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CHAPITRE XII

Il n’est pas jusqu'aux brouilleries, semées par M" de Montesson entre le père et Le fils, qui n’alimentent la chronique aux dépens du duc de Chartres. Tous les incidents, inévitables entre belle-mère et beau-tils, se tournent contre lui: il récolte tous les torts.

Le duc d'Orléans, embourgeoisé, n’occupait plus guère les nouvellistes que par ses accès de fièvre-quarte, ses complaisances pour son épouse sans titre et ses boutades contre son fils. A peine reparaissait-il à Versailles pour Îles cérémonies du nouvel an, du jeudi saint et de la Pentecôte. En 1783 et 1784, 1l n’assiste qu’au chapitre du Saint-Esprit, le lundi de la Pentecôte. En 1785, il se montre davantage : il est présent au lavement des pieds le 24 mars, au chapitre du Saint-Esprit, le 45 maiet, le 47 mai, au baptème du duc d’Enghien, son petit-fils. Il restait huit mois de l’année à la campagne, soit à Sainte-Assise, chez sa femme, soit au Raincy où il retrouvait son plus grand plaisir, la chasse, avançant volontiers son départ et retardant son retour à Paris où il vivait retiré dans son hôtel de la Chaussée d’Antin.

Il représentait sous Louis XVI une survivance de cette époque Louis XV, qu'on avait condamnée dans l'esprit du

+ jeune Roi comme le règne même de l’immoralité ; aussi ne se

sentait-il plus à l’aise à la Cour, où pourtant sa bonhomie et sa facilité lui ménageaient toujours le meilleur accueil. Il était resté hautement l’ami de Choiseul, le plus grand ministre à ses yeux que la France eût jamais connu. Patriote, il aurait Philippe-Egalité dés 28

presque partagé les préventions populaires. Il supportait impatiemment l’anglomanie, et ce sentiment l’eùt rapproché

de Louis XVI, s’il n’eût d’abord désapprouvé la guerre

d'Amérique qu’il jugeait injuste dans son principe”.

Ainsi il n’était plus duc d'Orléans que sur l’Almanach Royal; ne pouvant faire que sa femme fùt déclarée princesse, il s'était fait à la lettre M. de Montesson. Resté prince du saug, ne lui eût-il pas fallu paraître seul en public, partant renier chaque fois l'épouse qui souffrait tant de rester clandestine. Son histoire n’est plus que celle de sa femme.

M“ de Montesson devait tenir le rôle difficile d’épouse sans titre. Humble comme une maîtresse, elle eùüt été moquée ; haute comme une épouse légitime, elle eùt été haïe ; sa patience, sa raison parvinrent à l’asseoir dans cette situation scabreuse de déclassée. Elle n’était pas princesse, elle n’était plus marquise : elle fut. Madame tout court, comme M”° de Maintenon. Elle rejeta même son nom de veuve et, par lettres patentes discrètement enregistrées sur requête au petit jour le mardi 28 août 1781, fut autorisée à procéder tant dans les tribunaux que dans les actes et contrats volontaires sous ses seuls noms de Charlotte-Jeanné

Béraud de la Haye de Riou, dame de la baronnie de Saint |

Port?, Elle finit par gagner la bienveillance presque générale, mais en tirant avec elle son gros prince en marge du monde officiel, hors des tracas de l’étiquette.

Pour le retenir et toujours à l’exemple de M" de Maintenon, elle le tourna vers les œuvres et la dévotion. Dès l’automne de 1775, il obtenait l'établissement d’une paroisse, annexe de Saint-Roch, dans son quartier de la Chaussée d’Antin, qui serait desservie par les Capucins du faubourg Saint-Jacques *. Le lundi 15 septembre 1783, ces Pères quittèrent en procession le couvent de Saint-Honoré pour se rendre dans leur nouveau monastère, construit par Brongniart non loin de l'hôtel du duc d'Orléans. L'église conti-

* M de Montesson, Lettres à l'abbé Maury, Rev, rétrosp., 2 sérié,

2 Arch. Nat., X1e 8.834, f° 183.

Bach,, 21 oct, 1775, 21 et 23 oct, 1778,

nr 6 brin Reed OR DES V CE RE PEAR

güë et ouvrant sur la rué avait été bénite par l’archévéque dé Paris lé 20 novembre 1782.

Sensible par complexion, le prince, qui avait mérité du chevalier de Boufflers le surnom de « montagne de bonté », pratiquait naturellement la bienfaisance. Bon an, mal an, il ÿ émployait deux cent vingt mille livres, répandues sur ses terres, en particulier sur celle de Saint-Port qu’il choyait et vivifiait et sut sa capitainerie du Raincy, où il adoucissait la rigueur dés lois pour la chasse.

