L’ÉLÉMENT AUTOBIOGRAPHIQUE ET LES PRÉOCCUPATIONS HUMANITAIRES
A) L'élément autobiographique
L’Elément Autobiographique qui, dans « Pauline » et « Paracelse » perçait à tout propos, prend des proportions telles dans « Sordello » qu’il submerge, par endroits — notamment à la fin du livre III — le récit lui-même (135). Sous prétexte qu’il a choisi le genre narratif, Browning se croit obligé de se tenir, la baguette à la main (136), pour pouvoir commenter et expliquer toutes les actions de son héros. Il imite en cela Keats qui, dans son Endymion, mêle ses propres réflexions
(134) Peut-être que Browning, qui connaît admüirablement son histoire, entendait-il nous rappeler que de la maison d’Este est sortie la lignée de la Reine Victoria, celle. qui, au moment où il écrivait, avait pour mission de régler les destinées d’une très grande partie de l’Univers.
(34 bis) « …Friends be frank ; ye snuff
« Civet, I warrant : really ? Like enougk— « Merely the savour’s rareness—any nose May ravage with impunity a rose— Rifle a musk-pod and ’twill ache like yours : l'd tell you that same pungency ensures « An aftergust, but that were overbold. »
(35) Sur un total de 1.020 vers, près de cinq cents sont une digression sur luimême.
(136) « Pointing pole in hand. »
au récit, Bien avant lui, Chaucer avait, certes, fait de même, avec autant d’adresse, mais aussi avec moins de longueurs.
Cependant, il est à noter qu’il a avant tout puisé dans son propre passé pour nous donner la partie la plus séduisante et, à certains égards, la mieux réussie, du portrait qu’il a tracé de son héros, qui est en plus d’un point celle de sa propre jeunesse. C’est le moment où l’un et l'autre sont trompés par un optimisme facile, qui leur fait tout voir sous un aspect enchanteur : le monde est leur royaume, un éden où se meuvent des êtres d’élite soumis à leurs moindres caprices (137).
Cette peinture d’un adolescent de génie est si réussie qu’il nous semble même qu'avant les études si fouillées de Sully, sur le développement du premier âge des enfants, rien n’avait encore été écrit — au point de vue psychologique — d’aussi perspicace. En effet nous avons là les diverses étapes par où passe un jeune esprit abandonné grandement à lui-même : la période où l’imagination travaille, où la perception joue le principal rôle ; puis vient la description de celle où l'imagination cède peu à peu la place au jugement et à la réflexion, avec le désenchantement qui s’en suit (137 bis).
On a vu, dans notre Première Partie, jusqu’à quel point Browning, enfant, avait paru génial à tous ceux qui le connurent ; de quelle beauté fine il était doué, mais combien aussi il avait vécu, tout comme la compagne unique qu'il choisira plus tard, en quelque sorte en marge de la vie. L’ignorance du monde l'avait préservé de ses souillures — sauf en de rares occasions auxquelles il fait allusion dans « Pauline » — mais l’avait laissé désemparé comme son héros de Mantoue. Ce qui constitue la plus remarquables différence entre lui-même et celui-ci, c’est qu’il avait, lui, trouvé pour le soutenir, l'Amour Divin, qui, à Sordello, fait entièrement défaut, chose qu’il déplore en termes émus à la fin du Livre VI.
De même, tandis que Browning conserve jusqu’à sa maturité, tout son air de jeunesse, on verra Sordello, dans la suite, hâve et flétri avant l’âge. Mais ces premières et délicieuses heures de solitude que passe celui-ci à Goïto rappelent à plus d’un égard la jeunesse tout imaginative qu'a connue Browning, lui, à qui ne parvenaient guère les rumeurs de la grande ville voisine, et pour qui, pendant si longtemps, la nature
(137) Cf. « Pauline » : « The old trees Which grew by our youth’s kom 132 ; cf. « Paracelse »'(1-5-12) ; cf. « Sordello » : « se “ idee by those ce glances, dulcet tones And these a graceful hand advanced to thrones. » (1-859.) (137 bis) Il ÿ aurait certains rapprochements à faire, à ce point de vue, entre le ee ot de Sordello et celui du « Prélude » de Wordsworth. (Voir Conclusion nérale.
fut tout. On retrouve, dans les descriptions qui dépeignent les premières années de Sordello ses propres « day-dreams ».
Dans le deuxième et le troisième livre, il énumère ses juvéniles projets, ses déboires littéraires, et les reproduit dans l’exposé des traverses qui assaillent Sordello :
« Vint alors la vengeance du monde ; le plaisir de celui-ci —qui était devenu son seul but — qu'était-il ? « Ne pas être assez sots pour aller à votre école; O Poëte ! » Il découvrait — chaque fois qu'il obtenait des applaudissements pour quelque ballade rimée — que ses auditeurs se méprenaient sur son but... Vous vous imaginez donc qu'ils allaient s'occuper de son génie ?.… Contre eux, il se retournait avec courroux. Qu’étaient-ils
« donc après tout, pour qu'il s’inquiétât de leur approbation ? « Alors, à quoi bon continuer et faire croire qu’il trouvait en eux
une utilité quelconque ?.… Sa langue — un pis aller — de même que le reste, ne fut désormais pour li qu'un expédient. » (138)
C’est là Browning faisant sa propre confession (138 bis) : lui qui s'était vu dans l'obligation de suivre les règles qu’il méprisait, et qui — - de même que Sordello, s'étant voué à la seule Poésie, se sentait méconnu
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des hommes auxquels il était supérieur et se perdait en luttes stériles, en rêveries et en regrets, tout en restant tenacement fidèle à ses convictions intimes.
