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cru l’humanité faite pour lui et n’avait jamais voulu se laisser même effleurer par le contact des côtés sordides de l’existence. Il a connu, —
par la pensée surtout — seulement ce que la vie renferme d’idéal et } de beauté. Il ne s'était occupé que de ce qu’elle peut recéler de gran-
diose ou d’héroïque : envisageant surtout les personnages illustres de l'histoire, Maintenant, à ses yeux s'offre la foule des vagues humanités se débattant au milieu de leur atroce et lamentable existence. Peu à peu, la vérité se fait jour dans son esprit. Si les hommes, considérés isolément paraissent, de prime abord, n’être qu’insignifiants et misérables, ils sont quand même, pris collectivement, la source féconde de la toute-puissance que peuvent avoir ceux qui les mènent. Le premier devoir de ces chefs consisteraient donc à les élever jusqu’à leur propre niveau. Alors, pour la première fois, Sordello comprend la véritable nature de la solidarité humaine, Quelle folie que les luttes telles que celles qui existent entre les Guelfes et les Gibelins ! Et combien inutiles puisqu’elles n’ont servi qu’à affaiblir chaque faction, sans qu’en fin de compte, le sort du Peuple, ou leur propre sort aient été, en quoi que ce soit, amélioré.
Il sait maintenant que l'Humanité a son existence propre, sa fin à elle, des droits qu’il a ignorés. Il veut réparer ses erreurs passées et, de peur d’incriminer à tort l’un des deux partis, Sordello veut d’abord se rendre auprès de Taurello pour que celui-ci le tire de son incertitude au sujet des véritables motifs qui inspirent les deux partis rivaux. Hélas ! Il sort de cette entrevue avec le vieux guerrier, si atterré, si anéanti, qu’il en est devenu méconnaissable. Il vient d'apprendre, en effet, qu’au cours de toutes ces sanglantes luttes, seuls ont été considérés les intérêts des chefs avec le résultat que l’on connaît. Les tableaux d’horreur qui, en quelque endroit qu’il passe, assaillent sa vue, mettent le comble à son écœurement et il est envahi tout entier d’une immense pitié pour l’humanité sacrifiée à un aussi féroce et aveugle égoïsme.
Aussi, Sordello se livre-t-il à d’amères réflexions. Il se rend compte que cette multitude humaïne ne se compose pas — ainsi qu’il lavait cru pendant sa rêveuse jeunesse à Goïto, uniquement d’êtres supérieurs, heureux, que lui-même, prodigieusement doué, pensait pouvoir éclipser à son tour. Non, elle est faite essentiellement de malheureuses créatures que le Bonheur n’effleure presque jamais, ou, tout au plus, arrive à couvrir seulement de quelque pan de son étroit manteau (94). Il a donc des devoirs envers elle : il estime qu’elle devrait
(94) Cf. fin du Livre IIL vers 800.