‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 126 sur 183 · Livre VI · texte numérisé non relu

Livre VI

Le sixième livre est au point de vue de la profondeur de la pensée peut-être le plus remarquable de tous ; à cause de cela même on est obligé de concentrer son attention sur la suite des idées qui pour la plupart sont exprimées d’une façon très condensée.

Remarquons avant tout la beauté parfaite du début, qui impressionue tant par sa sérénité et son ampleur que par la magnificence de la langue et des images.

Seul dans le palais de Saint-Pierre, où l’ont laissé Taurello et Palma, Sordello médite sur le problème que, sans tarder, il doit résoudre, à savoir : accepter ou refuser l'offre de Taurello.

Lentement, autour de lui, la nuit se fait, tandis que, peu à peu, à l’horizon lointain, monte ja pleine lune, inondant l’espace de ses magnifiques clartés, symbole de la lumière qui, d’instant en instant, se fait plus complète dans son esprit. Alors, par la pensée, il voit se dérouler devant lui toute son existence passée. Il se rend compte qu’il a manqué sa vie, il a erré dans de multiples voies : il a dispersé ses efforts au lieu de les concentrer. Pourtant, au point de vue génie, la Nature généreuse ne lui a rien refusé ; ne l’avait-elle pas pourvu largement des dons les plus exceptionnels ? Oui, certes, mais jamais ces mêmes dons n’ont trouvé un but précis leur permettant de s’exercer. Il n’a connu nul grand amour, nulle magnifique visée, nulle influence capable de soulever, d’attirer les forces latentes de son âme — tout comme la lune sait soulever, attirer les flots de l'Océan immense. Aucune puissance extérieure à lui-même n’a régi sa riche, son ample nature, tandis que d’autres hommes — moins doués que lui — ont pu accomplir leurs minimes tâches, et trouver le bonheur, car lactivité réglée, sagement circonscrite, nourrie et stimulée par un idéal, une noble ambition, n’est-elle pas la vraie vie de tout humain Idéaliste épris du Beau ? Lui a tourné ses efforts uniquement à la recherche de la Perfection, ambitionnant la Somme de tout ce qui était excellent (121 bts).

« Pourquoi, alors, avoir douté qu'il ne lui serait pas possible de « trouver quelque puissance pouvant le régir ? Pourquoi avoir « craint que seule, la, Perfection fasse défaut, puisque le Bien se

(121 bis) Cf. « Paracelse » : « One all-absorbing aim. »

« montre si clairement à nous ? Sans doute, malgré tout, la Per- « fection nous échappe toujours ; elle pourrait être, mais elle « n'existe pas. Voulons-nous des pierres précieuses ? La matière « qui les fournit ne manque pas autour de nous. Voici la terre mal- « léable et la flamme subtile, Qu'est-ce qui empêche alors le magi- « cien de créer ? (122). Des boules d’'hyacinthe ou des blocs d’ai- < mant se trouvent en abondance. Des paillettes enrichissent le ri- « vage, des filons parcourent le rocher. C’est là tout ? Vous désirez « des créatures ? La vie est dans la tempête, la pensée revêt tel som- « met aigu des monts, les bois, à midi, sont pleins de ferveurs. Les « formes humaines sont acceptables, certes oui, mais nous avions « espéré — encouragés par tant d'abondance dans la Nature — une < Humanité supérieure à celle que nous connaissons, trop enclins « que nous sommes à conclure de l'existence du Bien à celle de la « Perfection absolue. » (122 bis).

Mais la Perfection ne serait-elle pas après tout que l’ennemie du Bien ? Ne nous empêche-t-elile pas de nous contenter de celui-ci ? Sans doute qu’en apparence la Nature fournit partout et en abondance des échantillons de ce qui est parfait, mais la Perfection absolue existe-t-elle elle-même ? Très probablement pas, car rien n’existe sinon en nousmêmes (123). Il appartient donc à chacun de nous d’être à lui-même sa propre loi ? Supposons pour un instant que tout ce qui nous est

(122) Voir livre II, vers 597-606.