Ainsi, et de même que dans « Paracelse », nous retrouvons ici ses
(138) « The World’s revenge : their pleasure, now his own,
« What was it? « Not to play the fool « So,much as earn our lesson in your school ! » « Replied the World. He found that every time « He gained applause by any ballad-rhyme « His auditory recognized no jot « As he intended...
« His will ! conceive it caring for his will ! « And on them angrily he turns. Who were « The Mantuans, after all, that he should care « About their recognition, aye or no. ?
« Wherefore then, « Continue, make believe to find in men « À use he found not...
« Language, the makeshift, grew « Into a bravest of expedients too. » (II-vers 620-682.)
(138 bis) Browning, chose curieuse, a non seulement prévu d’avance toutes les objections faites plus tard par les critiques, mais se moque agréablement d’eux ; voir à ce sujet toute la fin du Livre II jusqu’au vers 868,
préoccupations humanitaires qui perçaient déjà dans « Pauline >» — celles qui avaient harcelé toute la jeunesse de Browning, car pour pouvoir mieux formuler à ce sujet ses idées, n’avait-il pas tenté de les exposer jusque dans son drame si éminemment humain de « Strafford » ?
B) Les préoccupations humanitaires
Il était assez naturel que dans sa prime jeunesse — Browning vivant d’une vie assez solitaire, et peu au courant du monde et des hommes — se soit contenté tout d’abord d’un optimisme que l’on a jugé quelque peu facile et qui bien à tort, a été confondu avec son optimisme ultérieur, plus inébranlable celui-là, parce que plus réfléchi.
Au moment où il achève « Pauline », il vient de traverser une forte crise morale et religieuse, mais triomphe de ses doutes et de son pessimisme exagéré et n’aspire qu’à consacrer aux hommes toute la tendresse de sa nature (139). Tout rempli du désir de trouver le monde ce qu’il se l’imagine être, soutenu par la certitude absolue de l'existence de son Dieu, par le sentiment de sa Bonté, croyant à la Vérité, il veut connaître la vie réelle, et savoir son rôle de Poète dans le monde des vivants.
Avec « Paracelse » son regard s’étend bien plus loin encore : c’est l'Univers tout entier qu’il cherche à interpréter. Il croit alors y trouver une longue et vaste évolution aboutissant à la création de l’homme. Bien vite cependant il reconnaît les lourdes entraves qui ont été imposées à l'âme humaine dans la sphère étroite où celle-ci a été placée : l’homme étant destiné, comme tout le reste, à évoluer c’est-à-dire à souffrir, à apprendre, à aspirer sans cesse, à vivre avec et pour ses semblables.
Voilà pourquoi, dans « Sordello », il en vient tout naturellement à envisager le problème des rapports d'homme à homme et cherche à le résoudre. Browning cencentre maintenant d’une façon plus spéciale son regard sur l’être humain ; il envisage son développement dans un milieu social plus contraire que propice.
Cette œuvre se distingue donc des précédentes par au moins deux
(139) « O Sympathie ! » s’écrie-t-il à un moment donné, « O Sympatkhie ! obscurcie « par la Sophistique ! Pour quelle raison me suis-je réfugié en moi-même, sinon pour « pouvoir m'éloigner du spectacle des maux auxquels j'assistais sans pouvoir les empé- « cher ? » (Vers 687-689.) Puis il ajoute que — par la pensée tout au moins — il a déjà parcouru la vie de toutes les créatures humaines, quelle que soit l’échelle où elles se trouvent... (« Pauline », vers 690-706.)
caractéristiques nouvelles : d’abord par la note d’intense et généreuse pitié qui domine chaque fois qu’il touche aux douloureuses épreuves réservées à son héros aussi bien qu’à la vaste majorité des créatures humaines dont le sort est d’être peu favorisées, vouées à une existence stérile, et esclaves de ceux qui sont mieux doués ou plus fortunés qu’elles; ensuite par l’allure plus foncièrement philosophique que prennent toutes les considérations où il entre lorsqu'il s’efforce en élargissant le débat de justifier les desseins du Dieu de son propre credo.
