‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 150 sur 183 · DS RE · texte numérisé non relu

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Sydney, Dryden, Peacock, Wordsworth ; et Shelley pour qui les Poëètes sont : « Les Législateurs de l'Humanité ; en France : Du Bellay, Corneille (13), Le Père André, Pascal, La Bruyère, Fénelon (14), Bossuet, Montesquieu, De Vigny (14 bis), Lamartine, Victor Hugo (15), Cousin (16) enfin, qui déclare que : « L'Art par excellence, celui qui dépasse lous les autres parce qu'il est incomparablement le plus expressif, c’est la Poésie », et presque en même temps Lamennais (17) disait : « En un sens général et rigoureusement vrai, la Poésie est l'Art même, ou le Bien incarné revêtu d’une forme sensible. > (18)

En Allemagne, les controverses prennent fin quand Hégel fait son traité sur la Poésie et lorsque Kant, dans la « Critique du Jugement », déclare qu’en dernière analyse : « Le premier rang entre tous les arts appartient à la Poëéste. »

Or, Browning, en 1840, par la bouche de « Sordello » répète à satiété exactement ces mêmes formules (19). De qui les tenait-il ? des Anciens ? des Français ? ou des Allemands ? Lecteur omnivore, il n’a pu ignorer ni les théories anciennes, ni les nouvelles, maïs nous savons qu'il avait un culte spécial pour Shelley ; qu’il a choisi luimême la Poésie comme vocation suprême à l’époque précédant immédiatement la production de ses premières œuvres. Donc, sans conteste possible, c’est chez Shelley lui-même qu’il a puisé, avant tout, la conception de la nature et du rôle de celle-ci — et l’œuvre où son poète favori a exposé ses propres théories sur le rôle de la Poésie dans les affaires humaïnes, est cette « Defence of Poetry >» que Browning a commentée avec tant de soin. Il importe donc, tout d’abord, d’examiner cette œuvre elle-même à ce point de vue. »,

(13) Préface de « Rodogune ».

(14) « La poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. La parole « animée par les vives images, par les grandes figures, par les transports des passions « et par les charmes de l’harmonie fut nommée le langage des Dieux... On doit admirer « et chérir un grand poète qui emploie la poésie à transporter les hommes en faveur « de la Sagesse, de la vertu, etc. » (Lettre à l’Académie.) ' (14 bis) « Poésie, 6 trésor, perle de la Pensée « O toi ! des vrais penseurs impérissable amour « Comment se garderaient les profondes pensées « Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur ? » (15) Préface de Cromwell, etc.

6) « Du Vrai, du Beau, du Bien. »

(17) « Esquisse d’une Philosophie. »

(8) Voir également JourFroy : « Cours d'Esthétique », leçon 30. (19) Notamment Livre II et III, passim, et surtout Livre V-505-660.

b) Les Théories poétiques de Shelley d'après « The Defence of Poetry »

La « Défense de la Poésie » de Shelley, tout comme la « Biographia Literaria >» de Coleridge et les « Préfaces » de Wordsworth, possède, en dehors de sa valeur propre, un intérêt particulier en ce qu’elle explique les raisons majeures de la Renaissance Romantique du xix° siècle, et en précise l'idéal et les inspirations. A elle seule, elle renferme presque la quintessence de toute la critique romantique ; or Browning a subi, dès sa prime jeunesse, on l’a déjà vu, l'influence du mouvement Romantique.

Il est donc indispensable, pour bien comprendre les théories poétiques de Browning, de montrer que Shelley a exercé par les siennes propres une influence prépondérante sur son admirateur passionné. Car, s’il est vrai que les préfaces de Wordsworth et le livre de Coleridge donnèrent lieu à l’essai de Shelley (20), il est non moins certain que le poète d’ « Alastor » (21) détermine à son tour une très grande partie de l'orientation donnée par Browning à toute sa poésie.

