‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 151 sur 183 · MARAIS · texte numérisé non relu

MARAIS

« Cette objection que la Poésie est immorale, repose tout en- « tière sur une fausse interprétation de la manière dont agit la « Poésie pour produire le progrès moral de l'homme. L’Ethique « ordonne les éléments que la Poésie a créés, dresse des plans et « propose des exemples de vie publique et privée, et ce n'est pas « faute de doctrines admirables que les hommes se haïssent, se « méprisent, se critiquent, se trompent, s’oppriment les uns les « autres. Mais la Poésie agit de façon autre et plus divine. Elle « stimule et élargit l'esprit même, en le rendant capable de rece- « voir des milliers de combinaisons de pensée qu’il n'avait jamais « jusqu'alors perçus. La Poésie lève le voile qui cache à nos yeux « la beauté du monde et fait que les objets familiers et connus de- « viennent comme s'ils n'étaient pas familiers ! Elle crée à nou- « veau tout ce qu’elle représente et les créations vivantes, revêtues « de sa lumière élyséenne, se dressent désormais dans l'esprit de « ceux qui les ont une fois contemplées comme des monuments « commémoralifs de cette joie noble et enthousiaste qui se prolon- « gerait au-delà de toutes les actions coexistantes. Le grand secret « de la morale c’est le fait de sortir hors de nous-mêmes, de nous « identifier avec ce qui existe de beau dans les pensées, dans les « actions, dans la personnalité qui n’est pas la nôtre. L'homme « pour être bon avec grandeur, doit avoir une imagination puis- « sante et compréhensive. Il faut qu’il puisse se mettre à la place « d’un autre, et de beaucoup d'autres hommes. Les peines et les « plaisirs de toute son espèce doivent devenir siens. Le plus puis- « sant instrument du bien moral est l'Imagination et la Poésie sert « l'effet en agissant sur la cause. La Poésie élargit le cercle de « l’Imagination, et le conserve élargi en l'alimentant sans cesse de « pensées, — matières de délices toujours nouvelles. Ces pensées « pouvant attirer à elles et s’assimiler n'importe quelles autres, « pensées, laissant ainsi des intervalles et des interstices nouveaux, « et le vide ainsi créé, demande incessamment à être comblé par « de nouveaux aliments. La Poésie fortifie la faculté qui est l’or- « gane même de la moralité chez l’homme, de même façon que « l'exercice fortifie un membre. >» (30)

(30) « The whole objection of the immorality of poetry rests upon a misconception of. the manner in which poetry acts to produce the moral improvement of man. Ethical science arranges, the elements which poetry has created, and propounds schemes and proposes examples of civil and domestic life : nor is it for want of admirable doctrines that men hate, and despise, and censure, and deceive, and subjugate one another. But poetrg acts in another and diviner manner. It awakens and enlarges the mind itself by

RAT a

Il dit incidemment, qu’il n’existe pas, à vrai dire, de distinction absolue entre la prose et les vers, parce que, ce qui en constitue l’essence même, c’est la noblesse et la dignité de la pensée (31).

Il termine enfin son essai, en examinant rapidement les grandes œuvres poétiques de toutes les littératures du monde, et précise la fonction de la Poésie, au point de vue historique.

On voit par cette analyse rapide de la « Défense » de Shelley, ce qu’elle pouvait avoir de séduisant pour un esprit comme celui de Browning. Ce qui en elle devait avant tout l’attirer c'était l’allure essentiellement philosophique de l’œuvre, et la constante noblesse des sentiments qui s’y manifestait.

