‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 102 sur 183 · DAMON · texte numérisé non relu

DAMON

aux critiques, il s’efforça en premier lieu, de rendre son style plus concis (11), et en partie influencé sans doute par le souvenir de Dante, dont il venait d’étudier à fond l’œuvre. Puis, comme il était par nature toujours tenté de chercher des voies nouvelles, il avait cru pouvoir, tout en faisant usage de la forme narrative (12) et en conséquence du vers décasyllabique, qui l’accompagnait généralement, y adjoindre d’autres éléments. Or, le seul véritable avantage que l’auteur pouvait tirer de cette forme narrative c’eût été de pouvoir, grâce à elle, intervenir de temps en temps, et de mieux guider son lecteur à travers le dédale des faits qu’il racontait, en fournissant au passage les explications dont celui-ci pouvait avoir besoin (13). Maïs il risquait par là de couper trop souvent le récit et d’allonger inutilement le poème. Il est vrai que dans son préambule il explique que, s’il l’a fait, c’est bien en dépit de ses préférences personnelles (14) et pour contenter quelques vagues Rédacteurs de Revues. Tout bien considéré, il eût beaucoup mieux fait d'écouter son propre génie.

Mais pour ce qui est des autres éléments : philosophie, digressions, descriptions très abondantes, ils ont de même l’inconvénient de laisser une impression de désordre foncier dans l’ensemble de l’œuvre bien que ce désordre soit plus apparent que réel. Voilà, à n’en pas douter, les raisons majeures pour lesquelles s’est créée la légende qui ferait croire que l’œuvre tout entière est illisible, qu’une obscurité à peu près totale l'enveloppe, que les ténèbres qui y règnent son permanentes et qu’elles résultent autant de la nature même de l'esprit de son créateur que de répréhensibles négligences et d’une réelle incompétence de sa part à atteindre la vraie clarté. Et de même, c’est ce qui explique l’incompréhension, à la fois si générale et si injuste, qu’a rencontrée cette œuvre de Browning chez le public aussi bien anglais que français. Mais qui pourrait admettre que l’on a tout dit sur une œuvre lorsqu’on n’a fait qu'énumérer ses défauts apparents ?

Certainement, nous n’avons pas là rien d’autre qu’une création imparfaite.

(11) Caroline Fox, dans une de ses lettres, disait que Sterling, son ami, avait été frappé de la prolixité (verbosity) de « Paracelse ». Miss Haworth avait malheureusement communiqué cette lettre à Browning lui-même.

(12) Son tort le plus grave était, en s’écartant à tout propos de cette même forme narrative, une fois qu’elle eût été adoptée, de se mettre en contradiction avec elle.

(13) On comprend aisément le désarroi du lecteur lorsque Browning ne lui explique précisément pas ce que celui-ci ne connaît pas, ou comprend le moins, tandis que, dans

. ses digressions, il s’étend longuement sur des détails parfois inutiles.

(14) Lui-même, en effet, trouvait déplaisante l’intervention forcée d’un auteur dans ses œuvres. ù

N'oublions pas — car Browning avec insistance l’a toujours affirmé, et sa parole doit, nous semble-t-il, compter avant tout, — que c'était l’œuvre à laquelle lui-même, — grand poète, historien d’une âme de poète, — attachait le plus de prix. N’est-il donc pas inique que, par une rare malchance, il ait fallu que ce fût celle-là précisément, entre toutes les productions de son esprit, qui lui a fait le plus grave tort auprès de ses lecteurs ? Et que le malheur ait également voulu que ce manque d'appréciation de son incontestable talent se produisit au début même de sa carrière, à l’instant précis où, se sentant en possession de tous ses moyens, il cherchait à donner plein essor à son véritable génie, au moment enfin, où il avait le plus pressant besoin d’être encouragé et soutenu ? Pourtant, l'injustice initiale n’en resta pas là : le public — comme c’est trop souvent son habitude — accepta et depuis a toujours accepté, de condamner, sans regarder d’assez près ce chef-d'œuvre (15). Reçu avec dérision, il est resté depuis lors méconnu, ou totalement inconnu d’un trop grand nombre de lecteurs qui, d’avance, se trouvaient indisposés en sa faveur. L’œuvre, cependant, n’est difficile à comprendre que par endroits, — et le plus souvent parce que le lecteur lui-même manque de l’agilité intellectuelle indispensable pour saisir la véritable pensée de l’auteur. Par contre, une fois qu’on a pu en faire le tour, on reconnaît son incontestable valeur. Indépendamment du sujet, — l’étude d’une âme exceptionnelle — présentant à lui seul, un intérêt hors de pair, la vivacité, l'élévation constante de la pensée qui animent l’œuvre, suffiraient pour la préserver de l’oubli auquel on a cherché à la condamner, La profondeur que Browning déploie lorsqu'il analyse subtilement la nature de son héros, ou l’adresse dont il fait preuve lorsqu'il nous

révèle l’évolution de son âme, ne sont, de même, inférieures à nulles

autres. Enfin, son poème n’est pas moins admirable que la doctrine éthique qui y est formulée, celle qui en anime toutes les parties, et que dans ses œuvres ultérieures, jusqu’à la fin de sa vie, Browning ramènera invariablement au tout premier plan : à savoir, le rôle prépondérant que joue dans la Société humaine l'être prédestiné qu’est le Poète. Cette doctrine, il en a fait, il en fera son Credo essentiel, parce qu’à ses yeux, parmi nos semblables, ce sont les grands visionnaires qui, plus que tous autres, sont susceptibles de guider ceux-ci, de leur rendre

service, car servir l'Homme, c’est servir l'Humanité tout entière, c’est,

(5) Voir par exemple la critique qu’en fit Lowell dans The North American Review, avril 1848 : « It was a fine poem before the author wrote it... » « We may as well say bluntly it is totally incomprekensible as a connected whole. > L’impression de Lowell est celle du lecteur qui n’a lu qu’une fois.

Page 1