On sait qu’en Europe, au xvur siècle, la critique littéraire s’était, depuis Lessing, occupée de la querelle des Anciens et des Modernes. Les nouvelles écoles Allemandes, Françaises ou Anglaises, tout en reconnaissant l’autorité des Anciens — notamment celle d’Aristote, — en étaient venues toutefois à affirmer hardiment que les œuvres modernes n'étaient nullement obligées de se conformer aux anciens modèles classiques. Désormais, affirme-t-on, ce sera d’après ses propres mérites que devra être jugée une œuvre littéraire.

En Angleterre, on va même plus loin, et, en plus de la réhabilitation des modernes, on cherche à faire, une fois pour toutes, la philosophie même de la poésie. Wordsworth pose à nouveau, aussi bien en théorie qu’en pratique, toute la question de la langue poétique. De même Coleridge, examine et discute, d’une façon magistrale, les principes essentiels de l’art poétique. Il insistait avant tout sur l’absolue nécessité pour la Poésie de se soumettre aux lois de la versification, car, pour lui, celle-ci correspondait à l’émotion que soulevait l'inspiration chez le poèté en gésine prophétique, et pour ces raisons il marquaïit définitivement la séparation très nette qui devait exister entre la poésie et la prose.

(20) La cause immédiate fut : « L’Essai sur la Poésie », de PEAcocKk, ami de Shelley. (21) Voir plus haut l'influence d’ « Alastor » sur « Pauline ». ($ 5, Influence de

Shelley.)

Quant à la « Défense » de Shelley, elle est en elle-même presque un « art Poétique » qui est, certes, loin d’être complet, car le poète se proposait de la faire suivre d’une seconde partie qui l'aurait amplifiée et complétée. Néanmoins, l'important s’y trouve vu qu’il y endosse, à peu de chose près, toutes les théories de Coleridge et de Wordsworth (22).

Il n'entre pas, il ne veut pas entrer, comme l’auteur de » Christabel » dans l'examen de la technique du vers ; d’accord avec sa nature particulière, il se complaît à s’étendre davantage sur les qualités abstraites de la poésie, tout en suivant partout de très près Wordsworth. Il s’efforce, par contre, de donner de plus amples développements que celui-ci aux questions qui servent à préciser la nature même de la Poésie.

En ce sens, la « Défense » de Shelley, — en plus de sa valeur au point de vue philosophique — séduit par un charme très particulier qu'elle possède, charme né tout entier de l’enthousiasme exubérant qu’éprouve Shelley pour tous ceux qui possèdent le don divin « The faculty divine ».

Ainsi sa prose, qui est très belle, devient par moment un véritable panégyrique de la seule Poésie, — panégyrique fait par quelqu'un qui, on le sent bien, a une conscience très nette de toute la splendeur, de toute la subtilité que recèle son propre art. Et cet enthousiasme projette du même coup une très vive lumière sur la personnalité intime du poète.

Incidemment, c’est en même temps la confession de foi d’un agnostique ; Shelley, en effet, estime, — tel un Mathew Arnold, — que la Poésie devra jouer dans la société le même rôle qu’y joue la religion, et en dernière analyse, la remplacer.

a) Au début de sa défense, Shelley donne une définition très générale, mais compréhensive de la Poésie, puis en montre la qualité essentiellement élevée, précise ensuite l’influence morale qu’elle exerce sur les hommes, la défend de toutes les critiques formulées contre elle par ses adversaires, et termine enfin son essai par une série de jugements portés sur les ouvrages littéraires de tous les temps et de tous les pays. Comme il était à prévoir, il s’inspire, un peu partout, de

(22) À noter, en passant, que, pour lui, comme pour Coleridge, Shakespeare est le plus grand des tragiques de tous les temps ; de même l’incontestable originalité des poètes italiens leur assure, à ses yeux, une valeur littéraire non moins grande que celle attribuée aux Anciens : or Browning était un fervent adepte de Shakespeare et des poètes italiens.

Platon et, bien que celui-ci eût condamné la Poésie dans sa « République », Shelley sans que pour cela l'admiration passionnée qu’il éprouve pour ce grand philosophe se trouve diminuée, découvre le moyen de réfuter très habilement, les arguments que le grand philosophe avait portés contre elle.