A présent il scrute la réalité d’un œil plus averti, mais les spectacles affligeants qu’il y découvre n’ébranlent pas sa confiance, ni en son Créateur ni en l’homme : son cœur, infiniment aimant, éprouve le seul désir de porter remède aux tragiques drames qui, à tout moment se déroulent devant ses yeux. Tandis que le philosophe en lui cherche à démêler patiemment les raisons profondes des innombrables malheurs qui, sans cesse, harcèlent les troupeaux humains, le Poète chez lui, qui sent mieux tout ce que la vie renferme de mystère et d’angoisse, conçoit sa tâche comme celle d’un collaborateur avisé des hommes. Il ambitionne donc en premier lieu d'arriver à ouvrir leurs yeux, afin qu’ils parviennent à reconnaître où gît la réelle Vérité, à mieux se connaître eux-mêmes, à s’entr’aider, à se secourir et à porter le fardeau les uns des autres. Le problème de la foule ne le préoccupe pas moins que celui de l'individu
isolé. Comment éclairer les masses ? leur assurer une vie meilleure ?
faire en sorte que chacun ait tout ce dont bénéficient seulement les classes privilégiées ou des êtres fortunés et supérieurement doués. Il est atterré
* de voir que les malheureux acceptent le plus souvent leur sort avec une __ résignation (139 bis) entière. :
Comme tout se tient dans le domaine de la pensée, et comme la souplesse de son esprit est véritablement extraordinaire, il trouve possi-
ble d'examiner le problème de la destinée humaine sous ses faces mul-
tiples et sait passer aisément d’un art à un autre, tout en discutant avec son lecteur, ce qui, comme corollaire, se rapporte à la fois au rôle du Poète, du philanthrope, en même temps qu’à l’art littéraire (139 ter).
(139 bis) Comparez la noble lettre qu’écrivit Wordsworth à l’évêque de Landaff : « But when redress is in our own power and resistance is rational we suffer with the
same humility from beings like ourselves, because we are taught from infancy that we - were born in a state of inferiority to our oppressors, that they were sent into the world | to scourge and we to be scourged. Accordingly we see the bulk of mankind, actuated by
these fatal prejudices, even more ready to lay themselves under the feet of the Great than
the Great are, to trample upon them. » Cf. Shelley : « Men of England », etc.
(139 ter) Voir 8 10 : « Le rôle de la Poésie », ad finem.
LB pA
$ 5.— LEs PERSONNAGES
A) Le Sordello de Dante ei celwi de l’histoire
Peu d’existences sont plus obscures, plus enveloppées de légendes que celle de Sordello. Cependant, grâce aux travaux de Fauriel en France (140) et de Tonybee en Angleterre (141), et plus récemment encore de M. de Lollis (142), nous pouvons enfin arriver à connaître les quelques faits authentiques qui constituent sa vie.
Les premiers à s'occuper du Troubadour furent, par ordre chronologique : Dante, Benvenuto d’Imola, Aliprando, Nostradamus et Rolandini.
Dante, dans son traité de « La Langue Vulgaire », affirme que Sordello était passé maître en l’art poétique, et avait puissamment aidé à la formation de la langue italienne en y introduisant des mots des dialectes de Provence, Crémone, Vérone.
À huit reprises différentes, il fait allusion au poète (143).
C’est au chant six du « Purgatoire » qu’il nous le présente d’abord.
Benvenuto d'Imola, un siècle plus tard, le cite comme ayant été tué par Ecelin, frère de Cunizza, qu’il avait séduite.
Aliprando est l’auteur d’une chronique rimée sur Milan, où il parle de Sordello qui y joue un rôle important et y est représenté comme allié des Visconti, mais son œuvre est sans valeur.
Nostradamus (1503-1556) dans sa « Vie des Poètes Provençaux » le fait naître à Mantoue et entrer au service de Béranger, comte de Provence ; il le représente comme étant un poète philosophe très prisé, préféré même à Folquet de Marseille et à Percival Doriaste.
Cependant, les seuls faits certains le concernant sont d’une part, ceux rapportés par Rolandini peu après la mort de Sordello et d’autre part, ceux vérifiés par Fauriel et Tonybee, à savoir :
Sordello est né à Goïto dans le territoire de Mantoue vers l’an 1200. Son père, à cause de sa pauvreté, fut surnommé « El Corte » (144). De bonne heure, le jeune Sordello se distingua comme poète. Il visita vers 1220, Florence et se rendit à Vérone à la Cour du Prince Boniface. Celui-
(140) « Dante et les Origines de la Langue et de la Littérature Italiennes. »
(141) Dans « Dante Dictionary », 1898, Londres.
(142) Vita e Poesie di Sordello di Goito, Halle, 1896.
(143) Dante, Purgatoire, chants VI-VII-VIII-IX. } : (144) « A court d’argent. » Ë ;
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ci avait épousé Cunizza, fille d’Ecelin II de Romano :; en 1226, à l’instigation d’Ecelin III, dit-on, et pour des raisons politiques, Sordello enleva Cunizza et l’emmena à Trévise. Mais l'ayant détenue auprès de lui jusqu’en 1229, il encourut le ressentiment d’Ecelin et dut quitter l'Italie. Il se réfugia en Provence où il resta jusqu’à sa mort survenue en 1226, ne faisant que de courtes visites dans les Cours Royales de Castille et Aragon et du Portugal.
Son protecteur, pendant les seize premières années de son séjour en Provence, fut le comte Raymond Béranger IV, dont la Cour fut très brillante (145) et dont les quatre filles devinrent toutes reines. C’est vers 1240 que Sordello écrivit son poème sur la mort de Blacatz, un des troubadours de cette même cour.
