‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 148 sur 183 · DU ROLE ASSIGNÉ A LA POÉSIE · texte numérisé non relu

DU ROLE ASSIGNÉ A LA POÉSIE

a) Esquisse historique de la question.

Le rôle que l’on a, au cours des siècles, assigné à la Poésie depuis

Platon, dans l’antiquité, jusqu’à M. Paul Valéry chez nous, a consi- dérablement varié.

à Tandis que, parmi les grands écrivains, les uns la prennent pour inutile et nuisible au point de vue moral, les autres estiment qu’elle joue, tant au point de vue de la‘littérature, qu’au point de vue humain, le rôle le plus important qu’il soit possible de concevoir. Aussi, comme Browning dans son « Sordello » se range dans le second groupe, avons-nous le devoir de tracer, tout au moins, un rapide aperçu historique de la question.

C’est Platon qui inaugure la liste de ceux qui se sont attaqués à elle.

Pour lui, elle est condamnable, autant au point de vue moral qu’au point de vue véracité (1).

L'autorité très grande dont il a toujours joui fit que, pendant tout le Moyen-Age a persisté cette condamnation initiale de la Poésie. L’atti- __ tude des Pères de l'Eglise est celle du grand Philosophe. Ils ne font que reprendre ou appuyer ses idées lorsqu'ils déclarent que la Poésie

(1) « La République. »

n’est faite que de fiction et doit conséquemment être considérée comme fausse et pernicieuse (2). Ces attaques contre la poésie s’intensifient dès que s’avivent les querelles religieuses (3).

Mais même au Moyen-Age, se rencontrent, en face des dénigreurs de la Poésie, ceux qui en prennent, au moins à certains égards, la défense. Ainsi, pendant toute cette époque, on fait grand cas de l’Allégorie, — tout comme les Sophistes et les Stoïciens chez les Grecs — pour appuyer les préceptes de la Morale (4). Saint-Augustin et Saint- Clément d’Alexandrie s’y étaient déjà consacrés jadis. Quant à Fulgentius dans son « Virgilianæ Continentiæ », l'Enéide est par lui ramenée à n'être plus qu’un poème symbolique décrivant le progrès, grâce à la sagesse de l’âme humaine, vers le bonheur éternel. À partir de ce moment, ce genre d'interprétation des grandes œuvres de l’antiquité devint si bien à la mode, qu’on en trouve des traces jusque dans le grand roman épique du Tasse, et avant lui, Pétrarque avait déjà traité l’Enéide de la même façon que Fulgentius.

Le branle était donné et ne devait pas s'arrêter de sitôt (5). Pétrarque et Boccace (6) considérèrent l’allégorie comme formant la texture même de la Poésie et inversement la Théologie n’est plus qu’une forme de celle-ci (7).

A la Renaissance commence l’élargissement de ces conceptions trop étroites pour pouvoir convenir à la véritable nature de la Poésie. Le nouvel esprit plus ouvert, plus vaste, plus libéral, devait forcément contribuer à briser ces entraves. Ce fut la découverte de la « Poétique » d’Aristote, restée, pendant de longs siècles, perdue, qui changea irrévocablement la face des choses. ;

Müûs par le souffle de l'antiquité païenne, les écrivains de la Renaissance se refusaient de se placer au point de vue uniquement moral. En vain Savonarole (8) persiste dans une voie ancienne, on s’appuie

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