(22 bis): Le Wkherefore doubt, « Love meet for such a Strength, some Moon without « To match his Sea ?—or fear, Good manifest, « Only the Best breaks faith ?—Ah but the Best « Somehow eludes us ever, still might be « And is not ! Crave you gems ? where’s penury « Of their material round us ? pliant earth, « The plastic flame—what balks the Mage his birth « —Jacinth in balls, or lodestone by the block ? « Flinders enrich the strand and veins the rock— > « No more ! Ask creatures ? Life’s à the tempest, thought « Clothes the keen hill-top, mid-day woods are fraught ; « With fervours… ah, these forms are well enough— A « But we had hoped, encouraged bg the stuff « Profuse at nature’s pleasure, men beyond « These men ! and thus, perchance, are over-fond À « In arguing, from Good—the Best, from force 5 « Divided—force combined. » (Vers 91-107.) 7 (123) Comparez la magnifique phrase de Berkeley : « All the choir of Heaven and furniture of earth, in a word, all those bodies which compose the mighty frame of the world have not any substance without the mind... So long as they are not actually perceied by me or do not exist in my mind, or that of nay other created spirit, they must either have no existence at all, or else subsist in the mind of some Eternal Spirit ! »

extérieur n’est qu’illusion, faite pour nous stimuler et nous pousser vers un but, rien d’autre qu’une extériorisation du désir intime. Si cette force intérieure était assez puissante elle suffirait, nous dispenserait du besoin d’un aimant extérieur et l’on ne se laisserait plus leurrer par le faux, nous irions alors tout droit vers la vérité. Alors, en ce moment précis, ma nature exceptionnelle, se dit Sordello, n’estelle pas trop au-dessus du commun pour se laisser dominer par une influence terrestre quelle qu’elle soit ? Ces malheureuses multitudes de la Lombardie, ne ferais-je pas mieux de les négliger, pour que je puisse me consacrer à cet idéal élevé, objet de ma préférence, à savoir : Toute la Race Humaine ?

Mais voici que sa conscience lui dit tout bas : « Quel service pourrastu rendre au Peuple en consacrant ainsi tes énergies à une pure abstraction ? La Foule obscure ne sera réellement, efficacement servie que si tu restes fidèle à la cause des Guelfes. Et tout service, pour être véritable, doit se circonscrire, et s’accomplir dans le Présent.

Mais à peine Sordello s'est-il mis à raisonner juste que le goût du paradoxe l’amène à déraisonner : Sans doute, se dit-il, ceux du parti Guelfe bénéficieraient de mon dévouement, au cas où j’embrasserais leur cause, mais est-ce que le sacrifice que je ferais serait une compensation suffisante pour moi, comparée à ce que je perdrais en refusant l’insigne que l’on m'’offre ? Sans compter ce que cette renonciation implique de pertes par ailleurs. D’autre part, à quoi bon supprimer le Mal ? N’engendre-t-il pas souvent le Bien ?

« Abolir le Mal ? (124) Comment ? Ce serait alors en vain que « le Prophète aurait parlé, que le Ménestrel aurait chanté ? Le « courage et la foi des temps héroïques — nés seulement à cause « du Mal — n’ont-ils pas exercé leur attrait dans tous les rangs « de la Société ? »

< Bannir le Mal ? À quoi bon ? Après tout, est-ce que le Mal

« paraît chose plus extraordinaire que le Bien ? Qu'est-ce qui crée .

« le droit à la pitié pour les malheureux, sinon le Mal comme < fruit du Mal ? Qu'est-ce qui forge un lien entre Sordello et eux

(124) « Harms to abolish? What ? the Prophet saith, « The Ministrel singeth vainly then ? Old faith, « Old courage, only born because of harms, « Were not, from highest to the lowest, charms ? « Flame may persist ; but is not glare as staunch ? «< Where the salt marshes stagnate, crystals branch ; « Blood dries to crimson ; Evil’s beautified « In every shape ! » (Vers 231-238.) '

FAUETA

si ce nest leur souffrance ? En effet, ceux qui en sont libérés sont du même coup libérés de lui. Parmi la masse de ce matin, le bonheur d'un seul existait, celui de l’imbécile qui me lança un brocard en disant que j'étais tellement marié à ma tribu que

« je portais sur ma face les couleurs vertes et jaunes pour prouver « que je suis Gibelin. Cet imbécile-là l’a bien intrigué ! » (125)

« Les Hommes eux-mêmes reconnaissent que le Mal est nécessaire, car la Joie, qu'est-elle? — N'est-ce pas de créer un obstacle de plus ; et de rendre commun ce qui était particulier, par là de se détruire. Chaque joie est une mort partielle car c’est un affranchissement, une évasion hors des bornes que nous impose notre sphère limitée. Une fois que la gêne est devenue une satisfaction, l’étroitesse transformée en étendue, la ligne courbe en circonférence, alors, tout est à recommencer. Il se trouve quelque

