CT 7 AIRE
pendant plus d'un été marocain. De quel élan ils projettent leurs racines hors des fissures qui servent ainsi mieux à lier l'édifice, que tous ces fers descellés par la rouille et qu'un soleil rageur fait déjà tomber !
« Arrêtez ! formes indécises qui flottez là-haut ! objet d'orgueil ow de désespoir de toute la région ! Rangées de statues envahies par des essaims de guêpes ; Dieux, déesses, hommes, femmes, façonnés par quelque rude sculpteur grec, en marbre de Naples, mais qui s’effrite, destinés à rappeler ces marbres de Messine auxquels Constance se délectait ou que Taurello luimême avait amenés de Mentoue pour son Adélaïde (192). Cette fontaine à cariatides, a été enfermée depuis à Goïto, mais c’est en plein mouvement qu'étaient celles-ci; leur allure n’était nullement figée, troupe de personnages capables de se défendre, qui vous apercevaient, el se courbaient pour vous saisir aussitôt que vous passiez. Mais vous continuiez votre chemin indemne car ils vous amenaient à des terrasses sans fin, superposées les unes aux autres avec, de tous côtés, des créatures de forme plus magnifique et d'aspect plus beau que tout ce que vous aviez contemplé jusque-là : ce sont, sans aucun doute, les plus merveilleux spécimens de l’île : Ici, un gladiateur, à l'air renfrogné, à qui on a laissé juste le temps de respirer, ramassé sur luimême, pour son dernier combat, essuyant le sang qui traîtreusement coule dans ses yeux, qui, sous les doigts gantés de fer les ombrageant, tout juste s'entr'ouvrent ; raffermissant ses forces au milieu du bourdonnement et le remue-ménage du sombre et hideux amphithéâtre, en apprenant qu'il a encore, pour terminer la fête du jour, à mettre à mort le belliqueux Gaulois, tandis que l'Esclave, avec sa ronde bouche bée, sans souffle,
« ses membres ne formant qu'un tas confus, regarde les flèches « qu coup sur coup fendent l'air, à mesure que le char de son
héros se fraye, vertigineux, un passage à travers les combattants, emportée par l'orgueil qu’elle éprouve pour lui, enlace ses pieds.
« Enfin, nous atteignons la terrasse la plus éloignée et là, le sombre palais de St-Pierre nous arrête. » (193)
& Fe
(192) M. Loudon, dans son « Sordello », prétend que le marbre de cette espèce était inconnu à cette époque en Italie.
(193) (Livre IV-vers 113-171.)
ZIDANE
* Parfois, Browning nous donne une longue description uniquement pour expliquer une comparaison qui eût pu être ramenée à quelques
lignes :
« Chez un homme d'action méthodique, tel que Taurello, un caprice de sa pensée ne jouait que le rôle d’intermède, de sorte qu'après s'être amusé à se représenter d'Este frappé de terreur, ployant le cou et Richard le fanfaron intimidé et soumis à ses ordres, il se mit à envisager la possibilité de pacifier la Lombardie sans relâcher Richard : à cela se bornaït cet intervalle de pensée futile et vagabonde. Tout comme, pourrais-je dire, quelque Ethiopien qui, s'étant mis hors de toute poursuite de ceux qui voulaient le rendre esclave, plonge son pied, portant encore l’entrave, et brûlé jusqu'au vif, dans les eaux noires et lentes de l'immense cours d’eau qui seul le quidera jusqu’au pays où il est roi, et qui rit parce qu'il devine quil en a trouvé la frontière — à en juger par le nombre de poches venimeuses qu’il voit au premier lézard arraché à son repaire dans la vase, et dont il enlève la peau et l’applique pour guérir sa narine et ses lèvres fiévreuses, ses yeux que la rafale du désert a injectés de sang, et qu’il pourra enfin respirer; alors il se prend à rêver aux moyens souverains dont il dispose pour torturer ses ennemis, leur bouche, leurs yeux, leurs ongles, leur cheveux, mais après s’en être ainsi délecté, par la pensée, met sagement toutes ces pensées de côté pour ne plus envisager que des choses plus pratiques, le retour moins fougueux avec des amis, la possibilité de s’assu-
rer de simples dédommagements sous pew : il y pense, se ré-
conforte en silence, puis, quittant la rive, lui et ses griefs couvant intérieurement leur vengeance, s’en vont à grandes enjambées, vers les Montagnes de la Lune. >» (194)
| Certes, le morceau est des plus pittoresques, mais, dira-t-on, estil nécessaire de s’étendre autant pour une simple comparaison ? Il nous semble, réflexion faite, que la somptuosité même de l’ensemble en fera pardonner la longueur.