En 1245, Raymond mourut et sa plus jeune fille épousa Charles d'Anjou qui, de ce fait, devint roi de Provence. Dès son arrivée à Aix, Sordello lui adressa son poème de bienvenue où il l’exhortait pendant qu’il était encore jeune (il avait vingt-six ans), à se consacrer à de hauts faits. Le fait est digne d’être relevé, puisque Charles devait être le défenseur zélé de la cause des Guelfes, que Sordello ne cessa de l’encourager dans ses efforts. Il n’accompagna pourtant pas son seigneur lors de la croisade de 1248, et la lettre d’excuses qu’il écrivit existe encore pour certifier de la faiblesse de ses prétextes. On possède également les traités signés par Charles d'Anjou, le premier à Aix, en 1252 entre lui-même et ses sujets rebelles de Marseille, et le second en 1256.
Onze ans plus tard, le roi s’embarqua sur les instances de Clément IV pour son expédition d'Italie. Sordello lPaccompagna. Après la bataille de Benvenuto, février 1266, bien que le roi eût été victorieux, Sordello fut fait prisonnier et nous possédons de même la lettre du Pape qui rappelle au roi que le troubadour est bien en captivité. Il est probable que Sordello, délivré peu après, prit part à la bataille de Tagliosca (1268), où fut vaincu Conrad, le dernier représentant de la maison des Hohenstaufen.
En effet, lorsque Charles fit don de fiefs à ses barons, Sordello reçut plusieurs châteaux en Apulie, et dans une lettre datée du mois de mars 1269, il est mentionné comme « notre fidèle et bien aimé Sordello de Goïto ». De même, en juin 1269, il reçut un autre château pour sa vie durant dans les Abruzzes. On ne sait pas la date de sa mort. Il se peut qu’il ait accompagné Charles à Florence en 1273, au moment de Ja convention qui y eut lieu lorsque Grégoire X s’efforçca de réconcilier les deux fractions rivales des Guelfes et des Gibelins.
(145) Voir DAnTE : « Paradis », VI-133-135.
C’est surtout dans la vision de Dante que Sordello nous apparaît avec le plus d'éclat. C’est le samedi 27 mars 1301, tard dans l’aprèsmidi, que Dante le rencontre au bas du Mont de la Purification parmi ceux qui étaient morts d’une mort violente, sans avoir reçu l’absolution, mais qui s'étaient montrés repentants au dernier moment. Ceux-là doivent séjourner à la porte du Purgatoire pendant une durée de temps égale à leur existence, à moins qu’elle n’eût été abrégée par des prières.
Ainsi, au dire de Dante, Sordello n’a pas pu, de toute façon, comme le veut Browning, mourir en 1224.
B) Le Sordello de Browning
Pour créer le personnage principal de son poème, Browning avait tout d’abord les quelques indications que lui fournissait Dante. Celui-ci l'avait représenté à travers trois chants de la Divine Comédie, comme servant de guide à lui-même et à Virgile. On le voit d’abord solitaire et altier, plein de majesté et de mélancolie, assis à l’entrée du Purgatoire (146).
C’est à sa vue que Dante donne libre cours à ses lamentations sur tous les malheurs qu'ont valu à l'Italie l’indolence et l’incapacité de ses chefs, et c’est à lui qu’incombe le rôle de conduire les deux poètes jusqu’à la vallée secrète et bien gardée où sont cantonnés les princes de la terre, ceux qui avaient eu l'intention de remplir leur devoir, mais qui, en fin de compte, n’ont pas su tenir leurs promesses et qui, de ce fait, et en attendant que soit venue l’heure de la miséricorde qui les délivrera, doivent attendre patiemment à la porte même du Purgatoire.
On le voit siégeant à part, plus concentré en lui-même, plus orgueilleux que les rois et les princes assemblés là et en compagnie de qui, d’ailleurs, il attend le moment où tous pourront commencer leur pénitence. Une place lui a été assignée parmi ceux à qui avaient été accor-
(146) Au Chant VI, Virgile dit à Dante qui le supplie de presser le pas : « Vois cette « âme qui, placée là toute seule, nous regarde ! Elle nous enseignera la voie la plus « courte. » Nous allâmes à elle. Ame Lombarde, comme tu te tenais altière et dédaigneuse, « et combien le mouvement de tes yeux avait de gravité et de lenteur ! Elle ne nous disait « rien, mais nous laissait passer, nous regardant seulement à la manière d’un lion quand « il se repose. Cependant, Virgile s'approchant d'elle, la pria de nous indiquer la meilleure « montée : elle ne répondit pas à notre demande, mais elle s’informa de notre pays et de « notre vie, Et mon doux guide commença : « Mantoue... » Et l’ombre, toute ramassée sur « elle-même, se leva vers lui du lieu où elle était auparavant, et dit : « O Mantouan, jé « suis Sordello de ton pays. » Et l’un et l’autre s’embrassèrent. Cette grande âme K'em-
« pressa, au seul nom de son pays, de faire à son concitoyen un accueil de fête ! > (Traduction Fiorentino.)
dées de grandes visées et des pensées élevées, parmi ceux à qui s'étaient “offertes de grandes occasions pour agir, mais qui n’avaient pas su en profiter (147).