La poésie, déclare-t-il en premier lieu, est la plus haute de toutes les puissances humaines, par cela même qu’elle est l’expression la plus parfaite et la plus efficace de l’imagination (23). Donc, pour lui, sont « Poëtes » tous ceux qui cherchent à manifester leur pouvoir par l’entremise de leur imagination, qu’ils s'appellent sculpteurs, artistes, musiciens, législateurs, prophètes ou fondateurs de religion (24). Tous les arts ne sont done, en ce sens, que de la Poésie, mais le langage rythmé renferme en lui l'essence de la Poésie la plus haute, parce que le langage lui-même est un produit de l’imagination (25). Le langage étant l’intermédiaire intellectuel par excellence puisqu'il sert à transmettre la pensée, il ne saurait, à ce point de vue, être égalé par aucun moyen dont dispose l’homme pour communier efficacement avec ses semblables.

Platon, on l’a vu plus haut, avait condamné (26) les poètes en bloc. Ils ne faisaient, selon lui, que copier une copie de la réalité, — le monde actuel n’étant que le reflet de l’idée divine. Shelley tourne la difficulté en montrant que la Poésie est la révélation directe du divin lui-même. « C’est là », dit-il, « ce qui explique l’espèce d’exaltation que suscite en nous la Poésie, puisqu’elle nous révèle une réalité plus profonde que celle que nous connaissons, en nous faisant toucher

- l'absolu (27) ; en nous mettant en rapport immédiat avec la vertu, la sagesse, l’amour essentiels, et qui rectifie la déformation occasionnée à l’idée divine par suite de son amalgamation passagère avec ce qui était terrestre et mortel. » Et il continue en une page d’une beauté parfaite :

« La Poésie est en vérité quelque chose de divin. Elle est à là

« fois le centre et la circonférence de la connaissance ; elle com-

« prend toute science, et toute science doit s’y rapporter. Elle est

(23) C’est le point de vue essentiel de Browning lui-même, doué au plus haut point de cette faculté — esquissé dans « Pauline », amplifié dans les personnages d’Aprile et de Sordello. He (24) C’est le point de contact le plus étroit qu’il ait avec Browning. 3 (25) Cest ce qui explique la préoccupation de Sordello (après Dante) au sujet du langage. : RAS | (26) Du moins dans sa « République » ; comparer avec ceci ce qu’il dit dans Ion. à È ;

(27) Voilà le sens de la « craving after » (craning after, pourrait-on dire) the « Abso-

| lute » chez Sordello.

« tout à la fois la racine et la fleur de tout système de pensée; tout « y a sa source, et tout y trouve son embellissement; si elle est flé- « trie, c'en est fait du fruit et de la semence, et le monde dépoutillé « voit s'arrêter la sève qu nourrit et propage les rameaux de l'ar- « bre de vie. Elle est l'achèvement et le couronnement de toute] « forme, la fleur de toutes choses; elle est ce que l’odeur et la cou- « leur de la rose sont à la texture des éléments qui la composent, « ce que la forme et la splendeur de la beauté pure sont aux se- « crets de l'anatomie et de la corruption. Que seraient la vertu, « l'amour, le patriotisme, l'amitié; que seraient nos consolations « en-decà du tombeau; que seraient nos aspirations au-delà, si la « Poésie ne montait pas, pour nous en apporter lumière et feu, « jusqu’à ces éternelles régions où le calcul aux ailes de hibou « n'osa jamais planer ? La Poésie n'est pas, comme le raisonne- « ment, une faculté qui ne s'exerce que selon la détermination de « la volonté. Un homme ne peut pas dire : « Je vaïs faire de la « poésie. » Le plus grand poète même ne peut le dire; car l'esprit, « dans l'acte de la création, est comme un charbon évanoui, en qui « quelque invisible influence, semblable à un vent inconstant éveil- « le une lueur transitoire; cette influence vient du dedans, comme « la couleur de la fleur qui se flétrit et change aussitôt qu’elle est « développée, et les parties conscientes de notre nature ne peuvent « prophétiser ni son approche, ni son départ. Si cette influence « pouvait durer dans sa pureté et sa force originelles, il serait im- « possible de prédir la grandeur de ses résultats ; mais quand « commence la composition, l'inspiration est déjà sur son déclin, « et la plus glorieuse poésie qui ait jamais été communiquée au « monde n'est probablement qu'une ombre affaiblie des concep- « tions originelles du poète. >» (28)

