cologne, Hambourg, villes d’émigration, procéderont toutes de ce premier modèle: elles n’auront en plus que l’échauffement de la haine. Mais l’autorité de l’imprimé est invincible : dès 1784, auprès des braves gens toujours crédules, le duc de Chartres court risque de passer pour le type même du dépravé.

« Je m'en f... » répondit énergiquement le prince à celui qui lui remettait le libelle: C’était là son mot ordinaire, qu’il avait emprunté sans doute aux vieux marins. Et il répétait à sa femme qui, tourmentée par le qu’en dira-t-on, s’en désolait,

- et promettait deux mille louis à qui en découvrirait l’auteur”? :

« Un écu dans ma poche vaut mieux que toute l’opinion publique ». Si Théveneau avait compté faire chanter sa victime, comme naguère M" du Barry, il eùt été fort déçu. Le duc de Chartres ne fatigue de ses plaintes ni l’ambassadeur à Londres, ni le lieutenant de police : il laisse courir libelle et libelliste.

Cette colonie de Français réfugiés à Londres, et qui vivaient tant bien que mal de leur plume, faisait le cauchemar de nos représentants outre-Manche. En vain chacun d’eux souhaitait-il qu’on traitât ces diffamateurs parle mépris, selon l’usage anglais, c'était conseil facile à donner quand l’on ne se trouvait pas en cause. En France, où la malignité des coteries leur faisait un sort, ces petits écrits étaient redoutés et la chasse aux libelles devenait une affaire d'Etat : quand la Reine ou M” de Polignac étaient menacées, ambassadeurs et

! Bach., 27 déc. 1783 et 9 janv. 1784; Métra, 3 juillet 1784. : 2 Lettres de M. de Kageneck, 6 févr, 1784.

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ministres n’en dormaient plus ; ils encouraient la disgrâce

royale, si l'édition passait la mer. Car le lieutenant de police

ne parvenait pas à arrêter dans le royaume le colportage de ces pamphlets qui souvent franchissaient la douane sous le couvert des grands, ceux-là même qui les avaient inspirés peut-être. Puisque la loi anglaise ne permettait pas dé poursuivre au criminel et que les ministres britanniques refusaient à ces vils écrits l’importance que leur accordait Versailles, restait un seul moyen, et le pire, acheter l’édition toute entière à l’imprimeur ou au libraire, c’est-à-dire payer rançon. Ainsi Beaumarchais avait traité pour M" du Barry avec Théveneau de Morande en mars 1774, et pour la Reine avec Guillaume Angelucei en juillet suivant ; ainsi Goëzmann, baron de Thurne, indicateur de notre ambassade, versait à l’éditeur Boissière le 31 juillet 1781 la somme de 17.400 livres, argent de France, ensemble une lettre de change de 50 louis payable à Ostende le 30 août, — contre toute l'édition de l’ouvrage en vers français intitulé : Les amours de Charlot et Toinette, estampes et planches ÿ compris.

On ne pouvait mieux encourager cette industrie qui ne

chômait guère. Sur la fin de novembre 1782, la princesse de *

Bouillon recevait de Londres une lettre datée du 22 novembre 1782 qui contenait l'annonce d’un pamphlet flétrissant pour elle : il ne tarderait point à paraître, si l’on ne versait certaine somme pour le supprimer. La princesse ne répondit pas: une seconde lettre, datée du 3 janvier 1783, l’informa que le libelle venait d’être lancé. Les Petits soupers et les nuits de l'hôtel de Bouillon, sous forme de dialogue, ne comptaient que 93 pages en gros caractères. Le duc de Chartres s’y trouvait maltraité en compagnie de la princesse de Bouillon, de la princesse d’Hénin, de la duchesse de Lauzun, du duc de Bouillon, du comte de Genlis, du prince de Guéménée, du chevalier de Coigny, du marquis de Castries, ete... L'envoi était daté de Paris, 30 mai 1782. La princesse de Bouillon chercha le moyen de poursuivre l’auteur au criminel, mais aucun de ses hôtes ne s’en émut, et l'ambassadeur du Roi à Londres ne s’en fût pas autrement soucié, s’il n’avait reçu avis, en même temps, de deux autres pamphlets prochains :

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Les Passe-temps d'Antoinette, avec figures, et les Amours et aventures du Vizir Vergen. Un officier de police, Receveur, fut envoyé à Londres, avec mission de dépister et d’enlever l’auteur, s’il se pouvait. Toute la correspondance politique de l'ambassade pour 1783 est pleine de cette affaire de police qui semble presque balancer en importance les laborieuses négociations du traité de Versailles!,