Quelques maigres qu’aient été les matériaux mis à sa disposition «par Dante, Browning a su en tirer parti ; aussi donne-t-il comme traits "marquants à Sordello, d’abord un orgueil démesuré, un égoïsme outré et -un égotisme concentré. Il amplifie tous ces traits dans le corps de son poème en suivant fidèlement et habilement son modèle. Ensuite, il com- …plète son personnage par d’autres éléments qu’il va chercher ailleurs. . - C’est ainsi qu’il reprend, développe et intensifie l’idée contenue dans le portrait qu’il avait déjà tracé d’Aprile dans « Paracelse », celui du | poète dont la vie aurait été inutile, manquée, faute d’avoir su suffisam- . ment circonscrire ses efforts, mais dont l’âme, malgré tout, est douée d’une imagination hors ligne. De même, on sent bien, dans la constitu- | tion du caractère de Sordello l'influence de celui d’Hamlet : comme | pour le héros Shakespearien, tout le drame se passant en dedans, le * domaine mental reste prépondérant (148). Comme Hamlet, Sordello
pr
- reste indécis, hésitant, incertain, secoué par le doute, tourmenté par sa
4 pensée intime, obsédé par les problèmes de la destinée humaine, philo-
Os
sophant sans cesse en de longs monologues. Toujours en lutte avec luimême, il ne sait quel parti prendre et aboutit ainsi à la négation même de l’action, et par là, il s’oppose foncièrement à Taurello. à Il était difficile d’intéresser le lecteur au personnage en ce qui con- . cerne cet égotisme, cet orgueil et ce manque d’amour humain. Mais ‘sans ces défauts, Browning n’aurait pas pu inculquer la morale du poème. Sordello en effet ne devient sympathique que dans la mesure où il s’humanise. Quant à sa naïveté, elle est également voulue par l’auteur, - car la vanité est aveugle. Dans l’ensemble, il est aussi flou que Pauline “et manque de la vitalité qui caractérise Paracelse lui-même. En tant que - Poète, il est hors ligne. Bien qu’il paraisse dans le sixième livre surtout sous l’aspect du Penseur, il suffit de réfléchir pour voir qu’il est là le - représentant véritable de son pays et de son époque. Il incarne FItalie - du Moyen Age finissant, qui frise déjà la Renaissance, dont l’idéal est si élevé, mais qui recherche avec avidité toutes les jouissances, même les plus sensuelles, de la Vie dans sa splendeur et dans son passionnant
ttrait :
f (147) L’idée dominante de « Paracelse » et de « Sordello », c’est de montrer quels devoirs incombent aux poètes et le châtiment qui attend ceux qui n’ont pas su profiter à des occasions que Dieu leur fournit parce qu’ils sont ses Elus. + (148) Browning, en parlant de « Strafford » dira de même que dans son drame, il y a « du caractère en action ».
« Together let wrath, hatred, lust, « All tyrannies in every shape be thrust Upon this Now ! >» (VI-333).
Voilà les principaux éléments qui paraissent avoir contribué surtout à représenter l'Homme. Mais Browning, dont le dessein avait été de peindre également l’enfance et la jeunesse du poète, a puisé beaucoup dans ses propres souvenirs pour compléter le tableau (149).
C) Taurello
Taurello (150), est un personnage qui a réellement existé et que Browning a singulièrement embelli. C’est le type du condottière splendide, mieux fait pour obéir que pour commander. Il est soldat, presque homme d'Etat et par-dessus tout homme d’action, — c’est-à-dire en un mot, l’exacte contre-partie du rêveur qu’est Sordello.
Il nous est présenté dès le début du premier Livre
« Cet agent de la maison des Romano, ce fameux Taurello « Salinguerra, unique en son espèce. ! les hommes comprenaient « bien que vivre, pour lui, était chose agréable, rien qu’en le voyant « sur le chemin public, nonchalamment drapé dans son pourpoint, « et appuyé sur son bâton, pendant qu'il parcourait quelque mis-. « sive. » (V. 283-290).
Une nature aussi imperturbable ne se laisse pas émouvoir pour peu de chose : ainsi, il ne se fâche nullement lorsque Sordello, manquant à tous les égards qui lui étaient dûs, s’abstient de venir à la réception à Mantoue où il avait été spécialement chargé de lui souhaiter la bienvenue (150 bis).
Aussi, à l’âge où beaucoup de guerriers sont déjà vieux, il a conservé toute la vigueur d’un jeune homme. Voici, au physique, l’admirable portrait que Browning nous en donne, au milieu du quatrième Livre :
« Salingwerra, malgré les craintes et les espérances de soixante « années, malgré ses Empereurs et ses Papes, ses soucis et ses stra-
(149) Voir plus haut : $ 5, L’'Elément Autobiographique. (50) Tout comme Sordello, le personnage est historique et les renseignements abondent sur lui. Compléter ces indications en se reportant au livre IV-vers 470 seq. (50 bis) « The easy-natured soldier smiled assent, « Settled his portly person, smoothed his chin « And nodded that the bull bait might begin. » (Livre Il-vers 1014.)
