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mais mauvais pour la course, qu’il envoyait chez Tattersall. Il ne poussait même pas jusqu’à Londres, et le jeudi matin 4 août, gagnait Tunbridge pour se rembarquer à Douvres. Son retour passait inaperçu et il écrivait de Paris à N. P. Forth
que les journaux anglais, le croyant encore à Londres, le
citaient parmi les danseurs de Windsor ou les convives du prince de Galles à Carlton-House. Ces nouvellistes anglais s’informaient bien à la légère. Le Morning Chronicle du 49 août ne publiait-il point que le duc avait amené son fils âgé de dix-huit ans, qui achèverait ses études à Oxford. Le London Chronicle démentait aussitôt ce bruit qu’il jugeait absurde. L’anglophobie de Louis XVE, les traditions du cabinet de Versailles, la différence de religion formaient autant d'obstacles insurmontables à l’expatriation du duc de Valois qui comptait à peine douze ans.
Sans doute le passage de M" de Genlis, cet été même, avait-il donné naissance à ce racontar. L’institutrice avait enfin réalisé le projet qu’elle caressait depuis la paix : visiter
VAngleterre. Dès le printemps de l’année précédente, la
chronique avait annoncé sa venue à Bristol, où elle devait prendre les eaux, après le beau mariage de sa fille Pulchérie, qui l'avait décidée, disait-on, à laisser sa place au marquis Ducrest.
C'était un voyage de curiosité et d’études qu’entreprenait le « gouverneur ». Elle entendait bien se dérober au monde, sacrifier le moins possible à la frivolité, ne voir que les grands personnages, utiles à son expérience et à sa réputation : tels lord Mansfield et Horace Walpole. Aussi a-t-elle réduit son train ; elle n’est accompagnée que de Paméla, de l’aimable dessinateur Myris et d’une seule femme de chambre, Victoire. Le secret avait été demandé à N, P. Forth, chargé d'ouvrir à la voyageuse la maison du duc de Chartres.
Pourtant elle ne put se soustraire à nombre d’invitalions
flatteuses ni échapper à l’indiscrétion des gazettes. La haute
société anglaise, dont elle avait déjà rencontré maints personnages à Paris, connaît aussitôt la présence de la femme célèbre. C’est à qui la relèvera de son vœu d’incognito, la conquerra pour une journée, pour une part de ce temps
qu’elle partage avec soin en courses, visites el fètes. Les papiers anglais la suivent galamment dans ses allées et venues, accueillent des petits vers en son honneur ; le poète Hayley se met en frais d’une ode qui paraîtra dans ses œuvres complètes. Rien ne vaut l’incognito pour exciter la curiosité publique et faire valoir un voyageur de marque. D'ailleurs M" de Genlis ne le pousse pas jusqu’à l’anonymat ; partout où elle passe, la femme de lettres ne manque point à signer de son nom sur le, registre de visite, trop heureuse si on ne
l'a pas reconnue à temps (comme à Blenheiïm chez la du- .
chesse de Marlborough) de produire son effet tardif et de faire
courir après elle. Elle savoure ces égards, ces empressements
et ces hommages, dont le goût reviendra encore, après quarante ans, à l’octogénaire qui rédige ses mémoires.
D'abord la passion de s’instruire la conduit au jardin botanique de Curtis, äu Museum que dirigent Paradice et Planta, surtout à la Chambre des Communes; spectacle si nouveau pour un Français et qui donne la clé de la constitution anglaise. Gontre l’usage, les députés admettent la gouvernante aux honneurs d’une séance, à condition qu’elle ne mène aucune femme avec elle: lord Inchiquin l’introduit avec cérémonie, La tragédie chômait l’été: on donne pour elle une représentation d’Hamlet. Le prince de Galles, dont la
maison élait alors transportée à Brighton, lui offre une fête
chez lord Gordon : la comtesse admire sa figure et reste sous le charme d’un sourire, le plus agréable qu’elle eùt jamais vu. La Reine la fait mander à Windsor par son lecteur et la garde plus de deux heures en audience particulière. Le jardinier de Kew a ordre de la fournir de plantes et de graines rares, et l’institutrice enrichit son herbier à plaisir. Le 10 juillet, jour de sa fête, n’a--elle pas reçu de lord Mansfield une corbeille pleine de roses mousseuses? Cette fleur nouvelle l’enchante et elle se promet d’en importer en France le premier plant.
