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« Il serait trop absurde de négliger pour un avenir fictif la joie « de maintenant ! Etanchons notre soif à la fontaine que voici, plus < tard nous puiserons dans la prochaine. Ornons nos cheveux d’a- « bord des lis de notre pays, plus tard nous porterons des lotus « étrangers. La foule ici assemblée, je veux la servir et lui consa- « crer ma vie de tout cœur, mais à une condition : qu’elle soit réel- « lement servie par moi. Sinon pourquoi exiger quoi que ce soit « de moi ? Si d'autres sont contraints de renoncer à l'existence, « pourquoi la refuserais-je. Je l’accepte, et durant mon pélerinage, « jamais on ne m'entendra geindre. » (127 bis)
« La vie future n’est-elle pas problématique ? Existe-t-elle véritablement ? même alors, il se peut qu’elle ne soit pas autre chose que le prolongement de celle que je connais déjà. L’idée du droit ne saurait m'intimider, car le Droit, n’est-ce pas pour chacun de nous, de choisir ce qui l’intéresse le plus ? »
Sans doute, jadis il faisait peu de cas de la vie, de même que beau-
coup d’autres, tout comme lui, y ont attaché peu d’importance, mais ceux-là possédaient, en dépit de tout, la foi, l’espoir, quelque chose enfin qui les soutenait. Mais lui ? Il a été privé de tout appui. Qu'il lui soit seulement accordé de découvrir quelque puissance susceptible de gouverner sa vie, et, alors, comme ceux-là, il sera prêt à faire acte de renoncement.
Mais l’aberration de Sordello n’est que de courte durée. Il retrouve aussitôt son équilibre moral, il voit l’exacte vérité : il se rend compte que toutes nos notions, quelles qu’elles puissent être, même celles du Bien et du Mal, ne sont, au fond, que des Modes du Temps et de l’Univers que nous connaissons, et, par là, demeurent incapables de lier lEternité et l’esprit.
« Quenckh thirst at this, then seek next well-spring—wear « Home-lilies ere strange lotus in my hair!
« Here is the Crowd, whom I with freest heart « Offer to serve, contented for my part « To give life up in service, only grant "È « I do serve ; if otherwise, why want 7. « Aught further of me ? If men cannot choose
7 « But set aside life—why should 1 refuse 2 « The gift ? I take it—I, for one, engage
A « Never to falter through the pilgrimage— Fe « Or end it howling that the stock or stone
a « Were enviable, truly : I, for one, e « Will praise the world you style mere anteroom É « To palace—be it so. » (Vers 383-398.)
« L'épanouissement soudain de son âme élargie lui fit voir « que le Mal et le Bien, la Douleur et le Plaisir, la Beauté et la « Laideur, la Vertu et le Vice, le Grand et le Petit, toutes les qua- « lités existant ici-bas, pourraient bien n'être que des modes du « Temps et de la sphère étroite qui leur est imposée, mais qui sont « incapables de lier l'Eternité et l'Esprit, comme ils lient le Temps « et la Matière. > (128)
Rien ne s’oppose à ce que dans d’autres mondes, dans d’autres existences tout soit différent : les phénomènes qui constituent notre vie peuvent bien se révéler sous un aspect entièrement autre.
Il a refusé d’accepter les limites que cette vie terrestre impose à chacun de nous. Voilà la cause initiale de tous ses malheurs. Lui-même à cherché à sortir des limites de l’étroite existence que sa condition mortelle lui a imposées, et à s’asservir à la seule Eternité, c’est-à-dire à contraindre son corps — qui n’est que transitoire — à se subordonner à son âme qui, par définition, est immortelle. Cette façon de concevoir les choses ne peut que fausser l’existence des hommes ici-bas. Imposer au corps des conditions qui ne doivent régir que l’âme, c’est détruire le corps et manquer sa vie, comme il l’a fait, hélas ! lui-même.
« L'âme étant imposée à la matière, la joie existe lorsqu'une} « portion d'âme est conférée, dans le temps, à la matière. Si l'âme « s'efforce de transfigurer cette matière au delà du dessein de « notre Créateur — par là mettant obstacle à l'accomplissement « de l’acte — alors le chagrin s’en suit.
« Comment le chagrin peut-il être évité ? En effectuant une « conformité entre l’action et la nature de celui qui exécute. Que « l'homme adapte donc son infini aw fini, et procède ainsi sans « cesse, ne modifiant qu'en degré sa nature finie: qu’elle demeure
(128) « The sudden swell « Of his expanding soul showed Ill and Well « Sorrow and Joy, Beauty and ugliness, « Virtue and Vice, the Larger and the Less, « All qualities, in fine, recorded here, « Might be but modes of Time and this one sphere, « Urgent on these but not of force to bind « Eternity, as time, — as Matter — Mind. > (Vers 467-475.)