« lagèmes, vous paraissait comme un jeune homme, lui qui, non- < chalamment était en train de jeter ses regards — à travers l’em- « brasure de la fenêtre — dans la direction des arbres verts mala- « difs et d’allure dolente, tellement était agile, rapide et gracieuse, « la tête qui tournait sur sa large poitrine : celle-ci, enserrée dans « l'acier flexible — vêtement qu'il portait constamment — et d’où « rayonnatient le soleil et une gerbe de feu à travers la salle. Débar- « rassé de son casque d'acier, il laissait respirer les belles et souples « tresses de ses cheveux châtains, décolorés comme si une couronne « les eût encerclés — tellement le heaume les avait usés là où une « ligne blanche, en les coupant, les séparaït en deux, tandis que les « mèches luisantes au-dessus, luisantes au-dessous, ondulaient en « boucles magnifiques autour du front qui gardait ainsi tout son « calme... La figure était carrée, plus que celle d'aucun lion ; deux « yeux étincelants enchâssés dans des cavités remplies de plus « d'une ombre, creusées de plus d’une ride, partant du nez éner- « gique et la joue barbue; le demi-sourire qui déformait une lèvre « sans cela parfaite ne pouvait les atteindre, ils demeuraient tour « à tour plus ou moins contractés, ou distendus, ou sans chaleur, « car son regard — que ses pensées fussent portées sur les arbres « où sur les hommes, — était d’une indifférence parfaite, et ses « pensées étaient rarement arrangées et en ordre comme en ce « moment... il souriait donc. »
(50 ter) « Salinguerra with his fears and hopes « Of sixty years, his Emperors and Popes, « Cares and contrivances, yet you would say « À youth ’twas nonchalantly looked away « Through the embrasure northward o’er the sick « Expostulating trees—so agile, quick « And graceful turned the head on the broad chest « Encased in pliant steel, his constant vest, « Wkhence split the sun off in a spray of fire « Across the room ; and, loosened of its tire « Of steel, that head let see the comely brown « Large massive locks discoloured as if a crown « Encircled them, so frayed the basnet where « À sharp white line divided clean the hair ; « Glossy above, glossy below, it swept « Curling and fine about a brow thus kept « Calm, laid coat upon coat, marble and sound : « This was the mystic mark the Tuscan found, « Mused of, turned over books about. Square-faced, « No lion more ; two vivid eyes, enchased « In hollows filled with many a shade and streak « Settling from the bold nose and bearded cheek ; « Nor might the half-smile reach them that deformed « À lip supremely perfect else—unwarmed,
Presque tout le quatrième livre lui est consacré, mais c’est dans le cinquième que se révèle toute l’importance de son rôle. Lui qui avait écouté en baïillant les interminables discours de Sordello, devine soudain la parenté qui les unit et jette les insignes de l'Empereur au cou de celui qu’il découvre avec ravissement être, après tout, son propre fils. On assiste alors à l’éveil de sa nouvelle ambition, de toutes ses nouvelles espérance. Sa joie, son enthousiasme, sont, hélas, cruellement déçus lorsqu'il découvre que l’émotion a tué Sordello. Une fois son fils mort, il renonce à toute ambition, épouse Sofia, la fille cadette d’Ecelin, vit encore vingt ans, et n’est enfin fait prisonnier « gras et rougeaud », au milieu d’un banquet, que grâce à une ruse de ses ennemis. La dernière fois que nous l’apercevons, c’est à Venise, où la foule respectueuse malgré tout, désigne aux enfants : « Celui qui fut jadis presqu’un monarque ».
D) Palma
« Palma » (151) qui n’est que la Cunizza de l’histoire, « n’atteint pas », dit Stopford Brooke, « la hauteur d’une Pompilia ou d’une Balaustion, mais elle est à cent coudées au-dessus de Pauline ou de Michaelle : elle est humaine et on voudrait pouvoir la voir davantage. »
En effet, bien qu’elle ne soit avant tout, aux yeux de Browning, que le symbole vivant de la récompense qui doit couronner les efforts de Sordello, elle possède une personnalité aux qualités variées et très nettes :
C’est dans le premier chant qu’elle nous est présentée comme une jeune femme d’une beauté peu ordinaire ainsi que son portrait physique en fait foi :
« Voyez comment s’enfle, en une masse somptueuse d’or, la « houle de ses tresses, l'encadrant ainsi qu’une gloire, au point « que le sol lui-même était comme éclaboussé d’un éblouissant « éclat de rayons de soleil. Retenez votre souffle, retenez-le pour < contempler Palma au moment où elle s’immobilise, une de ses
« Unwidened, less or more ; indifferent
« Whether on trees or men his thoughts were bent—
« Thoughts rarely, after all, in trim and train
« As now. » (Livre IV-vers 424-460.) s à ose = reve Fe. ere également, comme Aprile dans « Paracelse », e cœur. De même que Paracelse, Sordello s’imagine pouvoi F i , sorber entièrement dans sa pensée. s FOSC MR
! « jambes repliée sur elle-même, tandis que son petit pied creuse « la chair neigeuse, laissant l’autre, avide d'air frais, pendre non- « chalamment sur le bord du divan, les veines, d'un violet plus « sombre, marquant l'endroit où le sang alangui circule plus len- « tement. Elle est là, dressée à demi, calme, ses deux paumes lui « servent de léger point d’appui, dans son élan, au moment où elle « se tourne avec un regard de sûr triomphe parce que c’est Apol- « lon lui-même, qui, du fond ténébreux des pins, la contem- « ple. > (151 bis)
Plusieurs années après (152), on la retrouve à Vérone, conversant avec Sordello dans la salle des Banquets. Ses paroles sont empreintes de sagesse et de douceur. Cette entrevue est reprise et développée au Livre III. (Vers 260-535) (153).
