‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 111 sur 183 · MP B · texte numérisé non relu

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des formules toutes faites qu’employait jadis Eglamor. Naddo Papprouve, bien entendu, pleinement. Sordello, alors, et à son grand étonnement, réussit au delà de toute espérance. Ce n’était pas certes le labeur fastidieux qu’entraînait forcément la production de pareilles œuvres qui pouvait au fond l’intéresser, mais bien les louanges qu’elles ne manquaient pas de lui susciter et qui flattaient son orgueil (69). Mais quelle soudaine déconvenue n’éprouva-t-il pas bientôt quand il s’aperçut, en regardant de près, que ce dont lui-même faisait le plus de cas, ce n’était nullement la Poésie, mais bien l’importance et l’influence que celle-ci lui valait auprès des hommes ! Quelle joie de s'entendre louer ! Mais quelle amertume, en même temps, de reconnaître qu’il avait fait fausse route ; ainsi le véritable but qu’il visait n’était après tout, pas atteint ! en réalité, il était en train de se complaire, au milieu de cette existence facile, à des joies partielles tout à fait banales et, par là, forcément inférieures, parce qu'incomplètes !

« Le but, en un sens, avait été atteint bien trop rapidement. « Il avait trouvé de louangeuses foules ; leurs yeux, sur le champ, « exprimaient leur approbation, leurs lèvres, sans doute, clamaient « hautement ses mérites. Et puis, quels délicieux hommages que « de sentir, d’un côté, effleurant sa manche, une haleine, celle « d’une femme qui lui disait : « Comment se fait-il qu'Anafeste, « mon amant, demande moins que ce même Lucius que vous dé- « crivez dans vos vers ? — ce moins qui, pas plus tard quhier « au Soir m'avait paru trop ? » ; ailleurs entendre un adolescent « avec sérieux lui dire : « Avouez la vérité, c’est vous-même qui, d'après votre poème, aimez Blanche : je me doutais bien que je « devais en être indigne !.… » (70).

Il lui faut, à sa honte, reconnaître qu’en agissant de la sorte il s’est laissé aller à rechercher les méprisables satisfactions de la vie

(69) Voir plus loin, page 306, le portrait du Sordello de Browning dans L’Elément Autobiographique, pour l’explication de cette vanité maladive.

(70) « The scheme was realised < Too suddenly in one respect : a crowd « Praising, eyes quick to see, and lips as loud « To speak, delicious homage to receive, « The woman’s. breath to feel upon his sleeve « Who said, « But Anafest—why asks he less « Than Lucio, in your verses ? how confess « It seemed too much but yestereve ! >» — The youth « Who bade him earnestly, « avow the truth, « You love Bianca, surely, from your song ;

x « I knew 1 was unworthy >» (Vers 532-542.) N \

ierre-à-terre, auxquelles son idéal élevé lui faisait un devoir de renoncer. Pouvait-il ainsi descendre du superbe piédestal où l’avait haussé son génie si sublime ? A s’enchaîner ainsi à des joies particulières, il se mettait dans l’impossibilité de goûter, dans leur quintessence, à toutes les félicités terrestres, il mettrait non moins obstacle à son intention primordiale qui était de s'élever au-dessus de toute contingence humaine, Il avait donc l'obligation de renoncer à nne joie individuelle quelconque, pour s’attacher uniquement à la Joie Absolue (71). Entre temps, il se disait que peut-être l'instrument dont il se servait était imparfait, il avait mis tous ses efforts à créer une langue à part pour exprimer ses pensées, mais néanmoins, il avait lamentablement échoué (72). Momentanément, il se réconforte en pensant qu'après tout, ce qui importe le plus c’est lui-même, c’est sa propre personnalité qu’il faut mettre en relief et faire accepter par tous. Il composera donc des poèmes où, dans ses héros, se trouveront décrites toutes les qualités qui le caractérisent lui-même. Il apparaîtra ainsi aux yeux des hommes revêtu de sa véritable suprématie ; ils le reconnaîtront sans peine et le vénèreront à l’égal d’un Dieu ! Mais grand est son désarroi quand il s'aperçoit que ses concitoyens ne le reconnaissent nullement dans les vers où il s’est dépeint : loin de là, ils s’imaginent qu’il cherche à représenter uniquement quelque illustre chevalier de jadis ! Ces lecteurs en chair et en os, ne valent donc pas plus que les auditeurs imaginaires qu’autrefois, dans son enfance, il avait si souvent créés ?

Et voici que fuient, rapides, les précieuses années, sans qu’il ait abouti en quoi que ce soit. Les deux natures qui semblent constituer - Je fond de son être : d’une part, le Poète, le rêveur entiché d’idéal, et d’autre part : l'Homme, l’être vaniteux, tout concentré en lui-même, rempli d’une ambition extravagante, désireux de parvenir aux hauts sommets de la gloire, de s’imposer à l'Humanité tout entière, — se font mutuellement la guerre et s’entravent réciproquement (73). Son âme, qui voulait aller au fond des choses parce qu’elle avait eu la vision du Tout, se désintéresse de ce qui n’est qu’une Partie !

(71) L’Absolu le hante, tout comme Paracelse, (72) Voir DaAnTE : « De Lingua Vulg », 2° partie. Ainsi que le $ 9 : « Langue de Sordello ».

(73) « Weeks, months, years went by, « And, lo, Sordello vanished utterly.

