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Elle est essentiellement, au dire de Browning lui-même, l’étude très fouillée d’une âme de poète, dont il a voulu, par-dessus tout, montrer le développement.
« Tout mon effort » — dit-il (2) — « a porté, en la composant, « sur les incidents du développement d’une âme (3), bien peu d’au- « tres choses, à mon avis, méritent d’être étudiées. »
Ainsi, ce n’est plus une esquisse —— comme celie que Browning avait déjà tenté de faire dans « Pauline ». Ici, c’est le portrait complet du poète idéal qui, hors du type commun, réunit en sa vaste personnalité, tous les attributs variés que peuvent posséder, en partie, les autres hommes. C’est en ce sens et malgré ses habitudes (4) bien plutôt un type moderne qu’il nous offre, et, en outre, malgré le nom qu’il porte, à peine italien. Bien qu’il lait placé dans un milieu purement moyenâgeux, Browning, qui est préoccupé avant tout, d'analyse psychologique, ne fait que peu de cas du portrait tracé de lui par la plupart des chroniqueurs. Il se sert d’abord des indications que lui fournissait la Divine Comédie de Dante, les amplifie à sa manière, et crée quelque chose qui est bien à lui : un personnage, dont il trace, en premier lieu, la rêveuse enfance, ensuite la jeunesse et en dernier lieu l’âge mûr. Nous avons ainsi l’étude très précise des étapes du développement graduel par où passe une âme tout à fait à part, mais dont le caractère marquant est d’être essentiellement irrésolue. Aïnsi, on pourrait dire que les trois premiers livres du poème représentent son héros sous les apparences d’un Hamlet de la Poésie, tandis que dans les trois derniers, le personnage devient un Hamlet de la Politique. En conséquence, c’est son indécision qui nous est donnée comme une des causes majeures de son insuccès. Trop rêveur (5) dans un siècle d'action, trop idéaliste dans un milieu banal, il se trouve, tel Paracelse, paralysé non seulement par son ambiance, mais aussi par ce que son génie renferme de très particulier, en même temps que par son égoïsme étroit et un orgueil démesuré. Mais c’est surtout son incertitude, son incapacité foncière de prendre nettement parti dans les situations difficiles où il se trouve, qui le carac-
(2) Dans la préface de l’édition dédiée à Milsand (1863).
(3) Shelley dans la préface de Laon AND CyNTHA dit qu’il avait dans ce poème l’intention : « To tllustrate the growth and progress of an individual mind. »
(4) Chez Browning existe en effet cette curiosité universelle, cette aptitude à s’éloigner, à se projeter hors de lui, à vivre la vie intellectuelle des hommes d’une autre époque que la sienne, cette plasticité de l'imagination n’étant possible qu’à un écrivain du xix* siècle.
() Ainsi le poète dans « Pauline » peut être considéré comme le rêveur de toutes choses, « Paracelse » le rêveur de la Science, et « Sordello », le rêveur de l'Art,
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térisent. Si, en tant que Poëte, et à cause de son génie, il triomphe aisément de ses contemporains, en tant qu’homme, il échoue toujours, par suite de la faiblesse de sa volonté, dans les luttes où il espère l’emporter. L’écœurement et le dépit s'emparent donc de son âme lorsqu'il voit l'écart qui existe entre ses vastes visées et ses réalisations immédiates. Un génie tel que le sien, nous dit Browning (6) est, forcément, et par avance, voué à la stérilité, parce que, épris du seul Absolu, il ne saurait, en aucune manière, se contenter du Relatif. Balloté de la sorte, il ne fait qu’aller de déboires en déboires. La Vie, à la longue, le renseigne et l’éclaire. Il en vient alors à choisir un idéal moins élevé que celui qu’il s'était tout d’abord proposé. Il conçoit finalement l'espoir de pouvoir se consacrer à son pays, et croit avoir enfin trouvé sa véritable voie, puisqu’il estime qu’en embrassant la cause du Peuple, il pourra réellement aider la seule qui vaille la peine d’être défendue : celle de l'Humanité. Fort malheureusement pour lui, il est, en la circonstance, très mal servi par le sort : au moment même, si critique, où il lui faudrait prendre irrévocablement une décision, il découvre qu’il est le fils du chef du parti des Gibelins vers lequel se portaient jadis toutes ses sympathies. C’est de ce même côté que Palma, $a bien-aimée, s’est rangée, tandis que lui-même, pour des motifs les plus louables, croit devoir se vouer à la cause des Guelfes. Sans doute, un avenir éclatant s’offrira à Iui s’il consent à renoncer à son idéal humain, — tout comme il avait récemment appris à renoncer à lui-même. En effet, on lui propose le commandement des armées de Frédéric IT ; il se trouverait donc, du même coup, à la tête de tout le gouvernement gibelin du nord de l'Italie. Par là son intervention dans les affaires humaines deviendrait, après tant de tâtonnements, chose réalisable et fort efficace. Mais, d’un autre côté, il ne se rend pas moins compte qu’il lui sera impossible de renoncer à Pidéal si cher et si beau qu’il vient d'adopter. De sorte que, la lutte intérieure à laquelle il livre son âme étant trop forte pour le faible
- corps qui l'enveloppe, il meurt brusquement, le cœur brisé.
