BROWNING ET L'ITALIE
A) La Terre d'Italie
« L'Italie fut mon Université », a dit Browning, et rien n’est plus vrai, car il est certain que sans elle, il n’eût jamais été le grand poète humanitaire et cosmopolite qu’il est devenu. Sans doute, son excellent père l’avait initié aux études classiques à l’âge où la majorité des enfants sont encore en train d'apprendre à lire ; sans doute aussi, Browning par goût et par tempérament était naturellement porté vers elles, mais il est probable qu’il n'aurait jamais aussi bien compris la Renaissance, ce renouveau de l’âme humaine, et tout ce qu’elle implique, s’il n’eût appris l’italier, s’il n’eut jamais connu Dante et l'Italie. Ce furent
(166) « She held me thus, a clutch L « To make our spirits as our bodies touch. » (Liv. III-v. page 373 seq. L’expression a été reprise par Tennyson dans son Locksley Hall : « Our spirits rushed together at the meeting of our lips. » (167) Voir note de l’analyse de « Sordello », chant I. : (168) < The thin .
« Grey, wizened dwarfish devil Ecelin, < And massy-muscled, big-boned Alberic. » (VI-v. 766.) (169) « Daughters sly and tall, and curling and compliant. » (4. 278.)
de précieuses leçons, celles qu’il prit sous la direction éclairée du Seigneur Cerutti, car son maître lui fit faire de rapides progrès tout d’abord dans la langue, puis l’initia à la littérature italienne en lui révélant avant tout la « Divine Comédie » de Dante.
Ce fut là, incontestablement, une des influences prépondérantes de sa vie, car, avec la vivacité d'intelligence qui le caractérise, c’est l'Italie tout entière qu’il comprend aussitôt : cette initiation signifie pour lui, non seulement sa littérature et sa langue, mais son Histoire, son Art, sa Religion, son Réalisme, sa conception de la Vie. En un mot, toute sa pensée. Et cela voulait dire pour lui moins peut-être la Rome Impériale que lesprit hors pair de Florence, moins la grandeur italienne que le réalisme Florentin. Son contact avec l'Italie, cette terre d'harmonie, cette patrie de la Beauté, a pour effet immédiat de rehausser l’amour déjà si vif qu’il éprouve pour la musique et les beaux-arts, d’exalter son imagination et son mysticisme, tout en affinant sa faculté d'analyse et son goût pour le genre dramatique.
Aussi, n’a--il jamais cessé, à partir du moment où il l’a connue réellement de près, de la célébrer sur tous les tons (170) :
« La seule pression du pied sur le sol
Suffit pour ramener à l'air tiède
Des semences à demi-germées, la simple décomposition Produit une vie plus riche : et de jour en jour
Un nouveau pollen pousse sur les pétales de lin,
Et la rose fleurit plus labyrinthine. > (171)
Songez que le poète n'avait que vingt-trois ans quand il connut l’Italie pour la première fois, qu’il en sentit toute la voluptueuse attirance, et que, désormais elle devint pour lui comme une patrie d’adoption. Ce n’était pas, certes, l'Italie de nos jours, c'était l’Italie en ruines, l'Italie ravagée, mais intéressante quand même avec, debout, ses monuments augustes gardant encore les traces impérissables de ses magnificences passées. Avec quel élan sa nature généreuse ne s’élancet-elle pas vers tant de beauté, et quoi de plus intéressant que de voir cette âme de feu en concact avec cette terre ardente !
Tout d’abord, le charme ARPHAUE (LES sites le saisit à tel point que,
(170) Voir encore « By the Fireside », où il la qualifie de : Contrée femme, servie d'amour, non épousée, d'autant plus chérie des pays mâles de la terre, d'autant plus serrée dans leur cœur » ; cf. An Englishman in Italy : « Ouvrez mon cœur et vous berrez, gravé à l’intérieur : Italie ! >» Voir « The Italian in England, etc... »
(171) Souvenir d’un vers de Keats : Lamia.
malgré ses assertions répétées, — affirmant qu’il n’était venu là que pour se renseigner, que pour pouvoir mieux connaître les lieux qu’il voulait décrire dans son « Sordello » alléguant que seule l'âme de son héros importait pour lui — il subit à ce point l’ensorcellement de ces lieux qu’il ne peut plus s’en arracher. Il prolonge son séjour et s’attarde à contempler la figure si belle de cette incomparable terre. C’est qu’elle est transfigurée et qu’à ses yeux elle révèle elle aussi son âme intime, si vive, si claire, qui émane de partout et irradie ses traits d’un sourire divin.
