‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 108 sur 183 · AU TAT AU ANA AURAI A · texte numérisé non relu

AU TAT AU ANA AURAI A

ont les bras huwmblement ramenés derrière elles, d’autres, les bras croisés sur leur poitrine, d'autres voilent leurs yeux ; quelques-unes soutiennent leur menton et leurs joues livides ; d’autres enfin, inertes de tout leur long, se laissent défaillir, aussi mortes que la vestale enterrée vivante dont toute la force l’abandonne au moment où la grille, au-dessus de sa tête, lourdement se referme. De même, patientes, en silence, demeurent ces jeunes vierges, telles des prêtresses qui, à jamais, expient leur faute impure. »

« Chaque soir, Sordello venait s'asseoir à côté d'elles, semblable, pendant un moment, à chacune. » (52).

Malgré son isolement extrême, son imagination exceptionnellement vive lui permet de peupler sa solitude de personnages fictifs d’abord, la Nature environnante, caressante et très belle, lui fournit amplement ce dont il peut avoir besoin : ses yeux avides de beauté

seront

charmés par un décor unique en son genre. Il en profite pour se

délecter de la compagnie des fleurs, d’abord, puis de celle des arbres. A toute cette compagnie, il prête sa propre vie, ses propres attributs :

« La joubarbe, qui fleurissait, précoce, sur le chaume du hangar, le jour aù ces archers contournèrent les vignes, était

< à ses yeux le chef qui avait quitté ses troupes pour monter —

d'un pas retentissant et lourd — l'escalier du nord, jusqu'aux

L’intensité de la nature aimante de Sordello se manifeste par là. « À dullish grey-streaked cumbrous font, a group

« Round it, — each side of it, where’er one sees, — Upholds it ; shrinking Caryatides

Of just-tinged marble like Eve’s lilied flesh Beneath her maker’s finger when the fresh

First pulse of life shot brightening the snow : The font’s edge burthens every shoulder, so

They muse upon the ground, eyelids half closed ; Some, with meek arms behind their backs disposed, Some, crossed above their bosoms, some to veil Their eyes, some, propping chin and cheek so pale, Some, hanging slack an utter helpless length

Dead as a buried vestal whose whole strength

Goes when the grate above shuts heavily. |

So dwell these noiseless girls, patient to see, ? Like priestesses because of sin impure

Penanced for ever, who resigned endure,

Having that once drunk sweetness to the dregs. And every eve, Sordello’s visit begs

Pardon for them ; constant at eve he came

To sit beside each in her turn, the same

As one of them, a certain space. » (Vers 410-431.)

ARRARAARAARARARAR A À À À À À À À

« chambres solitaires où Sordello ne se rendait jamais. Il liait « ainsi chaque chose captée à la suivante, remplissait chaque « intervalle d’un feston, telle l'araignée aventureuse qui se joue « des distances et file sa toile de bas en haut depuis les barba- « canes jusqu'aux créneaux. Ainsi notre architecte projetait, en « dehors de lui, ses fantaisies, tandis que lui-même demeurait au « centre. Au-dessus de lui, le matin venteux brillait — frais et « joyeux — tandis que se mouvait son allègre trame, constellée « de claires gouttes de rosée ourlées des teintes de l'arc-en- | « ciel. » (53) |

Il est de plus en plus sensible à la beauté, et son imagination | s’intensifie de jour en jour, mais son jugement ne se développe pas, tandis que chez les hommes ordinaires la vie a vite fait de dissiper eurs illusions (54) :

« Notre Monde — par un pacte tacite — se fait fort de faire « tomber ce tissu, quelque brillant qu’il soit, ou graduellement, « ou par un rude choc. Mais ses amples projets se trouvaient con- « trecarrés en la circonstance : car le doute ne pouvait naître que « tardivement chez quelqu'un si bien protégé de ce qui, le mieux.

« fait naître le jugement, à savoir : le souci et la douleur. (En « vérité le Génie ne naît pas au milieu d'épreuves.) » (V. 697).

Bientôt les personnifications arbitraires qu’il a créées ne lui suffi- P

3) « Conceive ! the orpine patch

« Blossoming earliest on the log-house thatch

« The day those archers wound along the vines —

« Related to the Chief that left their lines

«< To climb with clinking step the northern stair

« Up to the solitary chambers where

« Sordello never came. Thus thrall reached thrall ;

« He o’er-festooning every interval

« As the adventurous spider, making light

« Of distance, shoots her threads from depth to height,

« From barbican to battlement ; so flung

« Fantasies forth and in their centre swung

« Our architect, — the breezy morning fresh

« Above, and merry, — all his waving mesh

< Laughing with lucid dew-drops, rainbow-clad. » (Vers 658-672.) (54) « This world of ours by tacit pact is pledged

« To laying such a spangled fabric low

« Whether by gradual brush or gallant blow.