Du libelle fabriqué contre le duc de Chartres, il n’est point question ; gageons que l'ouvrage, indifférent à l’intéressé, ne fâchait point Versailles. Mais ni les ministres, que le prince eüt pu tracasser, ni le public ne lui savent gré d’une crânerie approuvée par le populaire Figaro: « Il n’y a que les petits hommes qui redoutent les pelits écrits. » Brouillé avec l'opinion qu'il jugeait irrémédiablement sotte, en guerre ouverte avec le public qui s’était montré si injuste, le duc dé Chartres se moquait d’une satire de plus où de moins. Son nom, comme saturé d’épigrammes et de médisances, n’en pouvait plus retenir de nouvelles ; l’homme lui-même était endurei, cuirassé; les traits s’'émoussaient sur lui. Calomnié, il dédaignait de se justifier. Il imaginait que la calomnie se détruisait d'elle-même, et loin de la ruiner d’un mot, comme il aurait pu le faire, il sy montrait insensible où même affectait de la nourrir ou de lirriter par des bravades qui n’exprimaient que son mépris. D'où, pour réduire cette indifférence délibérée, pour forcer le prince à sortir de son calme, un crescendo dè fables et d’imputations odieuses qui, ravivées par les haines de 1793, s’inscriront dans les copieux mémoires, fabriqués au volume, pour les cabinets de lecture de la Res-

tauration.

Le duc de Chartres paraît done dans le monde comme en pays ennemi, toujours prêt à essuÿer quelque avanie, à maitriser le premier mouvement, si vif lorsqu'on est moqué en face et en public. L’on suit pas à pas chez les nouvellistes, et en particulier dans les Mémoires secrets, le progrès de cette déconsidération, depuis l'incident du mardi gras 17178 et surtout depuis le combat d’Ouessant (27 juillet 1718). Sans

1 Aff. Etr. Corresp. polil. Anglet. 541 à 546,

doute le prince perd-il beaucoup avec Pidansat de Mairobert, le doyen et le plus considéré des nouvellisies, censeur royal, qu'il avait nommé secrétaire de ses commandements. Le 2 avril 4719, ce septuagénaire, se croyant déshonoré par un blâme du Parlement rendu dans le procès du marquis de Brunoy, s’ouvrait les veines chez le baigneur Poitevin et s’achevait d’un coup de pistolet. Le duc de Chartres devait solliciter un ordre du Roi pour que le curé de Saint-Eustache lui accordât, très discrètement, la sépulture chrétienne.

Beaumarchais ne se consolait pas de n’avoir pu réconforter à temps « cette mauvaise tête et galant homme », si circonspect dans l'information, qui eût peut-être enrayé la malveillance de ses confrères à l’endroit du prince.

Le moindre propos lancé contre le duc est recueilli, publié avec empressement, et se répercute en mainis échos et variantes. Le jour de l’an 1779, le comte d'Artois et son cousin s'étaient amusés, dit-on, à classer toutes les femmes présentées qui venaient faire leur cour à Versailles dans une liste à sept colonnes : belles, jolies, passables, laides, affreuses, infâmes, abominables. Copies de cette liste, vraies ou fausses, circulèrent aussitôt, et je laisse à penser le dépit des dames mal classées. La marquise de Fleury, rangée parmi les abominables, se serait expliquée avec le duc de Chartres dans un souper au Palais-Royal. « Heureusement, Monseigneur, il y a à appeler de votre jugement ; on sait que vous ne vous Connaissez pas mieux en signalements qu’en signaux. » Le prince serait resté fort sot. Encore une allusion à ce combat d’Ouessant, la meilleure journée de sa vie, qui devait lui valoir les sarcasmes les plus acharnés, de

l’avis mème de Ducoin, l’un de ses biographes sans indul-"

gence!. Toutes les femmes intéressées à se venger colportèrent ce mot à l’envi. « Il n’est guère possible que ce prince se relève du ridicule et de l’infamie (un mot bien gros) qui en rejaillit sur lui, car 1l persiste à rester insensible, ce qui indigne les gens même de sa Maison, convaincus qu’il n’est

pas coupable?. » M°° de Genlis, en effet, a protesté dans ses

1 Op. cil., p. 14.

3 Bach., 17 janv. 1779.

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Memoires! contre cette « calomnie tout à fait absurde ».

M°° de Fleury, l’une des amies intimes de la duchesse de Chartres, était fort jolie. Le duc l’aimait tant qu’il l’appelait sa sœur, elle l’appelait aussi son frère; et aucun nuage n’assombrit jamais cette constante intimité.