Aussi, est-ce à plus d’un titre que l’Italie lui demeure chère : Ce n’est pas seulement la patrie de Dante, c’est le pays visité et célébré par Byron, celui que Shelley a vanté et chéri ; Browning le parcourt avec le pieux respect d’un disciple qui révère le sol même qu’ont foulé ses maîtres. C’est en plus, la terre de l’'Humanisme, belle par les souvenirs qu’elle évoque sans cesse, belle par la Renaissance qui avait ressuscité ce que l’antiquité recélait de beau, d’utile et de profond.
Mais avant de la connaître d’aussi près, il l’avait entrevue, devinée, grâce à son contact avec celui qui était un de ses plus fidèles interprètes, génie grand entre tous, l’immortel auteur de la « Divine Comédie », le poète Dante (172).
B) La poésie de l'Italie : Dante
Entre ces deux esprits : Browning et Dante, il existe, de prime abord, des affinités étroites.
Chez l’un et chez l’autre, on trouve la même précocité extraordinaire de l’intelligence et de la sensibilité. Dante a connu toutes les sciences de son époque, et Browning, en son genre, a été encyclopédique. Chez l’un et chez l’autre il y a, dès l’âge le plus tendre, le même goût pour la musique et la peinture, et quand ils aiment, ils témoignent envers la femme adorée, de la même inaltérable fidélité (173). Chez l’un et chez l’autre se développent très tôt et s’affirment une imagination | prodigieuse, une puissance intellectuelle hors ligne, une profondeur, une subtilité et une universalité de pensée sans pareilles. Comme ar-
(172) Symonds, le célèbre historien de la Renaissance en Italie, cite Browning comme ayant exprimé magnifiquement en son « Sordello » le tempérament typique des contemporains de Dante.
Cf. aussi l’opinion de Ruskin sur « The Bishop Orders His Tomb ».
(173) Comparez : « O Lyric Lobe » avec les vers que Dante adresse à Beatrice.
tistes, ils professent le même culte de la Nature, qui n’est surpassé chez l’un et chez l’autre que par leur amour de Dieu et de l'Humanité. Comme écrivains, ils ont tous les deux la même langue tourmentée, toute voilée d’allégories, toute obscurcie de symboles, toute chargée de mystère, tandis qu’abondent dans leur style, toutes les formes dont le langage est susceptible.
Par la prédestination naturelle de son tempérament, Browning reçut ainsi une très forte impulsion à s’engager dans la voie où Dante avant lui était entré. En effet, dès l’abord, ce grand maître le séduit et l’attire irrésistiblement, mais par-dessus tout, il est hanté par la préoccupation majeure que témoigne celui-ci pour l'Homme, pour les destinées qui le mènent, pour la mission que Dieu lui assigne sur la terre. Son réalisme et son besoin inné de vérité l’enchantent. Il est bien près, à cette époque de sa vie, de faire siennes les idées politiques de Dante ; il embrasse tout de suite et d’emblée celles touchant la valeur de Florence, la grandeur passée de l’Empire Romain (174), le rôle que la Ville Eternelle a joué et pourra jouer encore, dans les affaires humaines. Il voit, comme Dante, la nécessité pour une Société d’un Ordre et d’un Pouvoir central ; il se rend compte de l'infini Amour, Puissance et Justice de Dieu, il adopte les idées maîtresses de la Divine Comédie (175), notamment celles qui sont exposées en détail dans la lettre à Kan Grand (176). Et il n’est pas influencé seulement au point de vue pensée, mais la langue et le style du maître laissent, à n’en pas douter, aussi sur lui, de durables empreintes, car c’est à partir du moment où il connut Dante (177) que nous rencontrons toutes les singularités de style qui ont tant fait parler les critiques. En effet, le trait caractéristique de l’un et de l’autre, c’est la vigueur, l'intensité extrême de leur langage : si grand et si débordant est leur désir d’exprimer avec force leur pensée, quelle qu’elle soit, que toute | autre considération passe au second plan. Effectivement déjà Browning estime non moins que Dante, que le Poête a le droit d'emprunter à toutes les sources, à quelque catégorie qu’elles appartiennent (178). La nature tout entière est mise à contribution chez l’un et l’autre, pour fournir les exemples dont ils peuvent avoir besoin afin d’éclairer leur pensée et rehausser l’éclat de leur style (179).