Elle est intrépide et dévouée, car elle accompagne son amant à Ferrare, dédaignant les dangers qui l’attendent. Comme beaucoup de nobles femmes de son époque, elle possède le génie politique, et a l’ambition la plus haute pour Sordello. (Livre IV, vers 180). Elle ne rêve rien moins que de donner, grâce à lui, la suprématie aux Gibelins.
Dans le V: livre, elle écoute et fait preuve de discrétion, ne se mêlant pas au débat entre Sordello et Salinguerra avant que ce dernier n’ait jeté les insignes de l’Empereur autour du cou de son fils (V. 300- 735). Elle sait l'effet que la révélation si subite de sa véritable parenté peut produire sur le guerrier lorsqu’elle la fait, et ménage d’un côté son ami avec toute la discrétion d’une femme prévoyante, et d’autre part apaise Taurello pendant qu’emporté par son enthousiasme, il marche fièvreusement de long en large dans la salle enténébrée.
C’est alors qu’elle révèle toute la passion, toute la profondeur de
(51 bis) « So, conspicuous in his world
< Of dreams sate Palma. How the tresses curled
« Into a sumptuous swell of gold and wound
« About her like a glory, even the ground
< Was bright as with shed sunbeams : (breathe not, breathe
« Not !) —- poised, see, one leg doubled underneath,
« Its small foot buried in the dimpling snow,
« Rests, but the other, listlessly below,
« O’er the couch-side swings feeling for cool air,
« The vein-streaks swollen a richer violet where
« The languid blood lies heavily : and calm
« On her slight prop, each flat and outspread palm ;
« As but suspended, in the act to rise
« By consciousness of beauty, whence her eyes
< Turn with so frank a triumph : for she meets
« Apollo’s gaze in the pine-glooms. » (I-vers 948-962.) (152) A compléter avec les détails donnés au livre I, vers 751 ; Il-ivers 97-105. (53) Voir l’analyse de ce livre.
Le Os
son âme — citant les œuvres de Sordello, rêvant tout haut les projets magnifiques qu’elle conçoit (154). Lorsqu’enfin elle se trouve en présence du poète mourant, elle est héroïque et calme, et par son tendre et dernier baiser, elle lui donne l’assurance qu’elle comprend toute la grandeur du sacrifice qu’il a fait de son ambition.
E) Frédéric II
Frédéric II n’apparaît pas en personne dans « Sordello », mais le rôle qu’il y joue est si important au point de vue historique, qu’il faut tout au moins expliquer à quelle personnalité singulièrement intéressante on a à faire.
Frédéric II, bien que fils d’un Empereur allemand, était tout ce qu’on voudra, sauf un Teuton. En réalité, ce fut un Italien du Sud, de la Sicile, mais malgré tout, pas un pur Italien. Il y avait en.lui beaucoup du Normand, du Grec, de lOriental. En aucune façon, il n’appartenait à son siècle, Ce fut un précurseur de la Renaissance qui resta toute sa vie influencé par la civilisation arabe (155).
Au moment où commence ce récit, l’empereur, qui avait quaranteans, s’apprête à venir soumettre l'Italie à son pouvoir et combattre les prétentions exagérées du Pape. Le duel qui eut lieu entre ces deux
(154) « When he had sat in silence long enough « Splintering the stone bench, braving a rebuff « She stopt the truncheon ; only to commence « One of Sordello’s poems, a pretence « For speaking, some poor rhyme of : « Ely’s hair « And head that's sharp and perfect like a pear, « So smooth and close are laid the few fine locks « Stained like pale honey oozed from topmost rocks « Sun-blanched the livelong Summer ; »—from his worst « Performance, the Goiïto, as his first :
« And that at end, conceiving from the brow «< And open mouth no silence would serve now, « Went on to say the whole world loved that man « And, for that matter, thought his face, tho’ wan, « Eclipsed the Count’s—khe sucking in each phrase « As if an angel spoke. The foolish praise « Ended, he drew her on his mailed kness, made « Her face a frame-work with his hands, a shade, « À crown, an aureole—there must she remain « (Her little mouth compressed with smiling pain « As in his gloves she felt her tresses twitch) « To get the best look at, in fittest niche Dispose his saint ; that done, he kissed her brow. » (V-vers 901-925.) (155) Ce qui explique l’horreur qu’il inspira à une grande partie de la chrétienté.