Ge fut, au carnaval suivant, un assaut de malices contre ce sourd qui ne voulait pas entendre. « On ne saurait nombrer les propos piquants que le duc de Chartres a remboursés dans ces jours de liberté et de licence où sous l’incognito se

disent bien des vérités” ». Point de mésaventures qu’on ne lui

attribuât, point de cabales où l’on ne découvrit ses menées envieuses, contre l’Amour français, par exemple, celte pièce qu’on l’accusait d’avoir voulu discréditer, parce qu’elle contenait une lirade à la.gloire de la Fayette. « Il sent qu'il aurait dù y occuper une place, s’il se füt bien conduit, et cette omission est regardée comme une satire au Palais-Royal® ».

Ainsi harcelé, le jeune prince ne bronchait point. « Quel changement depuis un an, notait Le 25 avril 1779 le rédacteur des Mémoires secrets. On ne peut revenir de voir ce prince se laisser dégrader à ce point, et le peu de soin qu'il a luimême de sa propre réputation force ses partisans à l’abandonner et à croire vrai tout le mal qu’on en dit ». C’est l’argument dont s’armera plus tard contre la mémoire du duc le véhément Crétineau-Joly ; Le fait mème qu’on ait pu inventer, débiter tant de calomnies sur Egalité, et qu’elles aient trouvé créance, condamne l'accusé.

Il n’était encore pourtant en cette année 1779 qu’un « très aimable libertin », au témoignage du chevalier des Cars“. Mais l'opinion butée ne retenait point les traits à son avantage qui se glissaient parfois dans la chronique, et que relève surtout le recueil entrepris par Métra, le nouvelliste des Tuileries. Un jour d’été de 4779 qu'il chassait dans une vigne, le duc de Chartres avait sévèrement défendu à ses gens de

* grappiller. Son coureur Joseph, qui s’était tapi pour manger

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* Bach., 25 févr, 1779.

8 Jbid., 14 mai 1779,

+ Mém., I, 191.

du faisin, se reléva au moment même où son maître tirait une perdrix, un peu en arrière de lui; il reçut à quinze pas tout le plomb dans l’épaule et le cou. Le prince s’élança vers lui, déchira sa propre chemise pour le panser, le prit dans

ses bras et le porta lui-même dans sa voiture. Il le fit soigner

à domicile par ses meilleurs chirurgiens et lui rendit visite chaque jour jusqu’à son rétablissement. Mais le blessé devait mourir, quelques mois après, des suiles de l’accident: le duc servit à sa veuve une rente de quinze cents livres, assura l'éducation et le sort de sa fille unique qu’il maria et dota!. Il aimait avec passion la chasse à tir et tirait fort bien: pourtant il y renonça dès lors et pour toujours. Il avouait au comte de La Marck que, lorsqu'il tenait un fusil en main, il se sentait aussitôt trembler et croyait voir un homme au bout de son arme.

Cette bonté compatissante dépassait le cercle de ses gens. Durant le terrible hiver de 1783-84, où l’on compta, du 10 décembre jusqu’au 20 février, soixante-dix jours consécutifs de gelée et de neige, la porte du Palais-Royal fut ouverte à tous : on dounait du feu à qui en demandait?. Les hommes, en démêlé avec l’opinion, étaient assurés de son patronage : il soutenait le peintre Bounieu contre l’äpre cabale de ses rivaux, se rendait chez lui et achetait sa Bethsabée 6.000 livres, le prix auquel l'artiste l'avait mis. A la rencontre, il savait négliger l’offense: le vendredi saint 1783, il se promenait à pied, enveloppé d’une lévite à triple collet, dans l'allée de Longchamp. Il heurte vivement par inadvertance un particulier qui lève sa canne et le frappe. La garde accourt : € Sauve-toi, malheureux, lui dit-il, je suis le duc de Chartres ! » Ce mot, observait le nouvelliste, détruit vingt épigrammes®. Illusion ! le publie aurait pu se relâcher de sa sévérité envers le héros du combat d’Ouessant, il voulait mal de mort à l'entrepreneur du Palais-Royal, qui touchait, dérangeait ou lésait trop d'intérêts tout vifs.

? Genuis, Mém., III, %.

2 Métra, 11 févr, 1784.

* Bach. 29 sept. 1779.

Métra, 28 avril 1783.