(174) Cf. de Monarchia (I, p. 54 - II, p. 58).
(75) Voir « Sordello » (p. 259).
(76) Cf. Convitio 2, ch. I.
(177) Non moins qu’il connaît et imite Carlyle !
(178) Cf. Dante Inferno, 32 ; cf. Pacchiarotto de Browning.
(179) Voir dans thèse complémentaire : « Browning's Language and Style »,
C) Le rôle historique de l'Italie
Browning, non seulement, au dire de tous, possède une connaissance profonde de l'Italie et de sa littérature, mais en plus, il a le coup d'œil de l’historien, de l’érudit qui, d’un seul regard embrasse et comprend l’enchaînement des faits constituant l’histoire d’un pays. Ainsi, dans cette glorieuse terre, il envisage non seulement le passé, il y déchiffre en même temps une page de l’Evolution de la Vie Terrestre. Embrassant de son vaste regard — tel un Gibbon — la longue suite des siècles écoulés, il les considère comme ne formant qu’un court instant au milieu des multiples époques qui se succèdent dans linfinie évolution de l'Humanité. Pour lui, tant qu’ont duré ces époques, s’est élaboré le perfectionnement de l’homme universel. L'Italie, à ses yeux. c’est avant tout le pays qui, par définition, résume le long effort fait par le génie de l'Homme pour réduire peu à peu la Barbarie et policer les mœurs. C’est, le Temps aidant, la victoire graduelle de lesprit sur ce qui est purement matériel. Car par la constitution de l'Etat on assure à la longue le triomphe de la liberté, on rend possible le plein développement de l'individu. A ce point de vue, cette terre généreuse forme le résumé et le parachèvement de toutes les grandes civilisations de l’antiquité. Elle est, dans le Progrès de l'Humanité, l’étape symbolisant ce qui est Ordre. C’est en effet, dans l'Histoire du Monde, le moment où le Pouvoir se trouve être fondé essentiellement sur la Loi, — c’est-à-dire ce qui est dû à l'Etat, — et sur le Droit, c’est-à-dire ce qui est dû à l’individu. Cette Liberté et ce respect, Rome avait su les assurer plus et mieux que n'importe quelle autre puissance, et à ce titre, elle est éminemment vénérable parmi les hommes. Elle ne l’est pas moins pour avoir été, au cours de tout le Moyen-Age, le centre même du Monde Chrétien. Les Papes, en effet, en cherchant à reprendre à leur compte le rêve d'unité et de domination jadis réalisé par la Rome du Paganisme, avaient, pour l'exercice d’un Pouvoir Spirituel, créé un foyer permanent qui, dans leur pensée, serait susceptible de rayonner sur tout l’univers. Sans doute Browning a bien senti qu’une faute initiale avait été commise par eux lorsqu'ils cherchèrent, non seulement à dominer les âmes, mais à devenir, au point de vue temporel, les maîtres des hommes. Ils avaient suscité par là la longue querelle entre eux et les Empereurs, et engendré celle des Investitures. Cette querelle, à son tour, se transformait en effet pour devenir la lutte des Guelfes et des Gibelins. Mais Browning reconnaît non |
LRO LOS oser
moins que de cette dernière lutte, devait résulter la création de multiples petites Républiques italiennes qui allaient à leur tour, à la longue, contribuer à l'effort général pour assurer l'Indépendance finale de Pltalie. C’est cette dernière constatation qui dans son développement intégral l’intéresse par-dessus tout. En effet, si pendant plus de quatorze siècles il voit que l’Italie ne fut qu’une « expression géographique » tour à tour romaine, gothique, byzantine, franque, tudesque, angevine, espagnole, autrichienne, napoléonienne, sans pouvoir jamais arriver malgré ses efforts à être elle-même, bien qu’elle eût essayé, au-dedans d’elle-même de toutes les formes de gouvernement : royaume, féodalité, théocratie, aristocratie, démocratie, empire, république, et retombant presque toujours dans la dépendance, l’anarchie ou le despotisme ; il la retrouve enfin, au bout de longs siècles évoluant malgré tout vers sa délivrance finale. Alors c’est avec une véritable allégresse qu’il salue son succès (180), car, pour lui, la lutte qu’elle engageait et la cause qu’elle soutenait étaient celles, en quelque sorte, du Genre Humain.