Burke, qu’elle ne connaît que de nom, vient la prendre à Londres pour la conduire à sa maison de campagne, où elle rencontre Windham et le chevalier Reynolds, le grand peintre à la mode. Elle accorde deux jours à l’Université
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d'Oxford, où elle s’enquiert du plan d’études et s’arrête au retour à Strawberry Hill, le prieuré gothique de H, Walpole. Elle tient à regarder la fameuse galerie de tableaux, mais il pleut et fait si noir qu’elle peut à peine distinguer une toile. La visite — deux heures au plus — se passe en conversation. L’hôte, si prévenu qu'il soit à l'égard de la « poule de Rousseau », subit le charme de la voyageuse. Il la trouve agréable, elle lui paraît avoir été jolie. Il attendait une pédante, aussi précieuse qu’affectée ; il entend une femme d'esprit, qui joint le naturel à la raisont. Le lendemain 23 juillet, M” de Genlis repartait en hâte à sôn devoir.
Gette femme extraordinaire avait trouvé le temps, parmi ce tourbillon de courses ét de visites, de travailler la déclamation anglaise et d'apprendre d’un bijoutier l’art de façonner de jolis ouvrages en perles collées. En chemin elle avait dévoré force ouvrages anglais, non sans relever l’orgueil malséant de ces auteurs insulaires, qui affectaient le mépris des écrivains du continent, surtout des nôtres, trop faciles ceuxlà pour ne pas louer tout de la nation et de l’art de ces injustes voisins. Pourtant elle n’avait pas résisté à l’envie de faire ses dévotions à la mémoire de Richardson, plus glorieuse en France qu’en Angleterre. Elle fléchissait la sauvagerie du gendre, M. Bridget, qui lui entre-baïllait sa porte. Elle s’asseyait dans de jardin, sur de banc légendaire dont le bras droit s’ouvrait pour former écritoire : à l’auteur de Paméla composait et rédigeait durant la matinée. Elle s’inclinait dans l’église de Sainte-Bridge sur la tombe du touchant moraliste, simple dalle où, prosternée, M°° de Tessé avait gémi et pleuré toutes ses larmes, l’année précédente. Bien qu’elle eût refusé la tâche de traduire littéralement Pamela, d’après un manuscrit original qu'il lui offrait, Bridget ne manquait pas à la promesse de lui envoyer la copie en miniature du portrait en pied qu’elle avait contemplé.et qui lui avait rappelé la figure de Milton.
M. et M" Forth avaient entouré la voyageuse de prévenances et d’amitiés : leur obligeance avait facilité cette bril-
1 Leltres à la comtesse d'Ossory, 4 et 23 juillet 1785.
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lante tournée où l'institutrice montrait partout l’impatience de retourner à son devoir. Elle essuya en gouverneur courageux une véritable tempête, « une des plus terribles que l’on ait vues dans le détroit », pour regagner Saint-Leu en fête (27 juillet). Le duc de Chartres remercia vivement N. P. Forth du soin qu'il avait pris de M" de Genlis. « Tous les jours, je vous ai des obligations nouvelles, lui écrivait-il de Brighton le 25 juillet, et tous les jours ma reconnaissance augmente. »
Les voyages du prince en Angleterre avaient ralenti leur correspondance, mais non la suite des commissions dont le duc chargeait son ami, dans l'intervalle de ses allées et venues. Forth était à Londres son véritable fondé de pouvoirs, mandait les ouvriers et les fournisseurs, examinait et payait les mémoires, ce que le comte de Joinville trouvait le plus difficile outre-Manche, car, dans sa dissipation, il ne manquait pas d'ordre : il tenait à régler ses comptes chaque semestre. Aucune lettre qui n'indique quelque emplette ou quelque paiement, sinon quelque opération de banque ou quelque spéculation. Voilà bien le prince, modernisé, embarqué dans la finance, et dont le ton devient net, bref, quand il s’agit d’affaires à traiter; voilà au vrai l’anglomane qui s’équipe au dehors, sans trop songer au commerce français. Il est vrai que nombre de marchandises que Forth lui procure : aiguilles à coudre, flanelle, gants, serrures, pilules, chapeaux, cristaux, baromètre, etc... sont exceptées des arrêts prohibitifs pour la bonne raison que l’industrie du royaume ne saurait les fournir{.
Les commissions du prince ont trait le plus souvent à ses. écuries et à ses équipages ; il est le fidèle client de Howard, le sellier-carrossier. Chaque saison, ses jockeys passent la Manche pour acheter des chevaux, et il finit même par installer chez lui à Portland Place un homme sûr, avec mission d'acheter des chevaux de carrosse à mesure qu’il en trouverait, car 1l était fort difficile de s’en procurer en France.