LD. SE Lo 2

Cependant d’autres princes, d’autres grands seigneurs s'étaient fourvoyés dans la spéculation. Choiseul, dérangé par une mauvaise opération de vastes bâtiments pres de la - Comédie-Italienne, n’obtenait-il pas du Roi un prêt de quatre millions à 4°/,,en mai 1784‘? Les Fils de France eux-mêmes, les comtes de Provence et d'Artois, toujours besoigneux, n'avaient-ils pas songé à se procurer des ressources en lotissant el en bâtissant, l’un le jardin du Luxembourg, dont on projetait de restaurer et de rajeunir le palais, l’autre les terrains du Colisée, où l’on devait tracer le plan d’une petite ville à anglaise qui s’appellerait la nouvelle Londres’ ? C'est Marie-Antoinette qui écrivait à sa mére, au sujet de Monsieur, dés le 12 novembre 1775 : « Il emploie pour faire ses affaires et avoir de l'argent de petites intrigues, dont un particulier honnête rougirait. » Plus insouciant, le comte d’Artois se laissait tomber en déconfiture, et son surintendant des

finances, Radix de Sainte-Foy, forcé de se démettre de sa

charge, déposait le bilan des affaires de son maître au 8 août 4781 : de son propre aveu, la dette avait dépassé lavoir de 2.246, 238 livres, 16 sols, 8 deniers.

Mais il est convenu que tout doit être pris en mauvaise part chez le duc de Chartres, même les goûts, les fantaisies, les caprices qu’on admet ou qu'on excuse chez les autres. Tels nouvellistes, oubliant que le Grand Roi se plaisait à mener lui-même par monts et par vaux sa voiture de chasse, lui faisaient grief de montrer les goûts d’un cocher ou persiflaient son adresse à conduire quand il paraissait à Longchamp, juché sur un wisky, sorte de cabriolet à deux roues, importé d’outre-Manche. Les mêmes acceptaient que le comte d'Artois menât la calèche de la Reine à la fête de Saint- Cloud (septembre 1713) ; le cérémonieux Penthièvre ne con-

duisait-il pas en personne le carrosse où il promenait dans le

parc de Sceaux la comtesse du Nord? (13 juin 1782). On s’indignait que le duc de Chartres apprit l'escamotage avec Comus, pour tricher au jeu, prétendaient ses diffamateurs : et le comte d’Artois ne manquait point de prendre des leçons de

: Abhé de VÉrz, Journal inédit, 2 Métra, 29 avril 1781 et 10 avril 1783,

ce prestidigitateur. Il s’exerçait même quelque temps dans le plus grand secret, tous les matins’ au petit Trianon, à danser sur la corde avec les maîtres du genre, le sieur Placide et le petit Diable, et il faisait à la Reine, en petit comité, la surprise - & de ce nouveau talent’. Durant la semaine sainte de 4781, àla promenade de Longchamp, consacrée au défilé des équipages, le duc de Chartres trottait en causant à la portière du carrosse d’une fille, M" Beaupré, « ce qui n’a pas augmenté pour lui la vénération publique, » ajoutait sévèrement le rédacteur des Mémoires secrets. Si l'heure et le lieu étaient mal choisis, il y avait beau temps que ces jours des Ténèbres avaient tourné à la parade mondaine. Le duc n’était point le seul à s’afficher en galante compagnie, mais, point de mire des observateurs malveillants, il attirait, quoi que fissent ses pairs, quoi qu'il fit et bien qu'il fùt le plus souvent à la suite, toutes Les critiques.

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C’est ainsi qu'aux yeux de la Cour il finit par passer pour le meneur de cette anglomanie, qui possédait alors plus que jamais notre haute société. Si son brillant exemple de prince du-sang aggravait cet engouement, du moins n’avait-il fait qu’épouser le courant venu des générations précédentes.

La France ‘de Louis XIV n’avait connu que l’anglomanie des écuyers, introduite par la cour de Saint-Germain-en- Laye : aussi bien le maître n’en eüt point souffert d’autre. L’entente cordiale, conclue par le Régent, jeta sur le détroit un pont qui favorisait un échange continu d'idées et de personnes. La Grande- Bretagne, victorieuse du Grand Roi, revêtue du prestige d’ hit de la paix, ferme en son assiette politique, imposait aux esprits son exemple.