On y démontrait clairement que l’action prépondérante de la Poésie s’exerçait sur l’âme. L’enthousiasme de Shelley pour cet art divin s’y montrait débordant, parce que, pour lui, la Poésie expliquait le sens de l’univers et du Créateur et révélait aux yeux enchantés des mortels tout ce que l’éternité renferme d’élevé, de noble, de beau, d’utile, destiné au perfectionnement de l’homme. Shelley ne cessait pas de vanter la Poésie immortelle comme la première de toutes les sciences, l’éducatrice par excellence de toute l’humanité et en conséquence, considérait le Poète comme le Précepteur, l’Instructeur attitré de l’espèce humaine.

c) La Théorie de Browning

Cette théorie, formulée par Shelley, du rôle essentiel du Poète, Browning l’a poussée jusqu’à ses extrêmes limites. Pour s’en convaincre,

rendering it the receptacle of a thousand unapprehended combinations ‘of thought. Poetry lifts the veil from the hidden beauty of the world, and makes familiar objects be as if they were not familiar ; it reproduces all that it represents, and the impersonations clothed in its Elysian light stand thenceforward in the minds of those who have once contemplated them, as memorials of that gentle and exalted content which extends itself over all thoughts and actions with which it coexists. The great secret of morals is love ; or a going out of our nature, and an identification of ourselves with the beautiful which exist in thought, action, or person, not our own. A man, to be greally good, must imagine intensely and comprehensively ; he must put himself in the place of another and of many others ; the pains and pleasures of his species must become bis own. The great instrument of moral good is the imagination ; and poetry administers to the effect by acting upon the cause. Poetry enlarges the circumference of the imagination by replenishing it with thoughts of ever new delight, which have the power of attracting and assimilating to their own nature all other thoughts, and which form

à new intervals and interstices whose void for ever craves fresh food. Poetry strengthens

the faculty which is the organ of the moral nature of man, in the same manner as exercise strengthens a limb. » means

(31) C’est à ce point de vue surtout qu’il se sépare de Coleridge. « The distinction between poets and prose writers is a vulgar error. »

il suffit de chercher d’abord dans ses premières œuvres, quelle était l’idée exacte que Browning s’est lui-même faite de la Poésie et quel rôle il attribue au Poète dans l’existence humaine. On verra ensuite s’il est resté fidèle, dans ses œuvres ultérieures, à sa première conviction.

Notons d’abord que c’est surtout faute d’avoir connu ou suffisamment saisi sa pensée essentielle en cette matière, que tant de critiques se sont lourdement trompés à son égard, en condamnant « Sordello » qui pourtant, à ce point de vue, renferme l’essence même de sa thèse.

En effet, ce qui éclate aux yeux de tout lecteur attentif, ce qui résulte de toute analyse soigneuse de ses écrits, c’est la suite étonnante dans ses idées dont il fait preuve, sa fidélité à la conception initiale qu’il s’était faite du rôle que doit jouer un poète dans la société humaine, et enfin la ferme discipline qu’il s’est, en conséquence, toujours imposée au point de vue artistique.

Effectivement, si nous ouvrons sa toute première production « Pauline » nous ne tardons pas à y trouver exprimée, l’exacte définition de ce que doit être, à ses yeux, le véritable Poète :

« And thou saidst a perfect bard, « Was one who chronicled the stages of all life. > (32)

À parcourir son œuvre entière, on constate qu’à cette première conception, il est resté constamment fidèle jusqu’à la fin de sa vie; il importe donc de l’examiner avec toute l'attention qu’elle mérite.

Ce qui frappe d’abord en elle, c’est tout ce que cette définition renferme d’inédit, et, en apparence, mais en apparence seulement, d’incomplet.

Généralement, en effet, on s’était imaginé que le Poète était celui qui célébrait un haut fait quelconque, exhalait ses sentiments personnels, ou condensait en une forme agréable des préceptes moraux, il était en un mot : épique, lyrique ou didactique ; maïs on ne s'était guère jusqu'alors avisé qu’il pouvait ou devait, dans son œuvre, embrasser l’existence humaine tout entière. À

D'autre part, cette définition ne faisait aucune mention de ce qui, — pour la généralité des poètes tout au moins — paraissait être, au point de vue forme, l'indispensable accompagnement de toute pensée poétique, à savoir : la mélodie, l’harmonie, la grâce, la beauté.

Il ressort donc de cette première assertion de Browning, que le poète devra avant tout se considérer comme l'historien de âme hu-

(32) « Pauline », vers 881-882).

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