‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 13 sur 183 · LE MILIEU · texte numérisé non relu

LE MILIEU

C’est dans la Paroisse St-Gilles, à Camberwell, dans les environs du Sud-Est de Londres, que naquit, le 7 mai 1812, Robert Browning. Il était l’aîné de deux sœurs, Clara, qui mourut en 1818, et Sariana, de deux années plus jeune que lui et qui lui survécut.

La maison où le poète vit le jour, a depuis fort longtemps disparu, mais « Southampton Street », la rue où se trouvait sa demeure, subsiste encore. Elle n’a plus aujourd’hui, il est vrai, qu’un aspect misérable, au milieu d’un quartier surpeuplé, et « Hanover Cottage », la maisonnette où la famille séjourna ensuite, ayant été également démolie, il n’est possible actuellement de fixer que d’une façon très approximative (12), l'emplacement des deux maisons occupées autrefois (13) par le poète, et où il séjourna en tout vingt-huit années. Ce fut Ià qu’il écrivit non seulement ses premières œuvres : « Pauline », « Paracelse », « Pippa Passes », mais encore « Sordello », « Le Roi Victor et le Roi Charles », ainsi que « Le Retour des Druses ».

L’endroit où il est né a été décrit par Ruskin, dans son « Praeterita >» (14), car lui-même vivait dans le voisinage assez proche des Browning, à Herne Hill. À cette époque, une ceinture de campagne entourait Londres : il y avait de larges espaces champêtres d’une nature quasi sauvage — bien que les chaussées de la capitale eussent déjà commencé à envahir les sentiers rustiques ; c’est ainsi que des prairies ver-

(11) On a — pour expliquer son engouement pour la race et la culture israélites — attribué, mais à tort, une ascendance juive à Browning. Rien absolument ne le prouve. Son grand-père Wiedmann, s’il eût été israélite, se serait-il avisé de faire baptiser une de ses filles du nom de Christiana ? Voir à ce sujet ce qu’en dit FURNIVAL : « Browning Society Papers », n° 8.

(12) Probablement entre les n°s 173 et 175 de « Southampton Street ».

(13) Le père de Browning était venu s’installer à Camberwell, surtout pour être dans à voisinage immédiat de ses sœurs et frères, que son propre père avait eus de sa seconde emme.

(4 Voir la traduction française par Madame Gaston Paris, Hachette, 1911.

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doyantes égayaient tous les alentours (15) ; ce fut donc dans ces lieux privilégiés que se façonna son âme de poète.

Voyons alors, en premier lieu, quelle fut la nature intime de cette âme, cherchons à déterminer quel fut le caractère essentiel de ce milieu où elle évolua, et quelles influences majeures contribuèrent à en favoriser le développement.

Browning nous a fourni, — soit dans ses conversations avec ses amis, soit dans ses œuvres, — assez de détails sur lui-même pour que nous puissions nous rendre compte de ce que furent ses caractéristiques les plus marquantes dans ses jeunes années.

« Je vins au monde », dit-il, « avec des cheveux jaunes et une nature suprémement passionnée » (16). Cette ardeur de tempérament est le trait distinctif de sa personnalité. Intense en tout, étonnamment précoce, il se montra, dès l’abord, par définition, aussi vigoureux de corps que d'esprit. Doué de facultés intellectuelles rares et d’une imagination toute puissante (17), il fut essentiellement emporté et volontaire : « with a fiery temper » ; turbulent, et de caractère très primesautier.

Dans la demeure si calme, toute imprégnée de fine culture, où le destin l’a fait naître, il trouve tout d’abord, pour vivifier la flamme déjà si chaude de sa nature ardente et de sa sensibilité exquise, une affection (18) des plus étroites qui unit les quatre créatures d'élite qui l’habitent (19). Le père, au dire du fils : « was tenderhearted to a fault >», la mère est qualifiée de « divine », et la sœur faisait preuve, en toutes circonstances, d’une tendresse et d’une bonté sans égales. Le caractère si aimant, si fougueux, de l'enfant put ainsi se développer tout à l’aise, mais on eût dit que chaque membre de cette famille si unie cherchait à rivaliser d’émulation pour contribuer au dévelop-

5) « The view from Herne Hill was, before railways came », écrit Ruskin, « entirely lovely », à noter l’influence de Hampstead sur Leigh Hunt.