« nouvelle limite à franchir, quelque agrandissement inédit à « poursuivre : la sphère, bien qu'elle ait été élargie, n’est pas pour

Le

KQ € €

cela plus complète ! > (126)

salut, à vrai dire, naît des obstacles

« Que se passe-t-il pour l'Humanité ? Il n'y a qu'un homme qui ait pw s'imaginer que l'Univers lui appartenait : Sordello,, lui qui a terni la joie de Goïto par sa conception de l'absolu, tandis que pour l'Humanité le salut vient des obstacles qu’elle

«< You banish Evil : wherefore ? After all « Is Evil a result less natural « Than Good ?..……. (Vers 238-241.) See Whence rose their claim but still « From Ill, the fruit of Ill — what else could knit « You theirs but Sorrow ? Any free from it < Were also free from you ! Whose hapnpiness « Could be distinguished in this morning’s press « Of miseries ? — the fool’s who passed a gibe « On thee, jeered he, so wedded to thy tribe, « Thou carriest green and yellow tokens in « Thy very face that thou art Ghibellin —

« Much hold on you that fool obtained ! > (Vers 248-258.)

CAES Nay mount

« Yet higher ; and upon Mens own account

« Must Evil stay : for what is Joy ? to heave

« Up one obstruction more, and common leave

« What was peculiar — by such act destroy

« Itself ; a partial death is every joy !

« The sensible escape, enfranchisement

« Of a sphere’s essence ; once the vexed — content

« The cramped, — at large, the growing circle — round, « Alls to begin again. » (Vers 260-270.)

« rencontre sur son chemin. Dans leur ascension il n'est pas ac-

« cordé aux mortels une vue complète de la vie, comme à des créa- « tures qui seraient transportées sur les hauteurs, et déposées bien « en vue du ciel, manquant, toutefois, d'ailes pour l’atteindre : ils « sont placés bien bas au pied de la montagne. Les chaînes se: « succèdent ,et le cercle des forêts s'élève entre la perspective et « ceux qui grimpent, hauteur après hauteur, en perçant nuée après « nuée, encouragés par chaque découverte qu'ils font, leur âme

« cherche le Tout par fragments. Mais s'ils trouvaient ce Tout;

« pourra&ient-ils revenir en arrière et jouir de l’acquis ? L'espace « de temps que vous estimez court pour jouir des fragments se- « rait plus que suffisant une fois que vous auriez atteint le Tout « pour l’épuiser à son tour. Vous n’auriez rien atteint que le droit « de contempler et non celui d'agir. Regarder en bas rassasie bien « vite : alors regardez en haut et vous verrez que la mort vous sur-

« prendra avant que vous ayez goûté même une minime portion

« des biens de la vie. » (127)

« Sans les malheurs des Guelfes », se dit-il, « cette compassion que j’éprouve pour eux n’existerait même pas. Si je refuse le pouvoir, sera-ce réellement et même éventuellement leur rendre service ? Tandis que si je l’accepte, ne me trouverais-je pas immédiatement en possession de biens illimités et vraiment tangibles ? Pourquoi de réels avantages n’échoieraient-ils pas au Peuple, un jour ou l’autre ? tandis que moi-même, par mon renoncement, je vais perdre à tout jamais le Bien tangible qui s’offre à moi. Pendant les années qui me restent à vivre, je pourrais assouvir les passions que je sens naître en moi : l'ambition, la luxure, la haine, la tyrannie. Elles me fourniraient des joies profondes, celles que les péripéties de l’existence réservent à chacun (127 bis) de nous.

(127) Lars For Mankind springs

« Salvation by. such hindrance interposed :

« They climb, Life’s view is not once disclosed

« To creatures caught up, on its summit left,

« Henven plain above them, yet of wings bereft :

« But lower laid, as at the mountain’s foot.

« So range on range, the girdling forests shoot,

« ’Twixt your plain prospect and the throngs that scale

« Height after height, and pierce mists, veil by veil

« Heightened by each discovery : in their soul

« The Whole they seek by Parts, but found that Whole

« Could they revert, enjoy past gains ?.… » (Vers 271-291.) (27 bis) « —Oh, ’twere too absurd to slight

« For the hereafter the to-day’s delight !

Page 1