PREMIÈRES RELATIONS SOCIALES ET PREMIERS DOUTES
Cest évidemment le domaine littéraire qui devait d’abord attirer l'attention du jeune étudiant qui menait, en grande partie du moins, l'existence d’un reclus. Il dira lui-même dans « Pauline » : « Mes premières années furent passées en compagnie des livres les plus anciens et les plus sages. » Il est vrai que, dès l’âge de huit ans, il s’était demandé si, tout en gardant en propre le royaume de la Poésie, il ne lui serait pas possible de faire des incursions dans ceux de la Peinture et de la Musique (1). Trente ans plus tard, il dut reconnaître qu’une vie entière à peine suffit à la seule Poésie (2). Mais à ce moment, bien que son esprit soit déjà animé d’une insatiable curiosité, il se contente des lectures qui font travailler l'imagination ; il n’est pas encore arrivé à l’époque où, inquiète, l’intelligence interroge.
Pourtant, sa turbulence, déjà très prononcée, commençait à s’accentuer, au point que l’on jugea bon de le placer dans une école voisine. Avant bien longtemps, il fallut le ramener au foyer domestique, car le jeune prodige avait très vite dépassé tous ceux qui suivaient les cours de la vieille et respectable dame qui dirigeait l'établissement où on l’avait envoyé. Les mères des autres élèves, bientôt jugés trop au-dessous de son niveau intellectuel, en étaient arrivées, d’autre part, à se plaindre : « que l’on ne s’occupait pas assez de leurs fils, l’attention de tout le monde étant accaparée par le jeune Browning. »
(1) Comparez l’anecdote rapportée par Dryden, au sujet d’une attitude analogue, mais aussi précoce chez la jeune Anne Killigrew. (2) Voir dans Men and Women « One Word More », strophe 13
( À é : « I stand on my attainment, this of verse alone, my life allows me ». é
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Provisoirement, on le confie, pour quelques mois seulement, aux deux sœurs d’un maître d’école, le Révérend Thomas Ready, qui habitaient à Peckham. Peu après, pour lui assurer une discipline plus ferme qui pût contenir sa fougue débordante, on le mit en pension chez celuici. L’enfant s’y ennuya fort; il se plaignit plus tard d’y avoir été maltraité par les plus grands élèves, et de n’avoir presque rien appris. Il s’aperçut en effet très vite que son maître — vrai type du pédant empesé — était bien loin de posséder le savoir ou la culture de son père. « Il s’y déplut beaucoup », rapporta, en 1903, sa sœur. Pourtant, il y séjourna jusqu’à l’âge de quatorze ans. Le frère aîné de son ami Domett nous l’a représenté à cette époque : « Très propre de sa personne, vêtu généralement d'un tablier marron, et brillant déjà par la vivacité de ses réparties. » Il semble alors s’être — au moins en partie — consolé de ses ennuis en faisant jouer par ses camarades des pièces de sa composition (2 bis), en écrivant des vers satiriques sur son maître d’école (3), et en ébauchant des fragments de poèmes épiques (4). « Le tout premier livre que j'aie acheté », écrit-il, en 1846, à Elisabeth Barrett, « était un Ossian. La première composition dont j'aie été capable, était quelque chose en imitation d’Ossian, que j'avais — non pas lu — mais imaginé d’après trois ou quatre fragments pris dans d’autres livres. Je ne puis me rappeler le temps où je n'aie pas écrit de vers, mais je savais, même alors, que ce n'était que des sottises, tandis que ceux-ci, je les gardais pour la postérité, sous le coussin d’un grand fauteuil. »
Certes, il ne pouvait manquer — vu son tempérament particulier — de se laisser gagner par l’engouement général que l’on manifestait alors pour les vers du grand Byron, mais à la longue, et avec l’expérience que donne l’âge, dès que sa voie véritable fut trouvée, il devait infailliblement s’écarter de celui-ci.
Effectivement, aimer Dieu, aimer les hommes, voilà ce qui ne laisse pas de place pour la misanthropie, la perversité, la révolte, la
fatalité, la mélancolie et les rêveries maladives (5). Sous l’impulsion
de son premier enthousiasme, il n’hésitera pas à écrire : « 1 would at
any time have gone to Finchley to see a curl of his hair or one of his
gloves, 1 am sure, while, heaven knows, I could not geteæp enthusiasm }
(2 bis) « Miss Browning tells me that he made his schoolfellows act plays, some
of which he had written for them. >» (Mrs Orr, Life, p. 31).
(3) Cette école était la même que celle où Goldsmith avait jadis enseigné.
(4) Comparez les vers écrits par Louis LAMBERT, dans le roman du même nom par Balzac, p. 17, éd. Flammarion.
(5) Byron, dans une lettre à Miss Milbank, 13 nov. 1813, avait défini la Poésie : « Poetry is the lava of the imagination whose eruption prevents an earthquake. »