(6) Le terme revient fréquemment, il se qualifie ailleurs de : « passionately religious ». Assistant très jeune encore au culte il fut remarqué par le Révd Edward White : « His face is vividly present to my memory through the sixty years that have intervened. lt was the most wonderful face in the whole congregation, pale, somewkhat mysterious, and shaded with black, flowing hair, but a face whose expression you remember through

a life-time. Scarcely less memorable were the countenances of his father, mother and

sister. »

(17) « Coming not in fitful visions, but beside me ever, and never failing me ». (Pauline, vers 286).

(18) Jusque à la fin de la vie de sa mère, il n’allait jamais se coucher, dit-on, sans

__ l’avoir embrassée.

(19) Domett, son ami, en témoigne dans son Journal : « Father, mother, only son,

only daughter, formed a most united, harmonious and intellectual family. »

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pement intellectuel et moral du jeune prodige. C’est d’abord la mère qui inculque à son fils — non seulement toute la ferveur religieuse (20) et mystique dont elle était elle-même animée — mais encore la connaissance si étendue qu’elle avait de la musique. Aussi cet art (21) eutil — sur toute la vie du poète — une influence immense, au point qu’il y voyait « une preuve indubitable de l'existence d’un autre monde » (22). Ensuite, c’est le père qui, « ayant manqué sa vocation d'artiste par la faute de ses parents » (23), s'attache à développer par tous les moyens chez son fils les dispositions artistiques qu’il reconnaissait en lui. Son succès fut tel, qu’à moins de trois ans (24), l’enfant s’amusait déjà à dessiner et à faire des tableaux au moyen de confitures habilement répandues sur des dessins qu’il venait de croquer (25). Il manifeste dans la suite (26) un goût non moins vif pour les autres arts (27). Mais l’excellent homme qu'était son père ne s’en tint pas là. Il s’attacha à donner au jeune prodige — et cela à un âge où beaucoup d’enfants savent à peine lire — une culture classique (28) à la fois historique et littéraire des plus avancées. Browning nous a raconté la chose dans le poème intitulé « DEVELOPMENT » : « Mon père était érudit et savait le grec. Agé de cinq ans, je lui demandai un jour : « Qu'est-ce que tu lis ? » — « Le Siège de Troie >» — « Qu'est-ce qu’un siège, et qu'est-ce que Troie ? » — Là-dessus, il entassa des chaises et des tables pour représen-

(20) L’esprit pieux de toute la famille se rattachaït très vraisemblablement au réveil religieux général suscité par le Méthodisme.

(21) On sait qu’il possédait une connaissance assez étendue de cet art si difficile pour en parler savamment. C’est ainsi qu’il mit en musique une chanson de Donne : son maître fut John Relfe, et cette marche en do majeur est reproduite dans CHARLES AVISON.

(22) A comparer avec ce qu’il en dit dans un autre passage de « Pauline » : « La Musique pareille à une voix douce et qui, telle une amie, engage l’imagination à errer à travers les bois verdoyants durant la gaie saison de l’été, remplissant le chemin de formes dansantes et qui font pâlir les poètes. » (V. 365). Voir encore l’anecdote rapportée par SHARP : « Vie de Browning », p. 25.

(23) Le mot est de Browning lui-même.

(24) Exactement deux ans et trois mois, l’année même de l’ouverture de Dulwich Gallery ; celle de la National Gallery de Londres devait suivre peu après.

