RENE
mené à d’étroites limites, et un être aussi exceptionnel que lui ne pouvait que se cabrer contre les entraves imposables à des natures moyennes.
Cependant, se demande Browning, les connaissances chez le commun des mortels sont-elles à ce point limitées qu’il nous est interdit de voir l'entière vérité, sinon à l’heure même de la mort ? Sommesnous, ainsi que le dit le Bouddhiste: « Liés sur la roue des choses. » (133) Ne nous affranchissons-nous finalement de nos contingences qu’à l’heure toute proche de celle où nous cessons d’être ? Apparemment. Est-ce à dire alors que notre âme devra, en tout point, se subordonner à notre mesquine vie d’ici-bas ? N’aurait-elle pas le droit de concevoir l’Absolu et devra-t-elle — tel quelque morne animal — marcher affublée d’œillères, sans oser regarder autour d’elle, ou ne fixer ses yeux que sur ce qui lui est indiqué comme but immédiat ?
La réponse de Browning semble être assez nette. Nous devons, avant tout, affirme-t-il, chercher à régler notre vie. L’homme véritablement digne de ce nom, a en premier lieu, à reconnaître l’existence de devoirs très précis. Il ne doit jamais se considérer comme indépendant des autres hommes. Ensuite, qu’il s’efforce de voir ce que chacun de ses semblables recèle de divin, et à cause de cela de les aimer. Cet amour de l'Humanité embrassera déjà la plus grande partie de sa tâche ici-bas; c’est là surtout le travail qu’il devra accomplir en vue du progrès de ses semblables c’est-à-dire Servir ; cet idéal très clair lui fournira des indications sur la direction à prendre dans ses divers rapports avec eux, lui donnera un but précis : ce sentiment d'amour agira sur lui, tout comme la lune, agissant sur la mer, la mène là où elle doit aller. C’est ce qui fera accomplir à chacun de nous sa part de besogne, puisque c’est le Grand Dispensateur de tout qui indique à chacun sa tâche.
La morale essentielle du poème étant ainsi expliquée, Browning reprend le fil de sa narration là où il avait laissé à la fin du Livre V.
Palma et Salinguerra ayant soudain entendu le signal donné par Sordello rentrent précipitamment dans la chambre où ils l'avaient laissé, mais à l’instant où ils y pénètrent, Sordello achève d’expirer. IL a eu assez de grandeur d’âme pour prendre la décision qui fut seule digne de lui, pour renoncer aux honneurs qui l’attendaient, mais l’effort a été trop grand pour les forces humaïnes : son cœur se brise ! Cepen-
(133) Cf. KipziG : « Kim », chap. 6.
HIDOO TS
dant que dehors, — contraste éloquent avec l’impéritie de Sordello — la simple abeille qui depuis le matin a travaillé à finir son nid, a achevé, elle, à la fin de sa journée, la tâche que Dieu lui a assignée (133 bis).
Le poème devant se terminer avec la vie de son héros, Browning résume rapidement les événements qui suivent sa mort. Taurello, à cause de cette fin imprévue, se voit contraint d'abandonner les projets si beaux qu’il avait conçus pour sa propre famille et se dévoue désormais à celle des Romano. Plus tard, fait prisonnier et conduit à Venise, où il demeure néanmoins respecté et admiré de tous, il y meurt à 80 ans passés.
Des deux fils d’Ecelin, l’un périt des suites de ses blessures, l’autre trouva une mort plus affreuse. Ses ennemis s’emparèrent de lui, l’attachèrent à un cheval sauvage qui le traîna à travers un immense champ de pierres. Le sort des amis de Sordello fut plus heureux. Naddo connut la prospérité, tandis que le poète Eglamor, bien qu’un esprit de second ordre, — ne cessa, après sa mort, de s’élever, sans toutefois évoluer, en passant par les phases successives d’une autre existence, mais n’arriva jamais à se dépouiller de cette perfection, si réellement imparfaite, qui l’avait toujours caractérisé (133 ter).
Quant à Sordello lui-même, les chroniqueurs, longtemps après sa fin, le célébrant à qui mieux mieux, firent de lui tantôt un chevalier, tantôt un poète, tantôt un courtisan accompli. Il obtint ainsi, — en un sens — la renommée qu’il avait toujours désiré atteindre et qu’il n’était jamais arrivé de son vivant, à se faire attribuer. Mais son idéal si
(33 bis) « Quick, what has Sordello found ?
« For they approach—approach—that foot’s rebound —
< Palma ? No, Salinguerra tho’ in mail ;
« They mount, have reached the threshold, dash the veil
« Aside—and you divine who sat there dead,
« Under his foot the badge ; still, Palma said,
« À triumph lingering in the wide eyes,
« Wider than some spent swimmer’s if he spies
« Help from above in his extreme despair ;
« And, head far back on shoulder thrust, turns there
« With short and passionate cry ; as Palma prest
« In one great kiss her lips upon his breast
« It beat. By this the hermit-bee has stopped
« His day’s toil at Goito—the new cropped
« Dead vine-leaf answers, now ’tis eve, he bit,
« Twirled so, and filed all day—the mansion’s fit—
« God counselled for. » (603-625.) ‘ (133 fer) Browning nous fait comprendre, par là, qu’il croit que la vie humaine conti-
nue dans d’autres sphères.
en A
NE
En AN Er ll PENSE
élevé, n’avait en réalité jamais été atteint — chose qui eût été possible s’il avait seulement consenti, à ne pas le vouloir démesuré, à connaître sa véritable voie, à circonscrire ses efforts et à consacrer toute son activité à la seule Humanité. L'occasion unique qu’il avait eue de rendre d'immenses services aux hommes ne s’est depuis représentée à personne, pas même à Dante. Aussi souffrons-nous tous (134) de son impéritie. La seule chose que l’on puisse dire à sa décharge, c’est qu’il a eu au moins la vision de ce qui était possible en même temps que l’ardent désir de l’accomplir, que lui aussi « a atteint », grâce à son sacrifice librement consenti.
« Un dernier mot au lecteur », dit en terminant Browning, « mon œuvre ne possède peut-être pas toute la douceur, toute la suavité que souhaiterait le bon public, mais qui sait si la force du parfum qui s'en dégage nest pas, précisément, la meilleure preuve de sa véritable excellence ? » (134 bis).