Voilà, rapidement résumé, le fond même du poème. On voit donc que le thème en est très élevé, puisqu'il se rapproche
sensiblement des drames Cornéliens, qui nous sont familiers, où le
Devoir et l'Amour (7) sont constamment en lutte. À ce seul titre, il
avait, certes, de quoi nous séduire. Aussi, après avoir étudié l’œuvre
avec l'attention qu’elle mérite, s’explique-t-on difficilement l’espèce
(6) Cf. « Pauline » : « À mind like this must dissipate itself. >» (Vers 291. (7) Avec cette différence qu'ici c’est de l’amour de soi qu’il s’agit.
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d’effroi avec lequel les lecteurs, en général, s’en écartent, se l’imaginant en effet comme une espèce d’immense forêt touffue, où l’on est à peu près sûr de s’égarer, même si l’on ne s’y aventure pas absolument à la légère. Peut-être les difficultés d’interprétations paraissent-elles, à de certains moments, réelles, mais hâtons-nous de le dire, elles ont toujours été fortement exagérées. Il ne faut, en aucune façon et surtout pas d'avance, les croire insurmontables. Lecteurs et critiques eussent été souvent mieux inspirés s’ils avaient tenu davantage compte des preuves indéniables que Browning, par ailleurs, avait fournies d’un esprit hors ligne, s’ils s'étaient tout au moins rappelé les dénégations énergiques que lui-même avait constamment opposées à toutes leurs remontrances (8). Quant aux objections plus sérieuses et plus fondées que l’on ne tarda pas à ajouter aux premières, il ne pouvait guère les prévoir à cause de la constitution si particulière de son propre esprit (9). En effet, une intelligence comme la sienne — lorsqu'elle s’adresse au commun des mortels — oublie presque toujours que son extrême originalité personnelle, son exceptionnelle agilité mentale, ne sauraient être celles de tout le monde. Combien rares sont ceux, en effet, qui puissent se flatter d’être doués comme il l'était, de posséder la facilité de pouvoir passer instantanément d’un groupe d’idées à d’autres très différentes des premières, de saisir tout de suite et sans effort les rapports cachés qui relient les choses en apparence disparates, et d’avoir enfin des connaissances aussi encyclopédiques que les siennes? car lui sait trop de choses et d'ordinaire son lecteur n’en sait pas assez.
L’objection majeure que l’on pouvait donc à bon droit opposer à Browning, était d’avoir imaginé que tous les lecteurs seraient capables de le suivre, quelle que fût la rapidité de ses transitions, l’universalité de son savoir. |
(8) « On voudrait », disait-il avec dépit, « que je me donne plus de mal, mais je ne fais que cela ! >» Comparez avec ce qu’il dit en 1872 : « Nor do I apprehend any more charges of being wilfully obscure, unconsciously careless or perversely harsh. » Le plus surprenant de l’affaire c’est que Browning s’imaginait, en écrivant « Sordello » s’être mis à l’abri de tout reproche d’obscurité : « This time at any rate the public shall not accuse me of being unintelligible », dit-il dans sa lettre à Marston en 1840.
