‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 121 sur 183 · CE À DRE · texte numérisé non relu

CE À DRE

mes qui ont mené et façonné l'Humanité (107): Voyez Charlemagne par exemple. Il a personnifié la joie sans pitié pour la souffrance. Il est Volonté et Force : à aucun moment il ne doute de l'efficacité des moyens qu’il met en jeu. Mais peu à peu naît, croît, s'oppose à cette Force, une autre Force non moins vigoureuse, celle des Papes. La question se pose alors : l’autorité de l'Eglise de Dieu ne peut-elle pas se passer de l’investiture d’un roi, et ne peut-on considérer le Pouvoir Royal seulement comme l'échafaudage qui a permis l’érection du Pouvoir de l'Eglise ? On sait que ce fut Hildebrand qui démolit un jour cet échafaudage. Contemplez cet homme sombre, appuyé sur son outil destructeur, ce front ridé, ces yeux enfouis sous de profondes arcades sourcilières, ces dents serrées, ces muscles du cou tendus et ce menton creusé, tout son aspect est celui de quelqu'un qui souffre. Produit d’une souffrance terrible, il dépasse en Force, Charlemagne (108) lui-même. Tous deux sont symboles , l’un de la force physique, l’autre de la force morale ;

sous leur égide combattent les grands noms du Moyen Age ; ici : Henri,

Othon, Barberousse ; là : Alexandre et Innocent III. Pendant ce temps,

personne ne s’occupe du Peuple, de la Foule. Maïs peu à peu, au sein même du pouvoir religieux, naît un élément populaire, car les Croisades vont puiser leurs forces indistinctement dans tous les rangs de la Société.

--N1 voit-on pas le serf refuser tout service à Frédéric tant que le roi reste

excommunié ? C’est ainsi que la Force Morale prend une place de plus en plus grande. La Ligue vient appuyer la Papauté, la Ligue qui est

(107) C’est le mot que Berthelot a rendu célèbre : « Si chacun de nous ajoute quelque chose au domaine commun, dans l’ordre de la science, de l’art ou de la moralité, c’est qu’une longue suite de générations ont travaillé, pensé et souffert avant

nous. » Discours prononcé lors du Cinquantenaire de l’entrée de Berthelot au Collège

de France.

(108) « See him stand Buttressed upon his mattock, Hildebrand Of the huge brain-mask welded ply o’er ply As in a forge ; it buries either eye White and extinct, that stupid brow ; teeth clenched, The neck tight-corded, too, the chin deep-trenched, As if a cloud enveloped him while fought Under its shade, grim prizers, thought with thought At dead-lock, agonizing he, until The victor thought leap radiant up, and Wüll, The slave with folded arms and drooping lids They fought for, lean forth flame-like as it bids. Call him no flower — a mandrake of the earth, Thwarted and dwarfed and blasted in its birth, Rather, — a fruit of suffering's excess, Thence feeling, therefore stronger ; still by stress Of Strength, work Knowledge ! » (Vers 182-199.)

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une force, s’opposant à une Force pernicieuse pour lui faire échec. Enfin, || la Trêve de Dieu et le pouvoir moral d’un Saint François d’Assise prédo- | minent et l’emportent. Mais, dans ce cas, alors ne verra-t-on pas à l’ave- ||

nir un gouvernement moral succéder à un gouvernement de pure force? Non, pas encore. Il va falloir d’abord que, pendant un certain nombre de siècles, l'Ordre Moral soit appuyé par la Force. (Vers 200-250).

L'existence de Sordello n’a pas jusqu’ici servi à grand’chose. Faute de n’avoir pas compris quelles sont les énergies, les directives qui mènent le monde dans son éternelle évolution, il n’a pas vu à qui il pouvait consacrer ses propres efforts tout en les subordonnant à une fin générale. Mais maintenant il se rend compte au moins en quoi consiste exactement son devoir immédiat. C’est de chercher à persuader Taurello que le vrai rôle de celui-ci est d’écarter le sérieux danger qui, en la personne de l'Empereur, menace la Multitude. Car, tant que Frédéric poursuivra la lutte stérile qui désole l'Italie, le Peuple ne pourra pas conquérir, par et pour lui-même, son indispensable liberté ! (108 bis).

Résolu à ne pas laisser s'échapper au moins cette occasion, comme tant d’autres qu’il avait déjà perdues, il se rend aussitôt chez Taurello qu’il trouve en compagnie de Paima.

Avec l’insouciance du novice, Sordello s’imagine, au moyen d’un seul discours pouvoir le convaincre et le gagner à sa cause. Malheureusement pour lui, il pense, comme toujours, beaucoup trop à lui-même, à l'effet qu’il pourrait produire et pas assez à ce qu’il va dire, aussi son discours manque-t-il de véritable chaleur et de force. Taurello l’écoute avec une politesse ennuyée et les remarques qu’il laisse tomber à la fin de chaque tirade ne révèlent que trop bien en quelle piètre estime il tient les idées et la personne du pauvre visionnaire,

« Alors, dans un éclair, Sordello eut l'intuition de l’amère « vérité ; ses vagues rêvertes avaient donc pu anéantir et gaspil- « ler sa jeunesse au point qu'il avait depuis longtemps perdu la « notion de toute application sérieuse, perdu toute volonté de tra- « vailler, perdu le pouvoir même d'affirmer la nécessité du tra- « vail. La terre ne se révélait plus que comme une tombe ! Désor- « mais donc il ne luï resterait plus aucune occasion favorable, < même s'il implorait qu'on lui en accordât une seule et unique, « celle-là même qu'il revendiquaif en ce moment, pour réparer « grâce à un labeur surhumain, ce qui n'avait pas été fait, pour

(108 bis) C’est, vingt ans plus tôt, la pensée dominante de Lincoln, exposée dans son discours de Gettysburg.

