‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 75 sur 114 · APR NIS · texte numérisé non relu

APR NIS

Cependant le duc de Chartres, toujours vif sur les nouveautés, $é mettait en frais pour les ballons, et ce mécénat, digne d’un prince du sang, tournait encore à sa déception. Al hippomanie, sœur äitiée de l’änglomanie, avait succédé la manie des ballons, toute dsftaisé celle-là. Les progrès de la physiqué et de là mécänique avaient ramené naturellement les chercheurs au problème du vol des oiseaux et de la navigation äérienne qui avait toujéurs tourmenté les esprits hardis. La guerre avec l'Angleterre, qui se poursuiväit sans décision, suréxcitait lés inventeurs. Qui donc trouverait le moyen d’atteindre cette rivale, invincible sur mer ?

Le mécanicien Blanchard s'était vanté, au printemps de 1182, d’ avoir construit un bateau volant, capable de fendre l’äir comme un vaisseau l’océan. Le duc de Chartres, si friand de vitesse et de : voyage, n'avait pas manqué de l’encourager avec Monsieur et ie comte d'Artois. Le 3 mai 4782, la foule assiégeait la rue Täranne où Blanchard, hôte de l'abbé de Viennoy, faisait une Simple démonstration de son appareil. L'ouverture de la nouvelle salle de la Comédie-française n'altirait pas plus de monde, ni plus de voitures. Blanchard avait remis irrévocablement sa première expérience aux premieïs jours de juin : il devait lever l’ancre de Pantin et cingler en un clin d'œil vers les jardins du Rainey, où l’attendrait le duc de Chartres, qui lui avait promis mille louis, s’il atterrissait sain et sauft, Mais l’expérience manqua, et les railleurs, qui retournaient facilement l'enthousiasme du public décu, firent Buer ét chansonner le présomptueux inventeur.

Au printemps suivant, les expériences d’ Annonay, réussies par les frères Montgolfier, remuaient de nouveau les imaginations, et la lutte s ’engageait pressante, sous les yeux de Paris et du Roi, entre la montgollière et le ballon du phystcien Charles qui prenait aussitôt l'avantage. C’est au Palais- Royal, au café du Caveau, que Faujas de Saint-Fond organisait une souscriplion publique : tout souscripteur d’un billet à un écu aurait droit à trois places dans l enceinte, lors de l'ascension. Le Globe, ainsi construit par souscription,

Métra, 8 mai 1782.

prenait son essor du Champ de Mars et disparaissait dans un nuage, suivi des yeux par l& multitude, immobile sous la pluie battante (21 août). Le 11 septembre, l'artiste peintre Deschamps lançait le premier ballon de baudruche, ancêtre d’un jouet charmant qui prit alors les formes les plus grotesques ou les plus scandaleuses : un beau jour, le duc de Chartres faisait mettre sous la serviette de ses invités des ballonnets phalloïdes qui, s’échappant et survolant la table, mettaient la compagnie en gaieté.

Le public, qui s'était passionné pour ces premiers essais à ballon perdu, délira quand la montgolfière, construite chez Réveillon, emporta du jardin de la Muette nos premiers voyageurs aériens : Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes (21 novembre 1783). Le vent indiquait la route que devait suivre la machine, et des courriers postés purent la suivre et la rejoindre lorsqu’après un vol de vingt à vingtcinq minutes elle descendit dans un champ, près des Trois Moulins, à une portée de fusil de la Salpêtrière. Le duc de Chartres, après avoir assisté les navigateurs au départ, avait rivalisé avec les courriers. Passant le bac vis-à-vis des Invalides, il suivit l’aérostat ventre à terre et arriva juste à temps, derrière le comte de Laval, pour complimenter les héros et prendre soin de Pilâtre, dont la redingote aussitôt mise en pièces avait dù fournir le peuple de reliques.

Quelques jours après, Charles et Robert cadet effacaient le souvenir de ce bref voyage par un vol de deux heures, dans un char triomphal, bleu et or, suspendu à un globe de taffetas fort lisse, découpé en losanges rouges et jaunes du plus joli effet (1° décembre). Ils s’élevaient du parterre des Tuileries à 1 h. 40 malgré l’ordre du Roi qui, circonvenu à la dernière heure, avait défendu au nom de l’humanité, d’exposer derechef des vies précieuses, car Versailles et la Cour, le duc et la duchesse de Polignac en tête, tenaient pour les montgolfières, tandis que la Ville et le Palais-Royal tenaient pour les charlottes ou carolines. Mais Charles, au départ, s’est réconcilié publiquement avec Montgolfier en le priant de couper le fil du petit ballon d’essai : le duc de Cumberland et les grands seigneurs qui l’entourent ont servi d’écuyers de

main aux aéronautes, el la duchesse de Bourbon en personne a tranché le dernier lien de la superbe machine. Une centaine de cavaliers s’élancent pour la suivre au plus près, grâce aux relais disposés avec soin. Le globe, arrivé à la hauteur de Monceau, planait puis, au gré d’un vent modéré, traversait la Seine entre Saint-Ouen et Asnières, survolait Gennevilliers, el franchissant de nouveau le fleuve près d'Argenteuil, cinglait