Pour l’amuser et prévenir en lui le regret de son rang, M*° de Montesson s’ingénia à rassembler tous les agréments d’un luxe de bon goût. Elle tint done grand état, mais sans faste, groupant autour d’elle une sorte de cour.

La considération qu’on refusait à la princesse vint à la maîtresse de maison. Depuis que la haute société s'était émiettée en compagnies intimes, en coteries, Paris ne comptait plus guère, comme grandes assemblées, que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la duchesse de Ia Vallière. L'hôtel de la rue de Provence fut une des dernières maisons de l’Ancien Régime, un des derniers refuges de la politesse française !. La salle de spectacle y était aussi simple qu'agréable : un rang de loges circulaires, qu’occupaient les dames de la maison, cernait l’amphithéâtre de forme ovale. Ce théâtre de société primait sur tous Les autres, non seulement par le rang et le talent des acteurs, par l’éclat de l’assemblée, mais par le choix même des pièces et leur mise en scène. L’Ang'ais d'Hèle, Marmontel, le Fèvre le dirigèrent successivement. Il donnait jusqu’à deux ou {rois représentations par semaine, et comme il jouait durant le carème, tandis que les théâtres publics étaient clos, et qu’il présentait des nouveautés, hasardant même des pièces refusées par la censure comme le don Carlos de le Fèvre (mardi 22 avril 1783), chacun à la Cour comme à la Ville souhaitait d’y être admis. Les saisons d'hiver, de 1777 à 1780, y furent particulièrement brillantes. Le duc d'Orléans, le vicomte de Gand, les frères de Ségur, le comte d'Onézan, M°"* de Montesson, la

! Lévis, Souv. et portr,, Paris, 1813, p, 248.

comtesse de La Marck, la marquise Ducrest composaient l'illustre troupe. Le prince partageait avec sa femme le goût des planches. Il avait acheté au printemps de 1715 la superbe collection dramatique rassemblée par Pont-de-Veyle, l’une des plus complètes connues ; il jouait les rôles de paysan et de financier avec sa rondeur ordinaire ; il se surpassa dans le personnage de Forlis, des Dehors trompeurs de Bussy, et dans celui de Freeport, de l’Ecossaise de Voltaire. Sa femme, en comprimant son embonpoint, tenait l’emploi de jeune première, avec moins d’art que d’adresse {.

Ce théâtre de société était surtout destiné à produire les œuvres de la maîtresse de maison. M" de Montesson ne se contentait pas d’être actrice. Elle grillait de se faire applaudir comme auteur non-seulement sur son théâtre, mais encore à la Comédie-Française. C'était là le faible de cette femme, ailleurs si Judicieuse, et par où elle donnait prise aux envieux, qui guettaient l’occasion de la mortifier. Comme elle avait obtenu chez elle des succès de déférence, elle se crut de taille à réussir sur une grande scène. Le jeudi 8 mai 1785, les Comédiens Français annonçaient la première représentation de la Comtesse de Chazelles, comédie en cinq actes et en vers, que l’acteur Molé avait présentée à ses camarades sans en nommer l’auteur. Mais le bruit public désignait M” de Montesson, et les gens de la cour se promettaient d’assister en force à cette première. Le duc d'Orléans flairait quelque cabale : 1l était venu tout exprès à Paris et attendait dans les transes Les nouvelles qu’on lui apportait d’acte en acte. Au troisième, la pièce était sifflée, et le lendemain tout Paris en blâmait l’immoralité. Un véritable conseil littéraire se tint rue de Provence. Le marquis de Montesquiou, le maréchal de Duras, le comte de Bissy, Suard opinèrent. Suard seul conseillait de tenter une seconde représentation : l’auteur, se rangeant à l’avis général, eut la sagesse de retirer sa pièce, mais elle voulut la faire imprimer pour en appeler du parterre au lecteur?. Femme de lettres désignée parmi celles qui

‘ Corresp. de Grimm, mars 1777, avril 1778 et 1780; Bach., 10 mars, 16 avril 1775 et 18 avril‘ 1783.

* Corresp. de Grimm, mai 1785.

devaient composer la section féminine de l’Académie française, projetée par d’Alembert, elle s'était déjà offert les joies de l'édition. Dès 1772, elle avait réuni quatre pièces en deux volumes in-8°. De 1782 à 1785, elle faisait tirer à douze exemplaies par Didol l'aîné ses œuvres complètes (soit douze comédies, deux tragédies et quelques mélanges), en huit volumes grand in-8° sur papier d’Annonay. Aucun ne fut vendu. Consciente de son rang qui ne lui permettait point de courir les risques des auteurs vulgaires, elle les distribua à ses amis sous le titre d'OEuvres anonymes.