Ici l’influence de Carlyle apparaît nettement : « Think well, thou wilt find that space is but a mode of our human sense so likewise Time, there is no space and no Time. » chap. VIII ; cf : « For man lives in Time, has his whole earthly being, endeavour and destiny shaped for him by Time. » II-3. « One after the other, its earthly hulls and garnitures have melted away, and now, to his rapt vision, the interior celestial Holy of Holies lies disclosed. >» SArTOR REsARTUS VI-8.
r « tnchangée, constamment soumise à la circonstance déterminée, « mais indifférente à tout le reste. » (129)
| Mais pour lui la révélation de la Vérité absolue n’est devenue » possible qu’à l'instant de la déchéance, de la désintégration, toute pro- ‘ che, de sa « guenille » mortelle. Il sait seulement à cette heure su- » prême qu’il aurait pu réussir sa vie et connaître le vrai bonheur si, ” entre l’âme et le corps, il eût su précisément maintenir l’indispensable - équilibre qu’il importe d'établir, et conserver les exactes relations qui ne doivent jamais cesser d’exister entre eux.
Bien peu, hélas ! réussissent à le faire. Les hommes, plus souvent, ne font pas la part assez belle à l’âme, et, allant à l’autre extrême, trop souvent la brutalisent...
Maïs comment résoudre un élue si ardu ? Comment concilier les intérêts de ces deux éléments constitutifs de tout être mortel ?
Par l’amour humain (130), répond Browning, par l’amour qui, seul, est susceptible de désiller les yeux des hommes et de leur donner la vision nette de la tâche que chacun ici-bas devra imposer à son activité, Ce n’est qu’en aimant qu’ils verront combien brève, combien insignifiante, - combien bornée est notre existence, intercalée qu’elle est entre la ” grande Eternité qui la précède, et Celle non moins immense qui la suit.
: Par malheur, cet amour, si indispensable au bonheur de chacun de nous, a totalement manqué à la vie de Sordello. Aussi, Browning, 4 profondément ému par la douloureuse destinée de son héros, se croit-il 1 autorisé à briser, une dernière fois, le cours de son récit pour intervenir personnellement et spécifier quel genre d’influence aurait dû s’exercer sur son héros. Il lui eut fallu subir, dit-il, une influence, par essence divine, une influence faite d’amour, une influence hors de sa sphère terrestre, et qui, par définition, eut été supérieure à sa propre
(129) « … Soul on Matter being thrust, ’Tis Jog when so much Soul is wreaked in Time On Matter, — let the Soul attempt sublime Matter beyond its scheme and so prevent Or more or less that deed’s accomplishment, And Sorrow follows : Sorrow to avoid Let the employer match the thing employed, Fit to the finite his infinity, And thus proceed for ever, in degree
« Changed’ but in kind the same, still limited
« To the appointed circumstances and dead
To all beyond. » (Vers 492-503.)
(130) Shelley, on l’a vu, pe de même,
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nature et par là, elle lui eut enlevé toute velléité de rivaliser avec elle (131). Cette influence étant par nature double — c’est-à-dire à la fois humaine et divine — aurait pu, malgré ce qu’elle avait de divin, se révéler à lui dans la sphère limitée où il existait et exercer sur lui toute sa puissance. Elle aurait été alors, pour lui, à la fois une sanction bienfaisante, de nature transcendante, et, au point de vue pratique, une règle précise pour laccomplissement de ses devoirs. Tout idéaliste du type de Sordello a un pressant besoin d’une telle influence pour, d’une part, le diriger, et pour le maintenir, d’autre part, en contact constant avec la Réalité. Cette influence — participant à la fois de la nature de ce qui est divin, et de ce qui est humain, de ce qui est éternel, et de ce qui est transitoire, trouve ici-bas son expression la plus complète dans Dieu fait homme
« Quel besoin n'avais-tu pas », dit-il, « d’un Pouvoir tou- « jours au-dessus de toi, et qui, par cela même quil est entière- « ment inaccessible, ne pouvait être un objet de rivalité, et qu'ainsi « tu pouvais aimer — bien que tu n'aies rien voulu aimer d’'hu- « main. Et aussi quel pressant besoin pour toi — d’un Pouvoir — « non pas de quelque chose qui f’aurait conduit à cette nature su- « prême, l'aurais instruit et, par là, aurait rendu possible une riva- « lité — non, mais d’un intermédiaire qui le représenterait, avec « une autorité égale à la sienne, possédant une faculté de commu- « nion différente, l'aurait fourni une ligne de conduite que le Pre- « mier aurait choisie, et que, Lui, taurait transmise, l’un aussi clai- « rement humain, que l'autre est mystérieusement divin ! » (132)
L’âme de Sordello était faite pour léternité et non pour un temps restreint : son idéal était forcément trop grand pour pouvoir être ra-
(131) Pour lui éviter toute velleité de rivaliser avec elle. (132) « Of a Power above you still, < Which, utterly incomprenhensible, « Is out of rivalrg, which thus you can « Love, though unloving all conceived by man — « What need ! And of none the minutest duct « To that out-nature, nought that would instruct < And so let rivalry begin to live, — « But of a Power, its representative, < Who, being for authority the same, « Communion different, should claim « À course, the first chose but this last reveated, < This Human clear, and that Divine concealed, — « What utter need ! » (Vers 594-603.) Ce passage contient, au dire de Church (Essays), toute la morale de l’œuvre.
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