-vers le Vexin. Le duc de Chartres et le duc de Fitz-James,

vainqueurs de ce rallye-ballon, survinrent au moment même où les aéronautes dressaient le procès-verbal de leur descente, à dix lieues de Paris environ, entre Nesle et Hédouville, avec le témoignage des curés voisins. Le prince et son compagnon mettaient leur signature au bas du document et écoutaient avidement le récit de Charles.

« Ce n’est pas tout, Monseigneur, je m’en vais repartir. — Comment repartir? — Vous allez voir. Il y a mieux : quand voulez-vous que je descende ? — Dans une demi-heure. — Eh bien ! soit, Monseigneur, dans une demi-heure, je suis à vous ». Robert descendit du char et Charles repartit seul, comme un trait, à plus de quinze cents toises ; mais, ballotté

par des courants contraires, il eut la plus grande peine à

redescendre, à une lieue du premier atterrissage, après trentecinq minutes d'angoisse. L’impression de cette folle course fut telle qu'il ne devait plus se hasarder dans l'air.

Le duc de Chartres, se jouant de la distance, rapportait le procès-verbal et le remettait le soir même au Journal de Paris, en sorte que, dès le lendemain 2 décembre, toute la capitale informée s’entretenait de l'événement.

Un peuple immense attendait Charles à sa porte pour l’acclamer. Il revenait simplement par la diligence, avec son compagnon, à 5 h. et demie du soir et recevait les compli-

ments et les bouquets des poissardes. Puis il se rendait au

Palais-Royal pour remercier le duc de Chartres : la Fayette lui-même l’y menait dans son carrosse. La foule s’amassait alentour ; quand Charles sortit, les plus enthousiastes coururent le prendre jusque sur l’escalier, l’enlevèrent et le portèrent en triomphe jusqu’à la voiture. Ils eussent dételé les chevaux et l’auraient reconduit à bras, à l’anglaise, si les

plus sages n'avaient observé qu'il fallait respecter le carrosse du marquis de la Fayette.

A huit heures du soir, le globe iqui, après avoir été vidé et plié; avait cheminé sans doninagé, rentrait à Paris triomiphalemerit par le faubourg Saint-Denis ; la lueur des flämbeaux et l’acclamation populaire l” éstortaiéht jusqu’à la placé des Victoires !.

Le maître du Palais-Royal, qui s’était tant démené autour des aéronautes, ne recueillait pour sa part le moindre brin de laurier, le moindre mot d'approbation. On l’eüt gouaillé plütôt. Quelques jours après, raconte l’abbé de Véri, l’on parlait de ce voyage aérien devant la famille royale, dans le momernit d’une consuliation des médeciris. Un courtisan, pour flätter l’antipathie du Roi, voulut ridieuliser le duc de Chartres en le surnommant le jockey des globes. Ün médeciti, mândé de Paris el encore neuf à la our, osa dire son mot : & Ne väütil pas mieux courir après une curiosité aussi intéressante que de courir toute la journée après des cerfs? » Un silence général et profond suivit cette réflexion : chacun sentit là critique de cette passion de la chasse; si enracinée chez les princes et surtout chez le Roi.

Le voyage de Charles autorisait tous les espoirs. L'air

sémblait tout près d’être conquis et l’aiour-propre nâtional

rimait aussitôt ce quatrain :

Les Anglais, nation trop fière, S'arrogent l'empire des mers ; Les Français, nation légère, S’ emparent de celui des airs.

Éa riâtion se flatiait de précéder cette fois dans là navigation fiouvelle rios étérnels rivaux. Maintes tentatives vont $6 succéder l’année Süivante däns nos plus grandes villes: Lyon, Dijon, Marséille, Strasbourg, Rôuen, Bordeaux, Versäiiles auront chacune leür âérostat et leurs äéronautes ; 1784 est l’année de la fièvre ballonnièré. Le ciél, cette année-là, est affronté par mille montgélfiérèés ou ballons perdus: Chä-

: Bach., 3 AC. 1783.