«< But its abundant will was baulked here : doubt

« Rose tardily in one fenced about

« From most that nurtures judgment : care and pain. » (Vers 672-677.)

de

sent plus : il songe que, pour lui tenir compagnie, il lui faudrait des êtres non moins vivants que lui-même, une foule respectueuse, des hommes enfin, qui, reconnaissant sa supériorité sur eux, l’encenseraient et lui rendraient hommage (55). Ce sont alors les moindres personnes qui visitent le château que, par la pensée, il transforme en héros. Bientôt, il en sera de même de tous ceux qui existent dans le monde extérieur au sien et qu’il n’a jamais perçus que dans son esprit. Les personnages les plus illustres de son époque, il les convoque, en imagination, devant lui, les contraint à reconnaître sa souveraineté. Enfin, il en vient à rêver aux hauts faits que lui seul, entre tous, est susceptible d'accomplir, puisqu'il réunit en sa seule personne toutes les capacités accordées aux plus marquants d’entre les grands de la terre. Finalement, il se voit sous l’aspect d’un être qui renferme en lui-même les attributs les plus exceptionnels, susceptibles d’exister seulement dans une divinité telle qu’Apollon :

« Lorsqu'au plus fort du mois de juin, il escaladait quelque ravine encaissée au milieu de laquelle s’éboulaient, retentissants, des milliers de cailloux au vif éclat, par-dessus lesquels un ruisselet, réjoui par l'apport des pluies, glissait avec un chant très doux, il lui semblait que son pied plongeait dans ces eaux sans être mouillé, bien qu’en réalité il foulât les pointes des rochers creusés depuis d'innombrables siècles. C'était pour lui que les vignes formaient des toits, pour lui que les érables dressaient de hautes parois, tandis que, devant lui, toujours plus haut, dans l'air frais, voletait quelque libellule azurée, éclose au milieu du calme frémissant, et qui était destinée à y mourir. Il émergeait de là — sans cesser d’être Apollon — pour apercevoir d'immenses forêts qui, en dévalant les pentes, prolongeait au loin leurs masses. C’étaient tantôt de multiples bosquets de myrtes allègres, tantôt de graves et paisibles ormes qui croissaient tout à l'aise. Fière de se sentir ainsi observée, la forêt, sur le champ, s’efforçait de lui ménager des surprises anciennes. Alors, barrière impénétrable et noire, la voici qui se dressait (ce n'était à vrai dire qu'un nuage qui passait soudain dans le ciel) et se révélait à ce point compacte et opaque qu'elle interdisait désormais tout passage, même à la moindre bestiole ; puis, aussitôt après (le nuage dissipé), chaque bosquet, de nouveau baignant dans les flots de

RARARARARARRARARRRARARR AR À À À À À À

(55) Tout comme le héros de € Pauline ». Cf. vers 474.

« lumière, se révélait arbuste, tandis que ce qui était un moment « auparavant tronc de chêne, n’était plus que simple tige de lierre... « Lui, pourtant, ne consentait pas à dénoncer ces stratagèmes dont « il savait la véritable nature, tant que de livides éclairs ne fussent « survenus dans le ciel d'été. Tout ce sein palpitant se soulevant « et s’affaisant en cadence, n'était, à ses yeux, que la Nature tout « entière cherchant, à la chute du jour, à rendre hommage à la « Suprême Divinité d'Apollon. » (55 bis).

Ainsi, par suite des défauts fondamentaux de sa nature, il s’arroge déjà — par la pensée — toutes les plus éminentes qualités que pourraient, à la rigueur, réunir en leur personne les êtres les plus grands de son époque, qu’il s'agisse du poète Eglamor, le ménestrel attitré du Prince Richard, et dont il a seulement entendu parler, ou même de l'Empereur Frédéric Il, célèbre entre tous :

« Par exemple, ce Frederich dont parlent les Archers. Sûre- «< ment ce jus de la treille qui sort de la tige est quelque vin foncé « et brûlant du pays des Sarrasins que l’empereur boit avec le « Commandant des Croyants, et ces noisettes brunes, à l'écorce « toute plissée et gercée, seront les dattes cueillies sur la branche « que Jean de Briene envoya pour lui rappeler sa pro- « messe. (56).

Il se croit libre de s’estimer légal de n'importe: qui, parce qu’il réunit en lui-même toutes les capacités des hommes, quels qu’ils soient, n'étant pas moins qu’une Divinité, un Apollon. Alors, tout naturellement, sa Daphné ne peut être que Palma, la ravissante fille d’Ecelin, la seule femme qu’il ait jamais vue, demi-déesse à ses yeux, et pour qui il éprouve une adoration mêlée d’espérance vague.

(55 bis) « He climbed.. (June at deep) some close ravine « ‘Mid clatter of its million pebbles sheen, « Over which singing soft the runnel slipt « Elate with rains : into whose streamlet dipt « His foot, yet trod, you thought, with unwet sock, « Though really on the stubs of living rock <« Ages ago it crenelled ; vines for roof, « Lindens for wall ; before him, aye aloof, Flittered in the cool some azure damsel-fly, < Child of the simmering quiet, there to die : Emerging whence, Apollo still, he spied « Mighty descents of forest, etc. »

(56) De partir pour la Terre Sainte.

Mais voici que surviennent des événements imprévus par lesquels Browning laisse entrevoir que la destinée ne va pas tarder à changer entièrement le point de vue où se complaisait (57) Sordello !

Il a, jusque là, vécu de perceptions : c’est maintenant le tour de la pensée (57 bis).

Page 1