‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 14 sur 183 · L'ÉPOQUE · texte numérisé non relu

L'ÉPOQUE

Cette ville immense, si tumultueuse, mais dont le sourd bourdonnement arrivait à peine à ses oreilles, cette agglomération énorme avec ses richesses infinies, son effarante pauvreté, ses vertus et ses vices, il la contemplait de loin avec sa naïve curiosité d’enfant qui ne connaît encore que son propre foyer, paisible et heureux, tout rayonnant d'amour : elle ne devait pas, de longtemps, l’influencer d’une façon directe. Dans sa candeur, il ignora ce que sa vie intense renfermait de pénible et de cruel. Certes, les occasions de la visiter ne devaient pas manquer, mais il semble, dans sa toute première jeunessse, avoir à peine éprouvé le désir de la voir à fond (42). Ce n’est que plus tard qu’il en comprit la signification profonde (43) : « The still sad music of Humanity >» dont parle Wordsworth ne pouvait encore parvenir efficacement jusqu’à lui : elle ne se fera entendre qu’à l’époque encore lointaine de sa première maturité, à l’époque où il composait « Strafford » et ébauchaïit déjà « Sordello ».

Cependant, dans un milieu aussi littéraire et artistique que celui où vivait le poète, rien de ce qui se passait, soit dans ce grand centre de tout, soit ailleurs, ne pouvait rester longtemps ignoré d’une famille dont un des traits marquants était l’avidité qu’elle montrait à acquérir toujours des connaissances nouvelles. Pour nous rendre compte à quelles influences il pouvait — dès sa naissance — être soumis, rappelons brièvement quel était l’état politique et littéraire de son époque.

Dans le domaine politique, l’année 1812 est celle de la désastreuse retraite de Russie. Aussi déjà se laissaient voir les signes avant-coureurs

de la chute de Napoléon, prélude des grands bouleversements sociaux

que sa disparition finale devait produire en Europe.

(42) Il visita, dit M. Minchin (Vie, p. 38), la Ménagerie de Surrey Gardens. (43) Voir « Pauline » « ‘Twas in my plan to look on real life », 441 ; 2° « Sordello », livre IX, v. 752 : A whisper came : « Let others seek, thy care is found »,

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En effet, en dépit des efforts d’une Royauté restaurée, de jour en jour s’affirmait chez les peuples occidentaux une conscience nationale plus large. De toutes parts soufflait un vent de liberté. Dans les pays les plus divers, des idées nouvelles avaient été propagées, grâce à lintervention énergique d’individualités marquantes. Chacun se rendait mieux compte des droits, des devoirs et des liens communs qui unissaient tous les hommes : on comprenait la nécessité primordiale qu’il y avait de laisser à chaque être, ainsi qu’à chaque nation, qui, selon le mot de Renan : « n’est qu’une collectivité d'individus », la libre disposition d'eux-mêmes. Cette liberté, on la voulait égale pour tous, comme étant la condition essentielle de la responsabilité de chaque individu.

C’est donc à travers l’Europe tout entière, le moment si caractéristique de l'essor de l’Individualisme, le moment aussi où les sentiments humanitaires s’affirment, et qui trouveront en Browning luimême, dès son contact avec Shelley, un si ardent défenseur.

Dans le domaine littéraire, lorsqu'il vint au monde, une certaine accalmie s’était fait sentir après la première et l’exubérante éclosion causée par la Révolution Française, aussi vivait-on en grande partie des impérissables souvenirs laissés par les grands noms du passé immédiat, en attendant que naquît la forte génération de l’Epoque Victorienne.

Mais bientôt un nouvel essor fut donné à la littérature. Les deux premiers chants de « Childe Harold >», de Byron, — qui excitèrent un enthousiasme général — avaient paru à peine trois mois (44) avant que Browning vit le jour. Il n'avait qu’un an quand « Pride and Prejudice », de Jane Austen, fut enfin publié, après avoir, pendant vingt ans, erré d’éditeur en éditeur. On commençait à lire les « Tales in Verse », de Crabbe ; les « Rejected Addresses », des frères Smith ; les « Poems and Translations », de Heber ; « The Curse of Kehama », de Southey ; l « Italy », de S. Rogers, se trouvait sur toutes les tables, et la « Quarterly Review » en était à son treizième numéro ; Lamb avait à peine quarante ans et devait donner ses Essais en 1824, et ses Derniers Essais en 1832. Wordsworth, Coleridge, de leur côté, approchaïent déjà du moment où ils n’allaient guère plus produire, mais Scott commençait à écrire force romans, et tout le meilleur de Byron, de Shelley, de Keats, a suivi ce moment. Parmi tous ceux qui, plus tard, compteraient au nombre des amis de Browning, Tennyson seul avait trois ans, Elisabeth

(44) 1°7 février 1812.

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Barrett en avait à peine six, tandis que Dickens et Thackeray n’entraient respectivement que dans leur troisième et quatrième mois.

Vingt ans plus tard, après la disparition des grands noms, une nouvelle faiblesse de la production littéraire allait s’accentuer de jour en jour, et le goût du public était tombé si bas même au moment où Browning et Tennyson — très jeunes encore — se mirent à écrire euxmêmes, qu’on s'explique jusqu’à un certain point la défaveur avec laquelle leurs œuvres — pourtant si originales — furent alors reçues (45). Mais c’est néanmoins l’époque où « The World Literature » devenait désormais chose possible, et, quant il atteint sa majorité, Browning est au courant des littératures européennes. Par sa mère, il connaît l’Allemagne ; par ses oncles, son tuteur et de Ripert, son ami, la France ; par ses voyages, la Russie et l’Italie ; par son imagination il embrasse et comprend l'Orient.

La Poésie avec lui va devenir véritablement cosmopolite, car Browning étudiera les hommes de tous les pays de la terre, à quelque rang de la société qu’ils appartiennent.

Déjà, au xvrr siècle, la littérature avait été amenée à s’occuper plus spécialement de l’homme (45 bis). Pope avait affirmé que « The proper study of Mankind is Man ». Cowper avait honni l’esclavage, et Crabbe s’était occupé des pauvres. Les récents remous politiques contribuèrent à stimuler cette étude de l’être humaïn, et à la rendre plus approfondie. Mais elle-même amenaïit tout naturellement les écrivains à voir que ce qu’il y a de plus intéressant dans l’homme, c’est, à coup sûr, son âme. Il était réservé au xix° de découvrir et, en majeure partie, grâce à Browning, les plus intimes ressorts de l’âme de l’homme, de montrer quels rapports liaient celle-ci à ses semblables, à l’âme plus vaste des nations et, finalement, à l’âme universelle qui, aux yeux du poète, n’est autre que Dieu Lui-même.

(45) « In 1838, the condition of English poetry was singularly tame and nambypamby. Tennyson’s voice was only heard by a few. The many delighted in poor L. E. L. whose sentimental « Golden violets and gushing « improvisatores » had found a tragic close at Cape Coast Castle, > etc. E. Gosse, Personalia. (L. E. L. — Laetitia Elizabeth Landon, romancière-poète (1802-1838) de second ordre).

(45 bis) Thomson parle avec sympathie de l’exilé de Sibérie et du pèlerin de la Mecque. Le Voyageur de Goldsmith s’occupe d’intérêts étrangers. La Maîtresse d’Ecole de

Shenstone, l’Elégie de Gray avaient célébré des histoires de pauvres. John Langhorne dans

son Juge Campagnard, non moins.

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