LA SECONDE RÉPUTATION DU DUC DE CHARTRES : L'ANGLOMANE 427 eun s'offre une expérience à bon marché: c’est la marotte publique que la police doit réfrénier. Ges pétites montgolfières transportent avec elles leur réchaud; une époñge : imbi-

bée d’esprit-de-vin, et les propriétaires redoutent pour leur . toit ces engins incendiaires. Une ordonnance de police du

23 avril 1784 régleménte cetté nouvelle circulation : défense de fabriquer ou de lancer des ballons emportant des réchauds, des artifices ou autres matières en flamme ; ordre de déclarer toutes les machines aérostatiques destinées à volet. Seront

seuls autorisés à prendre l'air, au jour et à l'heure fixés, les âéronautes reconnus.

Lés dames, pour s’initiér à l’aéronaulique, s’attardent aux

cours dé physique ét dé chimie ; leurs rubans proclamiaient

le parti qu’elles avaient embrassé: Charles où Montgolfier ! Bé duc de Chärtres devañice tous lés amäteurs. Le succès de Charles et de Robert l’engage aussitôt à posséder son baHon, sä caroline, ët des jañivier 47824, les frères Robert 8e mettent à l’œuvre à Saint-Cloud. Ils coristrüisent ün ballon cylindrique

. de 52 pieds de long, térmirié par deux héimisphères de trente pieds de diämètre : le taffetäs, enduit sur ses deux facés de

soie élastique, était le plus fort qui se fabriquât. Les expérierices précédentes avaient prouvé que l’aérostat peut trouvêr un soutien dans l’äir : il S'agissait fnäinteriant de lé diri-

gér. Les constructeurs comptäietit diriger leur machitie avec

dé lärges rames ou ailes dé taffetas que commandait un long léviér à ün bout de l4 galerie, tandis qu’à l’autre bout était adapté un fort gouvernäil. Au printemps, le balloñi devait êtré transporté à Calais : le prince comptait entreprendré le passage de Calais à Douvres, voire le voyage de Loridrest. H attendait avec impatience l’achèvement de cette grande machine qui lui coùtait, dit-on, quarante mille livres.

Le moment venu, le physicien Charles, qui né se fiait pas à cet appareil de direction, né voulüt pas &arder la respotisabilité de l'expérience. I déclara que l’érostat ne valait pas mieux qüe l’autre et que c'était un jeu d'enfant de recommen-

cer la mérñié chose. Pourtant le prince persistait à vouloir ÿ

Méta, 27 janv. 1784: Courrier de l'Europe, 13 févr.

monter. À la veille de l’essai, on annonça que les aéronautes

iraient simplement diner à Villers-Cotterets, à quatorze

lieues: M" de Lamballe parlait de les accompagner. Le M gros temps endommagea le ballon et retarda encore le lancement attendu. %

Le bruit avait couru que le départ aurait lieu enfin le mardi 43 juillet au matin, et la foule des curieux, venus dans la nuit à pied ou en voiture, emplissait le parc de Saint- «

Cloud. Dès quatre heures, deux mille carrosses station- M naient en longues files. Mais une barrique de gaz détona, dessouda les tuyaux et blessa aux mains les frères Robert. Force

fut de remettre l’aventure au surlendemain jeudi 15 juillet, Nombre de gens ne quittèrent pas la place et, à l'aube du … grand jour, l’affluence, massée sur le terrain en amphithéâtre qui permettait à tous de voir, faisait elle-même un spectacle extraordinaire.

Une fois gonflé et équipé, le nes d'un ES trois fois plus considérable que la caroline des Tuileries, fut trans- … porté de l’Orangerie dans ie parc, sur la place dite des quatre-vingts jets, aux applaudissements de l'assistance saisie par la majesté de cette machine. Les jeunes femmes | des frères Robert tenaient à droite et à gauche deux des cordes qui la retenaient. À huit heures, les deux pilotes et leurs beaux-frères s’embarquèrent ; puis le duc de Chartres : monta à son tour en saluant l’assemblée qui répondit par des acclamations. Les Suisses, les travailleurs et les premiers rangs du public masquaient la vue de la galerie: on leur cria de se baisser ou de s’asseoir. Alors ils mirent un genou | en terre et l’aérostat s’élança, parmi ces hommes prosternés. « Les aéronautes, dans leur crainte de donner contre les arbres, Jetèrent trop de lest, le prince tout le premier, et le ballon, happé par la nue, disparut en moins de trois minutes. … Quarante minutes après, on l’apercevait dans sa rapide des-. cente. On apprenait bientôt qu’ils avaient atterri dans le pare de Meudon, après avoir rasé l'étang de la Garenne. Une femme, qui gardait des vaches, s'était enfuie épouvantée à leur approche ; plus hardi un enfant, attrapant le grelin lancé par le prince, leur avait permis de débarquer à sec. Le

duc, aussitôt rejoint par un des jockeys qu’il avait envoyés

en station sous le vent, enfourchait son cheval et arrivait à Paris à neuf heures un quart, le premier des courriers pour üirer d'inquiétude la duchesse de Chartres.