$ 7. — Les DESCRIPTIONS ET LES DIGRESSIONS
Tout comme dans « Pauline » et « Paracelse », les descriptions abondent dans « Sordello ». Toujours très nombreuses et souvent extrémement belles, quelquefois très longues, elles dépassent le cadre limité du poème et sont parfois hors de proportion avec les faits qui y sont relatés. Aussi, faut-il reconnaître que tout en étant, pour la plupart, fortement réussies, elles ne sont pas absolument indispensables et l’on peut regretter que Browning n'ait pas su mettre un peu plus de frein à son exubérance descriptive. D’autant plus que là où il excelle le mieux, c’est lorsqu'il ramasse un tableau dans un nombre de vers très restreint. C’est le cas pour cette belle comparaison du premier Livre
(vers 80-87) :
« Le soir automnal était apaisé,
« Un reste des lueurs du couchant brûlait faiblement
« Par dela les forêts, pareil à la flamme d’une torche
« que le vent refoule en une longue flammèche cramoisie, sur
(180) Voir non seulement dans Robert Browning mais encore dans E.-B. Browning, les véritables cris de désespoir et de joie qu’ils font entendre à tout propos au sujet des reculs subis ou des progrès accomplis par l'Italie.
« la main de celui qui la tient, tandis que les bois en dessous « ressortaient tout noirs, » (181)
ou bien celle du Livre VI (vers 6-13) :
« Le soir tombait
« Le long de la terrasse voisine jusqu'à la rive éloignée ; « un seul endroit, échappant à l’étreinte de la nuit,
« brillait faiblement sur la rivière d’en face —
« Etendue liquide de ciel, pareille à une baie,
« Etendue d’eau pareille à un ciel,
« où, se correspondant, les étoiles reflétaient les étoiles « et les rayons, les rayons,
« Le tout ne formant qu’une seule et même richesse,
« Comme les ailes d’un ange qui se replient,
« Splendeurs tumultueuses destinées à mourir. » (182)
A d’autres moments, ses descriptions des premières floraisons du printemps nous laissent une étonnante sensation de fraîcheur (183) :
C'est tout d’abord l'épanouissement des bois qui a lieu au mois d'avril :
(181) « That Autumn eve was stilled :
« À last remains of sunset dimly burned
« O’er the far forests, like a torch-flame turned
« By the wind back, upon its bearer’s hand
« In one long flare of crimson ; as a brand
« The woods beneath lay black. >» (Vers 81-86.) A comparer avec le passage du Livre VI (vers 6-13).
« ….{Ævening sank
< Down the near terrace to the further bank,
« And only one spot left out of the night
« Glimmered upon the river opposite—
« À breadth of watery heaven like a bay,
« À sky-like space of water, ray for ray
« And star for star, one richness where they mixed
« As this and that wing of an angel, fixed,
< Tumultuary splendours folded in
« To die. »
(182) À comparer avec le début du Livre II de « Paracelse ». (183) Livre II, vers 1-10.