(28) « Poetry is indeed something divine .It is at once the centre and circumference of knowledge : it is that which comprehends all science, and that to which all science must be referred. It is at the same time the root and blossom of all other systems of thought ; it is that from which all spring, and that which adorns all ; and that which, if blighted, denies the fruit and the seed and withholds from the barren wor/d the nourrishment and the succession of the scions of the tree of life. It is the perfect and consummate surface and bloom of all fhings : it is as the odour and the colour of the rose to the texture of the elements which compose it, as the form and splendour of unfaded beauty to the secrets of anatomy and corruption. What were virtue, love, patriotism, friendship — what were the scenery of this beautiful universe which we inhabit ; what were our consolations on this side of the grave — and what were our aspirations beyond it, if poetry did not ascend to bring us light and fire from those eternal regions where the owlwinged faculty of calculation dare not ever soar ? Poetry is not like reasoning, a power to be exerted according to the determination of the will, A man cannot say : « I will compose poetrg. » The greatest poet even cannot say it ;

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b) Après avoir insisté d’abord sur l'élévation, la grandeur et la beauté de la Poésie, Shelley aborde la question du caractère moral de celle-ci, et passe ensuite à la valeur que possède son influence essentiellement moralisatrice. Ici, il semble se souvenir plus spécialement des théories d’Aristote et de celles de Wordsworth.

« La poésie, déclare-t-il, n'exerce pas son influence au moyen « de préceptes et par des exemples fournis, mais bien par l'appel « direct qu’elle fait aux facultés imaginatives et émotives de l’'hom- « me. Elle agrandit ainsi le champ de l'esprit lui-même en le fai- « sant entrer en communion avec tout le reste de l'humanité. Man- « quer d'imagination, équivaudrait donc à un manque de sympa- « thie humaine, à un rétrécissement de son intelligence. »

Mais la poésie, par la voie de l’imagination agit encore d’une autre manière sur l'esprit des hommes. Elle rehausse la valeur qu’elle donne pour un chacun à la vie humaine elle-même. A ce point de vue, Shelley est, sciemment ou inconsciemment, beaucoup influencé par Wordsworth. La poésie ainsi comprise, est suscitatrice de joies constamment renouvelées, qui sans cesse naissent de notre propre ambiance. Tout ce qui vit autour de nous est matière à étude et à ravissement.

c) En troisième lieu, Shelley défend la poésie contre les attaques de ceux qui l’accusent d’immoralité (29). Elle peut paraître à certains, immorale, parce que ceux-ci se figurent qu’elle s’occupe uniquement des passions, et plus spécialement de la plus dangereuse de toutes : de l’amour. Mais, leur répond Shelley, peu importe que les poètes célèbrent l’amour, pourvu que cet amour soit d’ordre spirituel. La poésie qui se confine dans la célébration de amour charnel, n’est pas la vraie poésie, mais bien de l’obscénité ; donc leur objection tombe d'elle-même :

for the mind in creation is as a fading coal, which some invisible influence, like an inconstant wind, awakens to transitory brightness ; this power arises from within, like the colour of a flower which fades and changes as it is developed, and the concious portions of our natures are unprophetic either of its approach or its departure. Could this influence be durable in its original purity and force, it is impossible to predict the greatness of the results ; but when composition begins, inspiration is already on the decline, and the most glorious poetry that has ever been communicated to the world is probably a feeble shadow of the original conceptions of the poet.

(29) IL réduit ainsi à néant toutes celles dirigées contre elle, depuis Platon jusqu'aux critiques actuels,

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