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les extravagances du prince de Galles et, quand il adopte les chapeaux et les vêtements de campagne d’outre-Manche, c’est en les francisant et parce qu'ils répondent à ce besoin de simplicité qui entraînait alors notre mode masculine. L’un des premiers, il quitte l’habit à Ia française pour le frac, le chapeau sous le bras pour le chapeau rond, lépée au côté pour la canne, les hauts talons pour les souliers plats. La simplicité élégante de sa mise ne surprend-elle pas les Anglais, à sa première venue à Londres, au printemps de 1783? Ils en étaient restés au petit-maître de Louis XV, type arrêté du gentilhomme français qu'ils bernaient toujours sur leur théâtre, tandis que le luxe et la parure éclataient sur leurs costumes de ville à proportion qu’ils déclinaient sur les rives de la Seine.
Cependant le duc de Chartres avait vu de ses yeux les élections anglaises de 1784 ; il avait assisté, dans ces jours d'orage, aux séances passionnées du Parlement, au tumulte de la rue. Il avait été témoin de lopposition ouverte du prince de Galles et des grandes familles du parti whig. Ces spectacles réveillaient en-lui, sans nul doute, la tradition frondeuse, toujours latente chez les cousins de la branche régnante et au Palais-Royal en particulier. Louis XVI et ses ministres prévoyaient juste en redoutant pour le jeune prince l'exemple des libertés anglaises. Devenu duc d'Orléans, le duc de Chartres imitera le prince de Galles lorsqu’en plein Parlement il osera se lever et protester, malgré la timidité ordinaire aux princes, contre le lit de justice tenu par le Roi (49 novembre 1787). Ses souvenirs d’outre-Manche Paideront à traverser avec quelque insouciance les premières journées révolutionnaires. C’est alors que Le parti de la Cour lui fera grief d’une anglomanie politique, alors qu'il n’aura
jamais été, à la suite de plusieurs autres, qu’un anglomane
d’écurie et de turf.
Get anglomane, que sa condition de prince du sang mettait malgré lui en vedette, joignait au sens de la mesure trop d'amour-propre pour copier servilement les modes et les usages du dehors. S'il avait installé à Monçeau, près. de sa petite maison, la K olie de Chartres, une écurie toute anglaise,
le jardin qu’il avait demandé au talent de Carmontelle rompait avec le genre anglais proprement dit, dont le Moulin- Joli de Watelet el le jardin d'Auteuil de M" de Boufflers avaient donné le modèle. A l’exemple de son voisin Bouin, le receveur général des finances, qui, d’un terrain aride et plat, avait fait surgir Tivoli, jardin pittoresque, au désordre artificiel, machiné comme un décor, le duc de Chartres avait voulu avoir le sien, plus magnifique et plus extraordinaire encore, qui surpassât tous les autres, sans ressembler à aucun.
Son désir de nouveauté laissait libre cours à l’ingéniosité de Carmontelle. Le prince s’accordait avec l'artiste pour penser que nos jardins, loin de singer .ceux d’outre-Manche, devaient répondre à nos fortunes, à nos mœurs, à nos goüls, à notre climat, si différents de leur voisinage. Carmontelle
ne reconnaissait qu'un mérite au jardin anglais : celui de nous avoir donné l’idée de varier le nôtre, jusque-là figé dans la régularité et la symétrie. Il se piquait de s’affranchir de cette nation qui passait le rouleau sur tous les gazons et gâtait la nature qu’elle invoquait « en y montrant partout l’art compassé du jardinier sans imagination ». Ces pelouses sans fin, d’un vert uniforme, n'étaient bonnes qu’à attrister Les âmes françaises qui recherchent des impressions douces,
vives, gaies. Point de jardins de penseurs : il s’agit de plaire, :
d’amuser, de retenir par la diversité des objets qui changent d’eux-mèmes, selon l'heure du jour, et varient d’effets sous la lumière. Les promeneurs de Carmontelle sont des gens prompts à l'ennui qui baïlleraient bientôt dans la franche campagne, sans les plaisirs de société. Il leur faut du divertissement, des traveslis comme à l'Opéra: d’où l’idée d’un jardin à tableaux, décoratif, scénique, qui donnât l'illusion à la porte de Paris « de tous les temps et de tous les lieux » et variât les climats en faisant oublier le ciel réel.
