Livre III
Le Livre III comprend deux parties distinctes. Dans la première nous assistons à un développement spirituel de Sordello. Dans la seconde, Browning insiste sur la conception qu’il se fait du rôle que doit jouer ici-bas le véritable Poète.
Sordello cherche: la tranquillité et l’oubli au milieu de la Nature. Goïto a de nouveau repris son enfant qui, déçu et découragé, vit replié sur lui-même.
< La nature va effacer le souvenir du passé et laisser Sordello « pur, comme un vêtement tissé du byssus le plus soyeux qui « étoffe les lèvres nacrées de la coquille tyrrhénienne, qu’une tri- « rème — au grand ennui de quelque satrape — a laissé choir « et tremper dans la mer. » (81).
Une aussi forte réaction, après l’enthousiasme passager, était à prévoir : les années de Mantoue ne lui apparaissent plus que comme quelque vague et lointain songe. Le bonheur semble revivre en lui, il a renoncé à cette existence de pure convention, de même. qu’il a abandonné toute idée de se révéler aux hommes, au moyen de ses œuvres, puisqu'il lui est impossible de le faire d’une façon adéquate. Il laissera de côté la Poésie, il se résignera à être lui-même.
(78) Livre IL vers 994.
(79) « Hjs forehead pressed the moonlit shelf. » (Vers 996-1102.) (80) « Beside the youngest marble maid awhile ; « Then, raising it, he thought, with a long smile, « I shall be king again ! as he withdrew « The envied scarf ; into the font he threw « His crown. »
(81) Cette métaphore a été, le plus souvent, critiquée, malgré sa beauté, à cause de
* son extrême concision.
I1 passe ainsi une année entière dans sa paisible retraite, se rendant bien compte de tout ce que cette existence avait pour lui d’irréel. Cet état de passivité ressemblait étrangement à la mort. Aussi, petit à petit, sent-il naître en lui comme une inquiétude, qui se transformera
peu à peu en une sourde angoisse qui de nouveau le ronge. A force de
ne considérer que lui-même et non ce qui était en dehors et autour de lui, c’est-à-dire la vie réelle, il voit qu’il a passé à côté des joies Îles plus simples et les plus douces. Journellement la somme des bonheurs réservés aux mortels diminue sans retour. En se livrant à eux, il l’eût conquise réellement cette joie parfaite qu’il avait tant ambitionné d’étreindre. Et voici que maintenant les meilleures années de sa vie se sont irrémédiablement écoulées. La Nature se renouvelle (81 bis), mais l’homme n’a qu’une seule vie pour remplir sa tâche et jouir de son bonheur (82).
Les heureux moments faits pour l’amour, le plaisir, les aventures, sont irrévocablement finis ;
« À toi ne sera plus donné, 6 Sordello, d'errer à la chute du « jour par le sentier longeant les haïes d’aubépines constellées « de lucioles — taches vacillantes de flamme et de rosée — et « qui détachent la silhouette en flèche du cyprès, près duquel « Elys f’attend, elle qui l’entendit pour la première fois. lui faire « la cour durant les mois de neige ; mais avant aqwelle osût te « répondre, Avril était déjà survenu (83): Tant que dura la saison « des fleurs de l’acacia ses yeux restèrent baïssés vers le sol, mais « voici venu le mois de juillet dans sa force, et, parce que les
(81 bis) « The year « Began to find its early promise sere « As well. Thus beauty vanishes ! Your stone « Outlasts your flesh. Nature’s and his youth gone, « They left the world to you and wished you joy. « When, stopping his benevolent employ, « À presage shuddered through the welkin ; harskh « The earth’s remonstrance followed. ’Twas the marsh. « Gone of a sudden. Mincio, in its place, « Laughed, a broad water, in next morning’s face, « And, where the mists broke up, immense and white, « l’the steady wind, burned like a spilth of light « Out of the crashing of a myriad stars.
< And here was Nature, bound by the same bars « Of fate with him !
A noter qu’à chaque instant Browning conforme ses paysages à la mentalité du personnage. Les ruines du château correspondent à sa propre déchéance. (82) Cf. le mot que Carlyle citait si souvent : « For night cometh when no man can work. »
(83) Cf. Tennyson : « Enoch Arden : That Autumn into Autumn flashed again. »