La France, épuisée, s’avisait que son gouvernement n’était point parfait et songeait à réformer les lois et l'administration dont elle croyait souffrir. Nos gens de lettres se mirent à l’école anglaise, citèrent Locke, prônèrent la constitution, les libertés d’outre-Manche : l’anglomanie des philosophes prolongeait celle des écuyers. Par mode et par fronde, les gentilshommes passèrent la Manche, à la suite de Voltaire

‘ Bach., {2 juin 1780,

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et des politiques. La comédie de Boissy, Le Français à Londres, un acte en prose, est représentée dès le 19 juillet 1727. Les victoires répétées de l'Angleterre à nos dépens ne

. ralentirent point ce mouvement. L'opinion française se sépa-

rait de la Cour : elle considérait, semble-t-il, que la défaite du Roi et des ministres n'était point la sienne. Peu importait l’humiliant traité de Paris, s’il apportait avec la paix le moyen de reprendre d’agréables visites. Les chassés-croisés reprirent de plus belle, d’un bord à l’autre du détroit, chacun jugeant que la vie était meilleure en face. Tandis que Londres abritait toute une colonie de réfugiés français, banqueroutiers et libellistes suspects, fils de famille égarés, tous mauvais sujets, Paris accueillait nombre d’Anglais, tous plus ou moins joueurs ou maquignons, qui, fuyant leurs créanciers, venaient rétablir leurs affaires, grâce à la vie moins chère. Olivier peignait le The à l’anglaise chez le prince de Conti,

et Saurin faisait enfin le constat de l’anglomanie, en portant

le mot et la chose au théâtre : L’Anglomane ou l’orpheline léquée (23 novembre 1772).

En dehors et au-dessus des deux gouvernements qui s’observaient, s’était formée une société cosmopolite! qui plaçait au-dessus de tout le bien vivre et le plaisir social. Elle semblait simple spectatrice de la rivalité politique, coloniale et commerciale qui dressait Les deux nations l’une contre l’autre. Les lettres de M" du Deffand à Horace Walpole témoignent de ce singulier état d’esprit qui aujourd’hui friserait la trahison. En pleine guerre, on n’hésitait point à échanger des nouvelles militaires ou maritimes qui renseignaient l'ennemi. « Je vous envoie la liste de nos officiers, de nos troupes, — écrivait la marquise à son correspondant, le mardi 15 juin 1779, dans une lettre qui partait à l'insu des bureaux — elle parut il y a cinq ou six jours, et j'ai reçu ce matin une liste de l'augmentation qui monte à huit mille hommes. On disait hier, mais cela demande confirmation, qu’on envoyait aussi huit mille hommes dans le Roussillon, sous le commandement de MM. de Stainville et d'Egmont. » Cette guerre de revanche,

# Le mot est admis, après la chose, au Dict, de l’Acad., 1762,

tant caressée par notre armée et nos armateurs, n’était pour ce beau monde qu'un insupportable contretemps, qui gènait, sans les rompre, d’aimables relations, devenues indispensables. Car l’état de guerre avait ceci de piquant, qu'il ne suspendait point les communications ni les correspondances entre les deux pays, grâce aux vaisseaux dits parlementaires.

Libre aux Anglais de venir en France, d’y résider sans diffi-

culté : on les priait seulement de ne point voyager dans nos ports ou sur nos côtes. Il ne leur fallait un passeport que pour retourner de France en Angleterre : M” du Deffand, qui s’employait aux Affaires étrangères pour ses amis d’outre- Manche, ne manquait point d’en avertir son correspondant.

L'avènement d’un roi, aussi timide que jeune, sans le moindre prestige, avait exempté de toute retenue l’anglomanie qui maintenant semblait défier les circonstances. Dès 4775, la balance du commerce accusait le tribut que le royaume payait à l’industrie anglaise. On ne pouvait plus se passer non seulement des chevaux, des chiens, des carrosses, des draps, des lainages, et des charbons, mais encore des cotonnades, des velours, des satins, des gazes, de l’acier et de la quincaillerie, de la faïence, des cuirs, des estampes, des cartes et des livres d’outre-Manche!; seule la marque anglaise garantissait élégance et solidité. Malgré la répugnance personnelle du souverain, cette invasion pénétrait jusqu’à la Cour, à la faveur du jeu et des courses hippiques : les plus beaux joueurs et les plus fins maquignons étaient toujours venus de Londres. Du tapis vert, l’anglomanie allait gagner Les modes et atteindre par R les usages, la terie, l'esprit mème de la société française.

Le voyage de Fontainebleau, à l’automne de 1776, où lPhippomanie fit rage, sentit l’ Angleterre d’une lieue, et Mercy, le mentor de lakReine,s’offusqua de la grande affluence d’Anglais et des hontés que S. M. ne laissa pas de leur témoigner.

Le due de Chartres (à la suite du comte de Lauraguais, des

marquis de Voyer et de Conflans, du due de Lauzun) ét le

‘ Voy. La Comse, Tableau de Londres... Londres-Bruxelles, 1784, p.173. Marchandises anglaises exporlées en France à pr ofusion, à la rome du ministère de Versailles et presque toutes par contrebande et fraude.

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