La Gazette de France ne souffla mot de ce voyage manqué qui donnait trop à jaser aux badauds. Construire une superbe machine pour voler juste quarante-huit minutes, de Saint- Cloud à Meudon, celte disproportion des préparatifs au résultat n’échappait pas au ridicule. La malveillance eut tôt fait d'expliquer cet insuccès ; si après leur beau départ, les aéronautes étaient descendus piteusement, c’est que le prince, pris de froid et de peur, avait demandé à regagner la terre.

Au vrai, il avait gardé tout son sang-froid et accompli luimême la manœuvre de salut. L’aérostat, soudain emporté et enveloppé dans les nuages, tourbillonnait sous le vent qui le secouait avec fureur. Les voyageurs durent sacrifier aussitôt leur appareil de direction qui offrait trop de prise à la tourmente. Spectacle horrible ! « Une mer de nuages informes, se roulant les uns sur les autres », semblait leur ôter l'espoir de revenir jamais à terre. Toute leur machine, de plus en plus secouée, faisait entendre de sinistres craquements. Les cordes de soie qui suspendaient le ballon intérieur (nouvel organe imaginé pour assurer à volonté la montée ou la descente sans aucune déperdition de gaz), se rompirent ; libre, ce ballon tomba sur la soupape et la boucha, précipitant encore l’ascension. En vain ils tentèrent avec un bâton de repousser ce funeste engin qui crevait avec le fracas d’un canon... Les frères Robert, effrayés du danger où s’était exposé un prince du sang, trop confiant en leurs talents, n'avaient plus leur tête : l’un deux s’écria: « Monseigneur, nous sommes perdus ! — Il doit cependant y avoir quelque chose à faire, riposta le duc. —' Oui, c’est de percer le ballon — En quel endroit? — Où vous voulez! » Le prince saisit un des étendards et perça par deux fois l’aérostat qui se déchira d’environ sept à huit pieds. Ils descendirent aussitôt, jetant du lest pour modérer la vitesse de leur chute. Personne ne fut blessé :

1 Bach., 16 juillet; Nouv. extraord., Courrier de l'Europe, 93, 21, 30 juillet.

des six bouteilles pleines qu'ils avaient simplement posées sur le plancher de la galerie, une seule se trouva cassée À.

Le public malicieux préféra en croire les vaudevilles et les brocards. On avait chansonné le prince avant, d’après le mot de M" de Vergennes qui avait observé que le duc de Chartres s’embarquait dans l’air, «apparemment pour se tenir au-dessus de ses affaires » ; on le moqua bien davantage après. Il fut admis que la bravoure lui avait fait défaut au ciel comme sur mer et qu'il ne valait rien sur aucun élément. $es ennemis aux aguets, prompts aux allusions malignes, ne manquèrent pas une occasion de le mortifier. Un soir qu’il assistait à une représentation de Zeémire et Azor, le public applaudit à tout

rompre, en se tournant vers la loge du prince, cette ariette .#

de la scène 4 du second acte :

Plus de voyage qui me tente !

Je veux mourir Vieux, si je puis.

Je ne serai plus qu’ une plante

Et je prends racine où je suis.

Passe encore pour alter sur terre, . C’est un plaisir quand il fait beau !

Passe encore pour aller. sur l’eau,

Quoique je ne m'y, plaise guère.

Mais voyager sur les nuages

Et voir là-bas, là-bas, 1à“bas,

La terre s enfüir sous ses pas...

Cela dégoûte des voyages :

La tête tourne d’y penser.

Je.ne veux. plus recommençer.

Le duc essaya d’abord de faire bonne contenance; mais il ne put y. tenir et, se retira, tandis que dk on criait bis. à, l acteur quin ’osait reprendre le couplet?. ;

IL fit présent à à l’ Académie des Sciences du ballon de Saint- Cloud, qui n 'avait point souffert de l aventure. Jen coùlait deux mille écus rien que pour le remplir « de gaz. Aussi, la compagnie comptait-elle le garder simplement, parmi les machines curieuses, Sans en faire RUEUR UGS

‘ Relation des frères Robert (Métra, t. 16, p. 330 sq.) * : Bach, 17 4 juillet ; 4 et 13 août,

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