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rivaux qui revendiquaient chacun de son côté le pouvoir absolu, fut surtout un duel politique. Aux veux du Pape, le vice essentiel de l'Empereur, était d’abord d’être détenteur du royaume des Deux-Siciles, — ce qui constituait un danger pour les Etats de l’Église enserrés dans cet étau, et, d’autre part, de vouloir réunir, en sa seule personne, le pouvoir spirituet et temporel, rôle qu’ambitionnait de jouer le Pape lui-même. L’exaspération du Pape était, de plus, accrue en voyant que l’opinion publique dans toute l’Europe était favorable à l’Empereur (156).
Lorsque mourut, en 1250, cet homme de génie, la Papauté, grâce à l’intervention de Charles d'Orléans, eût raison de ses successeurs : Conrad, Manfred, Conradin. L'Empire succomba et ne fut jamais plus ce qu’il avait été. Mais la ruine de la Papauté elle-même ne tarda pas à suivre, car si Frédéric II fut le dernier des Grands Empereurs, Boniface VIII de son côté peut être considéré comme le dernier des grands Papes.
Assurément, Dante a tellement accablé Boniface de son mépris et de sa haïne, que l’on a bien du mal à voir quels étaient sa valeur et son véritable caractère. On pourrait le qualifier en disant qu’il fut l’exacte contre-partie de Célestin V. Dépourvu de scrupules, extraordinairement habile, ce « Magnanimus Peccator > comme on l’a nommé, fut plus exactement ce que Gower l’appelle : « Misleader of the Papacie ». Pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire pour suivre sa politique d’accaparement du pouvoir en Italie après la destruction finale de la Maison des Hohenstaufen, il entra en guerre avec les Colonna et réussit à les expulser de Rome, mais sa propre querelle avec Philippe le Bel, fut la cause véritable de la décadence de la Papauté (156 bis). La tragédie d’Anagni est connue de tout le monde; la mort de Boniface est la fin d’une grande époque. La Papauté médiévale fut enterrée dans sa tombe, mais la nationalisation des grands pays européens date de là. Effectivement l’absence prolongée des Papes de la Ville Eternelle fournit à Rome l’occasion de faire revivre la République Romaine de jadis (157). C’est alors qu’on vit apparaître Rienzi, « Le Dernier des Tribuns ». Mais sa vanité le perdit, il mourut assassiné en 1354, et en 1377 les Papes revinrent à Rome. Celle-ci, de ce fait, dut attendre
(156) On conçoit de quel côté devait être, en France, St-Louis : quant à l’Angleterre, on peut voir ce qu’on pensait de l’autre côté du détroit en consultant la « Chronique de Mathieu-Paris.
(156 bis) La bulle du Pape fut en effet brûlée à Paris en 13802.
(157) Comme Crescentius (auquel fait allusion Browning) l’avait déjà fait.
‘cinq siècles avant de voir renaître sa grandeur antique, tandis que Florence, entre temps, devenait l’Athènes de l’Europe moderne.
Autant donc par ses revers que par ses succès, Frédéric IT contribua puissamment à la fondation de l’indépendance de l'Italie (158).
Il est très dommage que Browning n’ait pas fait paraître l’Empereur lui-même, la valeur historique du poème en eût été rehaussée, et il est certain que le poète — reconnaissant le rôle important qu’il a joué dans le développement intellectuel de l'Italie, nous l’eût représenté d’une façon magistrale.
F) Ecelin de Romano
Ecelin, ce chevalier chef de la Maison de Romano, ramasse en sa personne toute la sanglante cruauté guerrière du Moyen-Age. Son portrait physique est saisissant : « On sentait bien, malgré sa prospérité, que Romano (car c’est ainsi qu’on l’appelait), à voir son cou décharné et livide, devait nourrir quelque démon de chair humaine, et non lui-même. » Rusé, pusillanime, mais sans véritable force de caractère, la mort de sa femme le laisse désemparé. Il ne se sent plus l’énergie suffisante pour soutenir la grandeur de sa Maison, et, au désespoir de Taurello, il contracte des alliances avec ses ennemis, puis se retire dans un couvent de Vérone, prétendant qu’il s’est voué à Dieu qui, jadis, dans cette ville même, avait sauvé sa femme et son fils (159).
Puis, après sa mort :
« Il dort tranquille à Campese. Celui qui le désire peut voir sa statue tout près de là, à Soligno. Sa tête sur un coussin, et sa main gantée, pour rappeler qu'il était chevalier. » (VI-686).
Son ancêtre, Ecclo, qui jadis habitait un château-fort dans la montagne, est décrit en quelques lignes :
« Le chat sauvage. Qui lui donna ce nom? lui, le plus gracieux
(158) Son rôle a été bien mis en valeur par GEBHARDT : € Frédéric II fonda une civilisation originale dans l'Italie du Sud et en Sicile, une culture toute nouvelle, un état politique extraodinaire. Homme étonnant et mystérieux pour nous, il a semblé à l'Eglise responsable des inventions dangereuses qui ont troublé la foi. Pour l’histoire il demeure le véritable créateur d’un régime religieux et social. Par lui a commencé hé -institution intellectuelle dont l'effet fut durable dans la conscience religieuse de l'Italie. »
(59) « For him. no more concern é,,
« With strife than for his children, with fresh plots « Of Friedrich. Old engagements out he blots
«< For, aye ; Taurello shall no more subserve
< Nor Ecelin impose. » (III-530-536.)