« My own month came ;
« ’Twas a sunrise of blossoming and May.
« Beneath a flowering laurel thicket lay
« Sordello ; each new sprinkle of white stars
« That smell fainter of wine than Massic jars
< Dug up at Baïæ, when the south wind shed
« The ripest, made him happier ; » (Il-vers 295-300.) | E
« Longtemps sous leurs neiges, les bois demeurèrent austères
« Mais enfin, de minuscules feuilles roses émergèrent des hêtres « et rapidement les mélèzes, éparpillés au milieu des solitudes
« peuplées de pins, prirent un éclat plus vif,
« comme si l'année, — sorcière ensevelie
« dans le sein assoupi de la forêt — eût retrouvé sa jeunesse
« grâce à de placides incantations
« et que ces taches eussent été de la fumée verte
« sortie de sa chaudière pour venir se mêler à ces pins noirs. »
Puis, c’est la « neige odorante » des arbustes au mois de mai :
« Alors vint le mois où je suis né ;
« ce fut une aurore de mai, une aurore de floraisons ;
« Sordello était couché
« Sous un bosquet de lauriers en fleurs
« Chaque nouvel éparpillement de leurs blanches étoiles,
« Aux senteurs de vin plus fines que celles émanant des jarres « Retrouvées dans les fouilles de Baïes
« rendait plus intense son allégresse
< Lorsque le vent, en secouant les branches faisait tomber
« les plus mûres d’entre-elles. > (184)
Tantôt, c’est la description de toute une étendue de pays, que nous trouvons (185), tantôt celle d’une partie boisée (186), celle d’un étang (187), d’un défilé (188), d’une inondation (189).
A d’autres moments, la description passe de pays en pays (190). Browning, amateur de teintes vives et de richesses naturelles, affectionne nettement, par-dessus tout, les descriptions des paysages tropicaux, témoin celle-ci du chant I :
« Carguons les voiles, filons les câbles, en maintenant pour une « fois notre barque amarrée, dressons notre tente et assurons-en « les montants. C’est l'heure de Midi et à part le choc de la vague, « le bourdonnement du colibri, et le briwit fait par la tortue de mer
(184) Livre IX, vers 296-300, à comparer avec Paracelse », Livre V, vers 8650. (185) Livre I, vers 374- 389. Voir page 278.
(186) Voir analyse du Livre I, ad finem.
(187) Livre IL, vers 23-24, Voir page 288.
(188) Livre II, vers 948-957, Voir page 297.
(189) Livre III, vers 69-95.
(90) Voir analyse du Livre III, vers 80-93. Page 300.
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qui s’ébat dans l'onde, tout, sur le rivage est silencieux. Sortons de notre esquif toutes les dépouilles conquises au cours de nos explorations faites en remontant, boucle après boucle, cette rivière, vrai serpent qui cache au milieu d'elle-même sa course.