(25) « Do you know 1 was a young wonder (as are eleven out of the dozen of us) at drawing ? » wrote Browning at the age of 29. My father had faith in me, and over yonder, in a drawer of mine, 1 well know a certain cottage and rocks in lead pencil and blue currant jam juice (paint being rank poison as they said when 1 sucked my brushes) with my father’s note in one corner : « Robert Browning ætate — two years three months » (Orr. Life, p. 133).

(26) Voir, par exemple, la description du tableau d’Andromède dans « Pauline » (vers 656-667).

(27) A 14 ans, il visitait longuement le Musée d’Art de Dulwich. En Italie, il s’adonne à la sculpture,

(28) Lui-même était bon poète, admirateur de Pope : « whom he regarded as supreme

among the Moderns >» (Sharp). Cette influence remplace celle que Browning aurait pu subir à Oxford ou à Cambridge. ;

ter une ville. Il se mit en haut pour faire Priam, appela notre chatte Hélène, attirée hors de la maison, disait-il, par le méchant Päris, qui était caché quelque part tout près sous le tabouret (pauvre minette) Towzer et Tray, nos deux chiens, les Atrides, cherchaient à s'emparer de Troie, pour la prendre elle-même en conséquence — ce qui arriverait, bien entendu, lorsque le grand Achille (mon poney à l'écurie), cesserait d'être renfrogné, sortirait en caracolant et mettrait en fuite Hector, notre petit page lui-même. Ceci m'apprit ce qu’étaient les gens et les choses, et, dans cette mesure, je compris l'histoire comme il faut à l’âge de cinq ans, Ce fut une grande joie, et ce l’est encore, grâce à ce sage instituteur, mon père, qui était assez intelligent pour ne pas tourner brusquement le plein éclat du savoir sur l'ignorance aux yeux faibles, ou, ce qui est pire encore, pour ne pas laisser les yeux faibles devenir tout à fait aveugles, satisfaits de l'obscurité et du vide ».

Signalons aussi en passant l’influence de Landor, cet autre Helléniste et qui se montra le plus clairvoyant parmi tous ses critiques.

Les dispositions de l’enfant furent à ce point étonnantes qu’à cinq ans, il faisait déjà des vers, à douze ans lisait Homère (29) dans le texte, pouvait soutenir une discussion sur n’importe quel problème littéraire se rapportant à cet ouvrage. Entre temps, il traduisit une Ode d’Horace (30) en vers anglais. L'esprit juste et droit du poète latin — qui ne faisait cas que de la vérité — exerça sur lui une influence non moins salutaire que celle du poète grec.

Comme la bibliothèque de son père était aussi rare qu’elle était riche (31), il y lut — avec l’avidité qui le caractérisait en toutes choses — non seulement les ouvrages que les enfants dévorent d’ordinaire avec empressement : comme « Les Aventures de Robinson Crusoë », mais en outre Shakespeare, Byron, sans compter les œuvres des grands dramaturges anglais, plus celles de Voltaire, Marot, et aussi les œuvres que beaucoup d'hommes mûrs n’ont souvent pas eu encore l’occasion de parcourir (32). Sa connaissance profonde de la littérature grecque reste

(29) IL s’était, auparavant, délecté à lire ses œuvres dans la traduction de Pope.

(30) En 1824 son oncle Reuben lui donna un exemplaire de la traduction d’Horace par Smart. Browning plus tard a l’air de s’étonner que Smart ne soit connu que pour cette traduction. Voir Parleyings. Un passage de « Paracelse-» (vers 770-774) fait nette-

ment allusion à Smart. Voir plus loin : LANGUE DE PARACELSE.

(31) Browning en hérita, « mais jamais » — dit Griffin — « n’arriva, ce qui est

assez significatif, à la contrôler et à l’ordonner, malgré son désir. »

(32) Les « Symboli » de Bartoldi : l’Art de Peindre dans toutes ses branches de G. de

Lairesse : Les Vies de Peintres de Vasart : Les Merveilles du Petit Monde, de Nathaniel

WanLey ; Les Emblémes de Quanzes ; Mrs ORR dit : « Browning had loving and lifelong

familiarity with Elisabethan dramatists. » (Life p. 35) cf. Epistle to Pacchiarotto. Voir

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une des influences marquantes de sa vie (33). Enfin, il connut le dixhuitième siècle anglais mieux qu'aucun de ses contemporains.