À l’Angleterre encore le duc de Chartres demandait son
1 Arrêt du Conseil conne les marchandises étrangères prohibées ê dans le royaume, 17 juillet 1785.
peintre, pour faire le portrait qu’il désirait échanger avec le prince de Galles, en gage d’amitié. C’est sans doute pendant son premier séjour de 1785 qu'il posa devant Reynolds ; en août le portrait était terminé et il en commandait la bordure. Reynolds réclamait bon prix de sa toile : deux cent cinquante guinées, somme que Forth et les amateurs jugeaient un peu forte, mais le prince en passait par à. Libre à l'artiste de faire graver son œuvre, mais à ses frais ; le duc ne voulait rien donner ni gagner sur cela : une ou deux douzaines d’estampes est tout ce qu'il en souhaitait. Il priait son correspondant d'en faire faire une copie en buste par « le peintre de son ami » ; s'il en était content, il lui commanderait une « copie en entier ». Dès que le dessin pour la gravure serait achevé, Forth devait porter le portrait original chez le prince de Galles, en lui rappelant, de la part du duc de Chartres, qu’il lui avait promis le sien!.
Ce portrait, aujourd’hui retiré dans une des salles de Hampton-Court, après avoir été endommagé dans l'incendie de Carlton-House, passe pour l’un des chefs-d’œuvre de Sir Joshua Reynolds. Le duc de Chartres a grand air dans le somptueux costume de colonel général des hussards qu’il porte avec aisance : tel, il pouvait figurer sans désavantage dans la demeure du prince qui se vantait d’être le plus bel homme de l’Europe. Debout, tourné vers la droite et le visage de trois quarts à gauche, campé sur la jambe droite et appuyant sur l’autre le talpach de fourrure qu'il retient par le plumet blanc, il a rejeté négligemment sur l'épaule sa pelisse rouge, bordée de martre. Le grand cordon bleu ciel du Saint-Esprit barre Le dolman bleu sombre aux brandebourgs d’or. De la manche au parement rouge, doublée d’une dentelle mousseline, sort une main fine et grasse. La jambe est belle dans la botte molle de cuir rouge que bat le sabre à la hongroise. La taille déjà épaisse, que comprime une ceintureécharpe, garde de l’élégance, grâce à la tète que le peintre a rapetissée à dessein pour atténuer la bouffissure des traits et l’enluminure du visage. Ge nez charnu, cette bouche sen-
1 Forth ne remit le tableau au prince de Galles qu’à la fin de mars 1786. Philippe-Egalité 27
suelle, ce plein visage bourbonien respirent la satiété, proche du dégoût de la. vie. Le front haut, dégarni de cheveux
comme les tempes, accuserait quelque orgueil sans la dou- -
ceur du regard, qui, fixe, joue la fermeté. Derrière le tertre qui sert de piédestal au personnage, se montre un cheval fougueux que retient l’ ordonnance, cheval géant à l’œil et aux naseaux pleins de feu, digne de porter ce puissant cavalier. Pour fond un ciel. d'orage ; de l’horizon encore lumineux, chassent les nuages qui, dominant de leur masse grisâtre la tête du prince, font retentir les tons accordés à merveille! Pour ce bel homme de trente-huit ans la quarantaine a sonné d'avance. A peine rappelle-t-il le prince juvénile que nous présentait, dix ans plus tôt, le tableau de Lepeintre, (1776), gravé par Saint-Aubin en 1719°. Le voici venant rendre visite à sa femme qui, assise sur un sofa, tient sur ses genoux leur dernier-né, le duc de Montpensier, tandis que Valois s'accroche au bras maternel. Tête nue, les cheveux noués en queue, le duc de Chartres porte l’habit ouvert avec
le grand cordon en sautoir, culotte courte et bas de soie. NL -
S ‘incline avec grâce et tendresse, le chapeau à la main, tan-
past
nolds ont passé dix. années de dissipation et d'excès, de caprices et de déconyenues. Ce quadragénaire alourdi a gas-
pillé sa jeunesse comme sa fortune. Il devra en ménager les
restes et bientôt combattre l'obésité menaçante par le sévère régime des jockeys. ‘ Pour l'ami du prince de Galles, l'Angleterre demeure la
patrie de la liberté individuelle, le paradis des chevaux et
des joueurs. Il yY débarque, comme un écolier en vacances, heureux d'avoir laissé à Dieppe ou à Calais le fardeau de son rang et d'y trouver un public bienveillant qui lui sait gré de ses goûts britanniques. Un paquebot anglais, le Duc de Chartres, demande en juillet 1785 l'accès régulier au port du Havre. Mais ces goûts ne s’affirment guère que dans ses écuries et ses équipages. Il se garde de suiyre, pour sa part,
oee La peinture au châleau de Chantilly. Ecoles étrangères, P
? Bibl. Nat. Est, Collect, Hennin, n° 9,589 et Collect. de Vinck, n° 5.751,
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