« Admirez chaque trésor à mesure que nous les étalons sur le gazon pour qu'ils nous aident à raconter notre histoire dei facon exacte. Prêtez l'oreille, messires, efforcez-vous de vous représenter les avenues de roseaux gigantesques, pareilles à des tresses raidies de démons, à travers desquels il nous fallait voguer, ces montagnes béantes, ces forêts qui s’écartaient en perspectives effarantes de l’un ou l’autre côté pour nous livrer passage, pendant que nous avancions, malgré tout, jusqu'au moment où. Ah! que ce scarabée (secouez votre bonnet) atteste qu'un vent de l’ouest s'élève de la terre ! > (190 bis)
On sent ici l’admirable sûreté avec laquelle le poète décrit même les paysages qu’il ne voit que grâce à la puissance de son imagination. Il avait, il est vrai, visité l'Italie ; pourtant la description qu’il nous fournit des jardins construits à Ferrare par Salinguerra pour sa fiancée, quoique purement fictive, est d’une précision étonnante. On ne peut s'empêcher de la trouver fort belle, bien qu’elle arrête d’une façon trop évidente, par sa longueur, tout le cours du récit (191) :
(190 bis) « Strike sail, slip cable ! here the bark be moored
« For once, the awning stretched, the poles assured
« Noontide above ; except the wave’s crisp dash,
« Or buzz of colibri, or tortoise splash,
« The margin’s silent ; out with every spoil
« Made in our tracking, coil by mighty coil,
« This serpent of a river to his head
« l’the midst ! Admire each treasure, as we spread
« The bank to help us tell our history
« Aright : give ear then, endeavour to descry {
« The groves of giant rushes, how they grew
« Like demons’ endlong tresses we sailed through,
« What mountains yawned, forests to give us vent
« Opened, each doleful side, yet on we went
« Till... may that beetle (shake your cap) attest
« The springing of a land-wind from, the west ! » (IIl-vers 653-668.) « Let us scale this tall
« Huge foursquare line of red brick garden-wall
« Bastioned within by trees of every sort
« On three sides, slender, spreading, long and short,
« (Each grew as it contrived, the poplar ramped,
« The fig-tree reared itself), but stark and cramped,
« Made fool of, like tamed lions, whence on the edge,
« Running ’fwixt trunk and trunk to smooth one ledge
« Of shade, were shrubs inserted, warp and woof,
« Which smothered up that variance. Scale the roof
< Escaladons ce haut et énorme mur carré aux briques rouges, encadrant un jardin où, à l'intérieur et de trois côtés, en guise de forteresse qui le protègent, se trouvent des arbres de toutes
« sortes, minces ou étalés, longs ou courts, chacun poussant com- « me il peut — le pewplier qui rampe, le figuier qui se redresse —
mais raides et à l’étroit, et comme contraints, tels des lions apprivoisés; — puis, sur le rebord, entre les troncs, pour mieux les égaliser, du côté où était l'ombre, ont été insérés les arbustes, tel le fil sur la trame d’une étoffe. Ainsi se trouvaient comblées
« les inégalités. Escaladez le toit des sommets solides, et, en vous
laissant glisser sur la pente jusqwen bas, vous atteindrez un
« large espace uni et gazonné, moucheté de ci de là d’un arbre, « mais des arbres d'espèces plus rares, ceux qui étaient exotiques,
ARRRARARANRRAR A À À À À À À À À À À À À À À À À À
plantés à part et à l'aise. Au centre, s'étale, reposant sur la tête de trois léopards à la mine inquiète, une vasque large et peu profonde au milieu de laquelle bouillonne un seul clair jet d'eau. Les murs, bordés d'arbres s’entr'ouvrent de part et d’autre, et par cette trouée, on s'enfonce dans une allée merveilleuse à laquelle aboutissent les murs où s’entassent les pierres luisantes ; partout, grisonnants, grimacent les aloës devenus gris
Of solid tops and o’er the slope you slide
Down to a grassy space level and wide,
Here and there dotted with a tree, but trees
Of rarer leaf, each foreigner at ease,
Set by itself ; and in the centre spreads,
Born upon three uneasy lecpards heads,
À laver, broad and shallow, one bright spirt
Of water bubbles in : the walls begirt
With trees leave off on either hand : pursue
Your path along a wondrous avenue
Those walls abut on, heaped of gleamy stone, With aloes leering everywkhere, grey-grown
From many a Moorish summer ; how they wind Out the fissures ! likelier to bind
The building than those rusted cramps which drop Already in the eating sunshine. Stop
You fleeting shapes above there ! Ah, the pride
Or else despair of the whole country-side —
A range of statues, swarming o’er with wasps, God, goddess, woman, man, your Greek rough-rasps In crumbling Naples marble ! meant to look
Like those Messina marbles Constance took Delight in, or Taurello’s self conveyed
Ta Mantua to his mistress Adelaide,
A certain font with caryatides
Since cloistered at Goito ; only, these
Are up and doing, not abashed, a troop
Able to right themselves — who see you, stoop O’the instant after you their arms ! » etc. (IV-113, 171.)