Mais le jeune Browning ne fut pas uniquement un rat de bibliothèque : il se passionnait autant pour toutes sortes de sports, excellait dans les exercices violents, la boxe, l’escrime, la danse, l’équitation (34). Il se liait avec ses jeunes cousins, les Silverthorne (35), avec les frères Domett (36), avec Joseph Arnould (37), faisant en leur compagnie de longues marches dans la campagne environnante. Il se délectait non moins à rester seul des heures entières à rêver, ou bien encore, couché dans les herbes, surveillait attentivement les moindres bestioles pour se familiariser avec elles et apprendre leurs habitudes secrètes (38). Il élevait — sans jamais leur faire de mal — (39) un mélange bizarre d’animaux de toutes sortes : hiboux, crapauds ou serpents, pies, hérissons et coccinelles, et s’en faisait aimer (40). (Sa mère possédait le même don.) Il développa ainsi ce pouvoir d'observation si minutieuse et si exacte des créatures vivantes qui n’a d’égale — chez ses contemporains — que celle manifestée par Tennyson. Tout comme sa mère aussi, il avait le culte des fleurs et des arbres. C’est cette préférence qu’il exprime si joliment par la bouche du poète dans « Pauline », si jeune, mais qui prétend être déjà si blasé : « À mesure que la vie baisse, tous ses soucis, ses luttes, ses labeurs, paraissent étrangement dépourvus de valeur, tandis que les vieux arbres qui poussent à côté de la demeure de notre jeunesse, la masse ondulante des plantes grimpantes et lourdes de fleurs et de rosée, les alouettes du matin avec leurs chants ressemblant à des paroles, tout cela paraît net et seul digne de nos pensées (vers 130-136).

Plus tard, lorsqu'il sera en pension (41), il éprouvera un très vif

aussi Dowden’s Life, p. 343, de même dans l’ « Essay on Shelley », son éloge de Shakespeare, Les allusions à Shakespeare dans ses lettres et ses œuvres sont innombrables, plus fréquentes que celles de tout autre poète au dix-neuvième siècle.

(33) Voir « Lettre à E.-B. Browning », avril 1842.

(34) Son oncle Reuben lui avait donné un poney dont l’écurie se trouvait au fond du jardin.

(35) Il admirait surtout l’aîné, et plus tard après sa mort écrivit sur lui « May and Death ».

(36) Le père avait servi comme capitaine sous Nelson, son fils émigra en 1840 pour s’établir dans la Nouvelle Zélande.

(37) Qui plus tard émigra, et après avoir été Juge à la Cour Suprême de Bombay, revint en Angleterre ; Browning perdit ainsi de vue deux de ses plus intimes amis.

(38) Voir « Pauline » « I can live all the life, etc. vers 716-726.

(39) I1 pleurait même au récit, ou à la lecture, des cruautés infligées à des animaux quelconques ; même attitude chez Shelley, cf. Shelley Alastor, v. 307.

(40) Cette tendresse le rapproche des âmes sensibles comme celle de Cowper. Cf. Coleridge : « He prayeth best who loveth best all things both great and small ».

(41) Chez le Révérend Thomas Ready.

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plaisir à errer, même la nuit, à travers champs. Avide de grand air et d'espace libre, il ne s’arrêtait enfin, et de préférence, que sous les trois grands ormes au centre du pré communal de Peckham. Là, après avoir grimpé sur une haute branche du plus grand d’entre eux, il s’y installait, et, fasciné par les lueurs blafardes que Londres projetait sur l’horizon lointain, restait à rêver longuement, se demandant quels mystères la capitale du monde pouvait bien receler.

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