« accomplir tout ce qui avait été gâché, pour modifier le passé — « non hélas, rien ne la lui procurerait ! Il aurait voulu l'obtenir.

non pas certes parce que la mort devait bientôt venir, mais bien parce qu'il se rendait compte, avec désespoir, que devant lui allait s'étendre maintenant à l'infini, les longues, les ignomi-

< Iueuses années oisives, pendant lesquelles il aurait tout le temps « d'espérer, de se décourager, de se souvenir, d'oublier, de s’affli-

ger ou de be réjouir à la pensée que toute peine lui ayant été épargnée, le choix lui restait d’une manière ou d’une autre, de couler paresseusement le reste de son existence (109) après avoir en passant, laissé tomber quelques vers mélodieux. Le thyrse de Bacchus lux servirait de support, malgré tout, et plus tard, serait ramassé par la multitude éplorée qui en ferait grand cas, et qui, loin de lui adresser des reproches, le planterait sur sa tombe, convaincu que ce qu'il y avait en lui de meilleur lui avait survécu, Mieux vaut que les hommes arrachent le cœur même à la vérité i s’écria rageusement Sordello. » (110)

Sordello se remet donc à plaider la cause de la Foule, tandis que

Salinguerra, en présence de ce nouvel assaut, rejette en arrière son vaste torse, et, souriant, fait semblant d'écouter. En réalité, il est occupé uniquement à penser à la réponse qu’il devra faire à l’envoyé de l’'Empereur. La tirade du poète finie, il se tourne vers Palma et raille douce-

(109) Cf. Mathew Arnold, Youth of Man : « They see for a moment, stretching out

like the desert in its weary unprofitable length, their faded ignoble Lives ».

(110) « Then a flash of bitter truth :

« So fantasies could break and fritter youth

« That he had long ago lost earnestness,

« Lost will to work, lost power to express

«< The need of working ! Earth was turned a grave « No more occasions now, though he should crave < Just one in right of superhuman toil :

« To do what was undone, repair his spoil,

« Alter the Past — nothing would bring the chance ! Not that he was to die : he saw askance, Protract the ignominious years beyond

To dream in — time to hope and time despond, Remember and forget, be sad, rejoice

As saved a trouble ; he might at his choice,

One way or other, idle life out, drop

No few smooth verses by the way — for prop

À thyrsus these sad people, all the same,

Should pick up, and set store by, far from blame, Plant o’er his hearse, convinced his better part Survived him. Rather tear men out the heart

Of the truth ! » (363-382)

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ment la présomption du troubadour malingre qui s’imagine qu’il possède, en dépit de sa faiblesse et de sa laideur, le pouvoir de remuer l'univers {out entier (110 bis). Mais si l’ironie que tout à l’heure Taurello avait manifestée envers Sordello n’a eu pour seul effet que de le décourager, le mépris que cette fois lui témoigne le puissant guerrier, le cingle, le pique au vif. Alors, se ressaisissant, il réussit à s’oublier entièrement et à faire abstraction de sa propre personne. Il revendique, hautement, la réelle souveraineté qu'entre tous le Poète exerce sur les hommes :

« Le Poëte doit être reconnu le roi absolw de la terre. Moimême, j'appartiens à cette catégorie. Est-ce que j'en tire trop d’orgueil ? Dites plutôt que je me retrouve, une fois de plus, en sécurité au milieu de mes pairs ; moi qui, à cause de mes paroles, suis salué comme appartenant à la troupe sacrée chez qui les seules actions, jadis, suffisaient, car en remontant le cours des siècles, ne voit-on pas que notre but et notre tâche étaient toujours de susciter des actions. Qu'est-ce qui existait au début ? une anarchie ? À celle-ci succéda l'Ordre. Je sens bien que même ce qu’il y a de plus profond en moi serait impuissant pour faire comprendre tout ceci (car à ce moment le guerrier se mit à bailler démesurément) « comme quoi les actions succédèrent aux actions jusqu'au jour où naquit la Poésie qui est la manifestation la plus complète de l'esprit le plus parfait. La Pensée est l'âme de l’action. >» (111).

Le rôle du poète est d’influencer le monde au moyen de la Pensée, puisque c’est elle qui agit sur les hommes et les amène eux-mêmes

à agir.

Sordello donne à entendre (112) que déjà à l'étape actuelle de

(10 bis) Souvenir de Pauline vers 530 seq. « ’Tis a fine thing », etc. (11) « À poet must be earths essential king...

« Of such < Am 1 — whom pride of this elates too much ? « Safe, rather say, mid troops of peers again ; < I, with my words, hailed brother of the train «< Deeds once sufficed ; for, let the world roll back, « Who fails, through deeds howe’er diverse, retrack < My purpose still, my task ?.…..

Lee My deep of life, I know, « Is unavailing e’en to poorly show »

« (For here the Chief immeasurably yawned) « .…Deeds in their due gradation till Song dawned — < The fullest effluence of the finest mind. (Vers 506 ; 545-551 : 557-560.)

(112) Et Browning avec lui.

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