« Sundered in twain ; each spectral part at strife à « With each ; one jarred against another life ; « The Poet thwarting hopelessly the Man. > (Vers 655-659.) è

C’est alors que Naddo, accouru à la hâte, cherche à remonter son courage, à lui faire voir en quoi ses conceptions lui paraissent erronées. Aux amis de Sordello, il s'exprime sur son compte sans vergogne :

« Cet homme-là ne peut pas s’abaisser à nous raconter tout bonnement une histoire. Il voudrait surpasser les plus habiles, renchérir sur la rareté du sujet, élaborer des problèmes. Mais on est poète, pas philosophe ! (73 bis) Pas d'erreur ! À quoi bon alors introduire choses pareilles — très belles sans doute — maïs qui ne servent à rien en poésie, qui, si l’on veut qwelle impressionne, doit avoir pour base le bon sens. Rien de tel que de faire appel à notre nature humaine. Et puis, ses premiers vers, qu’étaientils d’autre ? Là, pas d'artifice, pas de sensations affectées, pas d’angoisses simwlées. Notre ami raconte ses joies et ses souffrances, nous nous fierons à lui. Voulez-vous que vos chants durent ? Bâtissez sur le cœur humain. Le vôtre, certes, est original, mais celui des autres non moïns, les nôtres, ceux de tout le monde, le cœur sain sur lequel chacun a intérêt à bâtir !

« Est-il vrai que le feu bout au centre de chaque globe ? (74) Peut-être, mais ce sont là des sujets qu'il ne faut pas trop approfondir dans la Poésie. »

« Ainsi bavardait Naddo, le plus actif de la tribu de ceux qui s’attachent aux pas du Génie. Comment dépeindre ceux qui rongent, qui grignottent, qui grattent, qui déchirent, poux, par amour, puces, par haine, ces Pappacoda, ces Tagliaferi, tour à

« tour enthousiastes et perfides qui trouvent leur subsistance à « miner, à lacérer, à étudier, avec un zèle inlassable, à définir, à

mesurer, à toiser un SORDELLO ? » (75).

(73 bis) Ici c’est Browning qui raille Browning.

L’allusion au vers de « Paracelse » (v. 440) est manifeste, de même que l'ironie. « the man can't stoop

To sing us out, quoth he, a mere romance ;

« He’d fain do better than the best, enhance

« The subjects’ rarity, work problems out

« Therewith ; now you’re a bard, a bard past doubt,

And no philosopher ; why introduce Crotchets like these ? fine, surely, but no use « In poetry—wkhich still must be, to strike, « Based upon common sense ; there’s nothing like « Appealing to our nature ! what beside « Was your first poetrg ? No tricks were tried « In that, no hollow thrills, affected throes ! « The man, said we, tells his own joys and woes : « We’ll trust him. Would you have your songs endure ? « Build on the human heart !—Why to be sure

Sordello se désole en se rendant compte qu’à vouloir satisfaire tout le monde il éparpille ses efforts, s'empêtre de plus en plus, ne

se satisfait pas lui-même et n’aboutit en aucune façon à ce qu’il espérait faire,

Ici Browning quitte momentanément son héros pour parler de certains événements survenus pendant ce temps dans le monde extérieur et qui allaient avoir une influence prépondérante sur l’avenir.

Adelaïde, femme d’Ecelin, venait de mourir. Tant qu’elle avait vécu, elle avait contraint la Maison de Romano à rester fidèle à la cause de l'Empereur. Ecelin, maintenant qu'il est délivré de toute contrainte, trouve soudain commode d’éprouver des remords pour les divers crimes qu’il a jadis commis, et songe à entrer dans un cloître. Mais, auparavant, il mariera ses deux fils avec les filles des chefs de la faction des Guelfes, tandis que sa fille Palma deviendra la fiancée du Comte Richard. Dans une lettre adressée à Taurello, il lui exprime ses projets. Le vieux guerrier, sur le point de s’embarquer pour l’Orient, pour rejoindre le roi Henri VI, revient alors en toute hâte pour essayer d'empêcher ce chef dégénéré de renier tout son passé. Ne pouvant y parvenir, il rentre à Mantoue où il est reçu avec de grandes réjouissances par ses partisans (76).

Sordello avait été, pour l’occasion, chargé de composer un poème en son honneur et de lui souhaiter la bienvenue. Mais, au dernier moment, le Poète se sent trop écœuré pour accomplir sa tâche : il s'éloigne de la ville : « À quoi bon le succès quel qu’il soit, même celui d’un Taurello ? Tout succès est relatif ! »

« Yours is some sort of heart ! but I mean theirs, « Ours, every one’s, the healthy heart one cares

« To build on ! Central peace, mother of strength, « That’s father of . . . nay, go youself that length, « Ask those calm-hearted doers what they do

« When they have got their calm ! And, is it true « Fire rankles at the heart of every globe ?

« Perhaps ! But these are matters one may probe « Too deeply for poetic purposes :

« So prattled Naddo, busiest of the tribe

« Of genius-haunters—how shall I describe

«< What grubs or nips, or rubs, or rips—your louse « For love, your flea for hate, magnanimous, Malignant, Pappacoda, Tagliafer,

Picking a sustenance from wear and tear

By implements it sedulous employs

To undertake, lay down, mete out, o’er-toise Sordello ? » (Vers 784-829.)

(76) Voir la fin du Chant II, vers 1003.

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