Comparez ceci avec ce qu’il écrit encore près de trente ans après (Lettre du 5 nov. 1868) : « I can have little doubt but that my writing has been, in the maïn, too hard for many 1 should have been pleased to communicate with ; but I never designedly tried to puzzle people, as some of my critics have supposed. On the other hand, I never pretended to offer such literature as should be a substitute for a cigar, or a game at dominocs to an idle man. »
(9) Landor écrivit : « 1 only wish he would Atticize a litlle. Few of the Athenians had such a quarry on their property, but they made better roads for the conveyance of their material. »
Mais, en outre, on pouvait non moins lui reprocher d’avoir cru pouvoir rassembler en un seul et même cadre, les genres les plus divers. En effet, « Sordello » complique singulièrement la tâche de celui qui cherche, de prime abord, à l’interpréter, en faisant entrer, —— indépendamment de certaines choses qui paraissent des hors-d’œuvre, — ce qui s'accorde si mal avec un poème que l’on croit être, par définition, narratif, à savoir, l'élément philosophique. Or, c’est un fait avéré qu’un lecteur, quel qu’il soit, en abordant un ouvrage, se préoccupe d’ordinaire plus de savoir si celui-ci va être pour lui un délassement ou au contraire une fatigue pour son attention, que de se demander s’il possède une profondeur très grande. D’autre part, l'Anglais « moyen » manifeste peu de goût pour des études à allure psychologique. « Sordello >» étant dans la pensée de Browning l’étude approfondie d’une âme très particulière, cette personnalité exceptionnelle serait, selon lui, bien mieux mise en relief du fait même d’être placée au milieu d’une période d'histoire qui lui paraissait susceptible de faire ressortir toutes les caractéristiques essentielles du héros. À vrai dire, il semblait oublier que cette époque était très peu connue et, de plus était celle d’un pays étranger. C'était donc, déjà. de parti pris, sensiblement restreindre le nombre de ceux qui pourraient trouver plaisir à lire son œuvre, puisque de pareilles matières pouvaient seulement intéresser les spécialistes avertis. On peut, il est vrai, dire à sa décharge que si l’époque choisie, — à savoir celle de l'Italie du treizième siècle, — en est une particulièrement confuse, elle est en même temps une des plus hautement intéressantes que l’on puisse étudier, car, à coup sûr, c’est celle où l'esprit humain a poussé le plus loin son insatiable esprit de curiosité. Sans doute, maïs ce qui devait le plus rebuter le lecteur ordipaire, c’est le fait que le poème, tout en présentant l'aspect extérieur d’un roman en vers, était au fond, moins le récit d’un roman banal que l'analyse complexe et profonde d’un drame intime et poignant où le lecteur devait assister à toutes les péripéties que comportent les déchéances successives et le relèvement final d’une âme tout à fait unique en son genre.
Ainsi la partie narrative semblait plutôt restreinte, et le côté histo-
rique insuffisamment développé et mal rattaché à celle-ci. De sorte
que très rares furent ceux qui, après avoir abordé le poème, — alléchés
par l'espoir de lire un roman purement chevaleresque, ne le quittèrent
pas dès qu’ils s’aperçurent qu’en outre l’élément psychologique tendait à prendre une place disproportionnée, — tout au moins en apparence, — avec le reste de l’œuvre.
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« Sordello » devait donc tout de suite, à ce point de vue, paraître un genre trop hybride.
Mais ce n’était pas là le seul inconvénient qu’il présentait ; le style (10) dans lequel il était écrit, bien que d’une originalité puissante, était d’une espèce tout à fait imprévue : ici les associations d’idées n'étaient pas seules nouvelles ; les images, les constructions de phrases, les métaphores étaient tellement inattendues et frappantes que la manière si originale dont tout était mis en valeur restait malgré cela trop déconcertante dans l’ensemble pour que le lecteur ne fut pas complètement dérouté. Le poète étonnait en effet son lecteur non seulement par de brusques soubresauts de pensée, mais encore par une concision extrême qui se heurtait à une déconcertante prolixité. A tout propos aussi, surgissaient à l’improviste d'innombrables digressions. On était à tout moment non moins surpris — quoique charmé cette fois, — de trouver à côté de passages qui paraissaient embrouillés, ou mal venus, des réussites particulièrement parfaites et d’une rayonnante beauté.
Si donc Browning a joué de malheur, la faute, malgré tout, n’en revient-elle pas en grande partie à lui-même? N’aurait-il pas mieux fait de conserver dans « Sordello » cette forme dramatique, nouvelle et si spéciale, qu’il avait inaugurée dans « Paracelse » ? Ensuite avait-il des raisons majeures pour délaisser le vers blanc, dont il s’était déjà servi, avec tant d’habileté, dans ce même drame ? Qu'est-ce qui l’avait porté à choisir le vers rimé décasyllabique ? Etait-ce parce qu’il s’était souvenu de Chaucer qui en avait fait un usage si heureux, ou bien étaitil encore sous le charme de Keats ? Maïs alors, était-ce là le vers qui convenait véritablement à son nouveau poème qui, — de son propre aveu, — était plutôt une étude philosophique qu’un poème narratif ? Enfin, était-il absolument contraint de donner à sa langue une concision aussi extrême que celle qu’il affectait ? Toujours est-il qu’elle présentait pour lui un double désavantage, car elle lui interdissait toute aisance véritable dans la forme en même temps qu’une suffisante clarté dans l'expression de sa pensée.
En réalité, Browning, en la circonstance, avait été grandement impressionné, d’abord par l’échec de « Pauline », ensuite par tous les reproches si libéralement prodigués à « Paracelse », l’accusant d’abuser d’une certaine prolixité de langage. En partie, donc, pour faire plaisir
; (0) Alfred Domett à qui Browning avait envoyé un exemplaire de son poème lui écrivit pour lui dire qu’il était systématiquement ardu à comprendre. Browning dans sa réponse lui dit que sa vie solitaire en était en partie la cause. Voir KenyoN : Robert
Browning and Alfred Domett, p. 28.