Sur 47 arpents dont il disposait, à la barrière du Roule, dans la plaine de Clichy, l'artiste juxtaposa donc, entassa pavillons et fabriques, tous les sites, toutes les scènes que le
* CARMONTELLE, Jardin de Monceau, Paris, 1779; et Prospectus de l’ouvrage, Paris, 1778,
prince avait rencontrés, soit sur ses terres, soit dans ses voyages ou qu’il avait entrevus en idée. Face à l’entrée principale, rue de Chartres, un portique chinois ouvrait le jardin ; sur la droite, une galerie couverte menait au pavillon bleu, d’où l’on passait au pavillon transparent, puis au pavillon jaune, enfin à travers Les serres chaudes, à un autre pavillon chinois, orné de glaces peintes en arabesque. Le jardin d'hiver, vaste féerie, dont les troncs sculptés et coloriés supportaient les vitraux et la voûte peinte en ciel, recélait une grotte profonde donnant accès au pavillon blane, pièce semblable à une tente, toute tendue de toile blanche bordée de perse, et qui formait point de vue. Dans ce labyrinthe dont seul un itinéraire, à défaut de plan, pouvait donner l'idée, l’on marchait de surprise en surprise : ruines du temple de Mars, moulin à vent hollandais, château d’eau du domaine, laiterie aux parois de marbre blanc, aux vases de porcelaine, bois des tombeaux, pyramide égyptienne, vigne italienne sur un coteau que présidait Bacchus, cirque ou naumachie, vaste bassin ovale où se mirait une gracieuse colonnade corinthienne, pont de bois peint en gris et en noir, d’où l’on apercevait une tente tartare, le temple de marbre et le fameux jeu de bague chinois, renfermé dans une île, en avant du pavillon principal. Autant de décors ou tableaux, animés de figurants en costume, qui, dessinés et gravés, formaient dix-sept vues et estampes, propres à garnir des boîtes d’optique.
Bien que ce champ d'illusions füt bordé d’un simple fossé qui élargissait l'horizon, les critiques reprochaient à Carmontelle d’avoir resserré trop d’objets sur trop peu d’espace. Il priait qu’on ne regardât pas son œuvre du dehors, mais du dedans et par la belle saison, quand la verdure, formant les masses et divisant les plans, favorisait la magie. De quoi s’agissait-il ici? D’une simple fantaisie où le prince ne cherchait qu’un bref passe-temps. En deux heures, on l'avait parcourue pas à pas. Si l’artiste avait retranché tels objets et effets, il eùt diminué la variété et partant l'agrément ; s’il avait dispersé davantage ces pavillons et ces spectacles sur un domaine plus étendu, il eût fallu s’y promener à cheval ou
en calèche. « Lorsqu'on ne compte pas rencontrer dans ce qui appartient aux princes les plus grânds efforts de l’art, observait Carmontelle avec une pointe de dépit qui répondait aux boutades du duc, on espère y voir au moins des choses peu communes, et cependant on y blâme ce qu’on y désire : la nouveauté. » | Cette fantasmagorie, entreprise au printemps de 17173, grevait le budget princier. Dès janvier 1775, on disait que la déperise dépassait le million. Les ouvrages, les travaux, les fournitures ne cessaient pour Monceau ; les mémoires s’entassaient par liasses. L'entretien, les remaniements, l’extensiôn du domaine, qui englobait peu à peu les propriétés voisines, multipliaient Îles frais. Carmontelle, le crayon à là main, sé plaisait à parcourir son œuvre, loujours cherchant, toujours combinant de nouveaux effets. Il croyait employer dés moyens neufs, variés, imprévus : il ne faisait que mêler les genres. Tandis qu'aux abords du pavillon principal verdoyait encore le style régulier anglais, les vives couleurs de nos anciens parterres se réveillaient au cœur du parc : jardin Jaune, jardin rose, jardin bleu, marais de fleurs: Mais dans l’ensemble, et malgré quelques souvenirs bric-à-brac de l’añtiquité classique, la chinoiserie l’emportait, avec un souci d’irrégularité agreste, chinoisetie transmise, il est vrai, par la Hollande et l’Angleterre, et dort l’architecte anglais Cham- - bers venait d'enseigner la théorie dans sa Dissertation sur le Jardinage de l'Orient (1172). A la fin de juin 1775, le duc de Croy, qui s’y entendait, trouvait plaisir à examiner du dehors, le long des blés, ce singulier jardin de Monceau : « C'est le vrai ton riche chinois et une décoration de la Chine réalisée », approuvait-il. C’est à litre de parc à la chinoise que Marie-Antoinette faisait copier l’œuvre de Carmontélle pour la reproduire à Trianon ; la seule réduction en plâtre du jeu de bague coùta 4.246 livres!. Néanmoins, Monceau continuait à figurer dans les almanachs comme jardin à l’anglaise et son maître de passer pour le plus intraitable des anglomanes.
Arch; Nat., O' 3042.
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