Le duc d'Orléans ne connaissait plus qu’un souci: épargner à Madame, cette femme nerveuse et sensible pour la santé de qui il tremblait sans cesse!, toute déception littéraire ou mondaine. Mais, même dans cette retraite de la Chaussée d’Antin, les rigueurs de l'étiquette atteignaient parfois l'épouse sans litre. Sans doute avait-elle par deux fois en avril 4718 la gloire de compter Voltaire parmi les spectateurs de son théâtre. Elle le recevait dans sa loge avec le duc d'Orléans ; et comme l’illustre vieillard pliait le genou, elle le relevait en l’embrassant, le cajolait et lui disait d’une voix attendrie : « Voilà le plus beau jour de mon heureuse vie! » Mais elle souffrait qu’on remarquât chez elle labsence de la famille royale, de la maison de Condé, de cer-

tains ambassadeurs, et, jusqu’à la donation du Palais-Royal,

du duc et de la duchesse de Chartres. Le #4 juin 1782, le comte et la comtesse du Nord acceptèrent de se rendre à la fète que leur offrait le duc d'Orléans. Mais ils se bornèrent à paraître au spectacle, le comte, sous prétexte d’indisposition, se retira avant le magnifique souper de fraises qui leur avait été préparé : par respect pour l’étiquette, ils ne crurent pas pouvoir manger chez M” de Montesson?.

Du moins à la campagne, en voyage, où l'étiquette fléchissail, la vie redevenait possible et le duc d'Orléans respirait. Il se sentait à l’aise à Chanteloup, où l’on ne chicanait pas sa femme sur son titre de princesse. La duchesse de Choiseul se félicitait de son hôte avec M" du Deffand: « Je suis fort

4 Bach., 22 sept. 1782.

2 Mr D'OnsrkIrCH, Mém., 4 juin, ? juillet 1782; Bach., 6 juin 1782.

contente de mon gros prince. Il est très bon homme. Je ne le vois que pour faire sa partie de 4rictrac ou le voir jouer au biribi, tandis que je joue au pharaon : le reste du temps, il chasse ou se promène, Il paraît content de tout ce qu'il voit ou de tout ce qu’il fait. Il a le mérite de laisser l’âme en paix. Sa chaste et modeste épouse est douce, polie, réservée jusqu’à la contrainte ; elle remplit son cœur et il remplit sa tête ; cela leur suffit à l’un et à l’autre et à moi aussit, » Ce fut un séjour flatteur que M”* de Montesson fit à Brienne en 1783. Le comte de Brienne la traita en princesse, la petite ville prit le ton d'un Versailles en miniature, et le souvenir de ces fêtes resta dans la mémoire des élèves de l’Ecole Militaire. Le duc d'Orléans et sa femme présidèrent à la distribution des prix : Bonaparte et son camarade Bourrienne obtinrent le prix de mathématiques, et la tradilion veut que M"° de Montesson ait couronné le futur Consul qui devait lui rendre sa fortune?. — Le prince Henri de Prusse, qui avait figuré rue de Provence en 1782, ne dédaignait point de s’arrêter, sur la voie du retour à Sainte-Assise, les 4 et 5 novembre 1784, Le duc d'Orléans prenait plaisir à causer avec lui de choses militaires. Quel gré ne lui savait-il pas de cette halte que notait la Gazette de Leyde !

Pour sa femme il eût acheté toutes les complaisances, Il

eût passé par tous Les projets de son fils, pourvu que le due

de Chartres se montrât aimable envers sa belle-mère, Il écri-

vait de Sainte-Assise le 8 juin 1781, à de Mary, secrélaire de |

ses commandements au Palais-Royal :

-:1J0 doute fort, d’après ce que m'a dit mon fils et la manière dont il s’y prend, que l'Opéra revienne jamais au Palais-Royal ; il croit s'entendre en affaires et n y entend rien du tout. Il est ici, et toutes les duchesses, d’une manière charmante pour Madame : c’est toujours cela de gagné dont il faut jouir. Le reste est tant pis pour lui”.

Dans sa discrète ténacité, M"*° de Montesson ne désespérait

4 De Chanteloup, 20 juin 1779.

? BOURRIENNE, Mém., éd. Garnier, I, 23; Georgetie Ducresr, op, cit, I, 41. * Rev. des autogr., V G, Charavay, janv. 1902.

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