(194) « Thoughts were caprices in the course of deeds
Methodic with Taurello ; so he turned, — Enough amused by fancies fairly earned Of Este’s horror-struck submitted neck, And Richard completely at his beck, — To his own petty but immediate doubt
+ Un des plus gracieux entre tous ces tableaux, est, sans conteste, celui qui termine le poème lui-même
« Sur une colline sans nom, couverte de bruyère, près d’'Asolo étincelant, au milieu de la brume froide de l’aube qu vient de s'élever, court un enfant rose, les pieds nus, montant toujours plus haut, et, voyez, voici que le soleil a atteint le mur de la cour intérieure du château carré — on dirait l’'échine de quelque animal fossile, — à demi transformée en terre et en fleurs, — et maintenant, dans la brume indistincte, voici que l'enfant a traversé tout le flanc de la colline couverte de rosée et de frimas, sauf là où il faut franchir quelques maigres plaques de mais, montant towjours, montant toujours, chantant sans cesse quelques paroles inintelligibles, s'efforçant d'avoir raison de l'alouette, ce poëte de Dieu s’affaissant à ses pieds — à tel point elle se sent vaincue par la beauté de ces quelques mots, seules paroles qui restent de tout le poème de Goïto ! : « Tresses rares, blondes comme le miel qui, gouite à goutte, suinte dw haut des monts élevés et que, durant l'été, le Soleil a blanchi. >» (195)
« 1f he could pacify the League without
« Conceding Richard ; just to this-was brought
«< That interval af vain discursive thought !
« As, shall I say, some Ethiop, past pursuit
« Of all enslavers, dips a shackled foot,
< Burnt to the blood, into the drowsy black
« Enormous water current, his sole track
« To his own tribe again, where he is King;
« And laughs because he guesses, numbering
« The yellower poison-wattles on the pouch
« Of the first lizard wrested from its couch
« Under the slime (whose skin, the while, he strips < To cure his nostril with, and festered lips,
« And eyeballs bloodshot through the desert blast) « That he has reached its boundary, at last
«< May breathe ;— thinks o’er enchantments of the South « Sovereign to plague his enemies, their mouth
« Eyes, naiïls, and kaïr ; but, these enchantments tried « In fancy, puts them soberly aside
« For truth, projects a cool return with friends,
« The likelihood of winning mere amends
« Ere long ; thinks that, takes comfort silently,
< And, from the river’s brink, his wrongs and ke, « Hugging revenge close to their hearts, are soon
« Off-striding for the Mountains of the Moon. » (Livre IV-vers 856-889.) « Lo, on a heatky brown and nameless hill
« By sparkling Asolo, in mist and chill,
« Morning just up, higher and higher runs
« À child barefoot and rosy—See ! the sun’s
« On the square ‘castle’s inner-court’s low wall
« —Like the chine of some extinct animal
Malgré l’extrême beauté de pareils passages, on se rend compte qu’une abondance si grande de tableaux dans un seul poème, lui-même assez court, peut, parfois, risquer de nuire à la clarté du récit ; le poète détourne notre attention du sujet principal, et, malgré tout, nous fait perdre de vue la partie de l’œuvre à laquelle il affirmait attacher le plus de prix : l’étude psychologique d’une âme (195 bis).
D) Les Digressions
Si les descriptions chez Browning, surtout à cause de leur longueur, paraissent parfois condamnables, que penser des digressions qu'il introduit si souvent dans son œuvre ? Celles-ci sont de deux sortes : ou bien l’auteur s’écarte de son récit pour fournir des explications ce qui est conforme à la promesse « pointing pole in hand >» qu’il avait faite dans les premiers vers du Livre I ; ou bien il abandonne complètement son histoire pour s’étendre longuement sur tel autre sujet ainsi qu'il l’a fait à la fin du Livre III. Mais voulant expliquer le sujet
- qu’il a choisi, comment pouvait-il faire autrement qu’il n’a fait ?
Pour les premières, on pourrait à la rigueur lui reprocher de les
- faire trop nombreuses. De même qu’à sa décharge on pourrait dire
va ti :