SIT TRE OU PTS PE EE RE PTS
maine dans ses manifestations variées, celui qui en observe la nature, qui la fouillera pour en découvrir les secrets. I1 s’ensuit que ce qui paraissait jusqu'alors à beaucoup former l’essentiel de la poésie, à savoir : la rime (33), le rythme, l’assonance, la beauté du vers, ou bien ne compte pas, ou bien ne compte guère.
Donc, en toute dernière analyse, par sa réticence même il laissait entendre que ces choses, si elles ne sont peut-être pas absolument négligeables, ne sont toutefois pas ce qui importe le plus.
Manifestement donc, ce qui compte le plus dans l’œuvre poétique, c'est la vie humaine. Seul digne du nom de Poète, sera celui qui aura fidèlement représenté cette vie, variée à l'infini, intéressante au plus haut point et qui devra être l’objet unique et constant de son étude (34).
Ce qui confirme cette façon de voir, ce sont les innombrables allusions faites par Browning lui-même à travers toute son œuvre, toujours dans le même sens et d’une portée toujours égale. Ainsi dans « Christmas Eve », par exemple, on trouve :
« 1 declare.… poet him
« Whose insight makes all others dim, « À thousand poets pried at life
«< And Only one amidst the strife
« Rose to be Shakespeare. »
Donc, le Poëte, affirme Browning, devra s'imposer comme tâche essentielle d’être dramatique : c’est l'interprétation de la vie humaine qu’il veut réaliser. Toutes considérations autres chez lui seront subordonnées à celle-ci. Voilà pourquoi Browning lui-même, tenant compte dans la mesure du possible non seulement de l’harmonie et de la beauté, mais encore des règles ordinaires de la versification et du style poétique, ne consentira jamais à leur sacrifier ce qui, à ses yeux, est l’essentiel : la pensée. De là, il s’en suit, qu'étant parfaitement maître
(33) Il est intéressant de comparer à ce sujet ce que dit Fénelon sur la rime :
« Notre versification perd plus, si je ne me trompe, qu’elle ne gagne par les rimes. Elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie. Souvent la rime qu’un poète va chercher bien loin le réduit à allonger et à faire languir son discours, il lui faut deux ou trois vers postiches pour lui en amener un dont il a besoin. On est scrupuleux pour n’employer que des rimes riches, et on ne l’est ni sur le fond des pensées et des sentiments, ni sur la clarté des termes, ni sur des tours naturels, ni sur la noblesse des expressions. en relâchant un peu sur la rime, on rendrait la raison plus parfaite... on épargnerait aux grands poètes des tours forcés, des épithètes longues, des pensées qui ne se présentent pas d’abord assez clairement à l'esprit…., etc. » à
(84) Voir dans « The Glove », l’attitude de Ronsard : il désire se renseigner sur la nature humaine.
« For I am a poet
4 Human nature, behoves that I know it, »
de l’instrument qu’il manie, il ne donnera d’importance à la mélodie, que toutes les fois qu’il le jugera nécessaire ou indispensable (35). On constate en effet qu’il arrive parfois, à la suprême beauté, au point de vue harmonie, mais quand celle-ci aide à renforcer une idée belle, dominante qu’il importe de mettre en valeur, autrement, il en fait fi. Fien d’étonnant donc si nous trouvons partout dans son œuvre la corroboration de ce que nous venons de démontrer. Ainsi dans « L’Anneau et le Livre », où il nous fournit toutes les manifestations possibles de la vie humaine, nous rencontrons toutes les variétés imagjinables de cadences, d’harmonies et de styles. Browning crée au fur et à mesure des besoins, la diction et la cadence qui conviennent à chaque situation et à chacun des personnages, Pompilia, débordante de passion, d’adoration pour Caponsacchi, exhalera son amour en accents d’une beauté idéale ; Guido, tour à tour ironique ou cauteleux, désespéré ou blasphémateur, aura à tel moment une langue sifflante ou sourde, et, à tel autre, en des accents brutaux, rugira comme quelque fauve. Le style et l'harmonie ne font que calquer la pensée intime de lartiste dont ils sont les esclaves (36), mais ne sont jamais employés uniquement pour eux-mêmes. L’instrument, quelque beau qu’il soit, ne saurait être mis à la place de ce qu’il sert à embellir.
Mais cette vie humaine, intéressante, comment le poète pourra-t-il la connaître, est-ce par intuition ? et peut-on se représenter le poète, ainsi que semble le croire par exemple un Victor Hugo, comme un être inspiré par des voix divines, plein de lui-même et de ses pensées qui, vagabond et échevelé, promène sa rêverie par le monde, en laissant échapper de temps en temps des paroles prophétiques ? (37)
Browning a indiqué d’une façon précise, de quelle façon procède le vrai poète. Il connaît la vie grâce à une observation attentive de tout ce qui l’entoure. Tel Chaucer (38), il sait regarder sans en avoir l'air. Il est récompensé par une ample moisson de renseignements. C’est ce qui ressort du poème intitulé « How it strikes a Contemporary » :
(35) Shelley, dans son Essai, avait déjà dit : « Plato, was essentially a poet He rejected the harmony of the epic, dramatic and lyrical forms because he sought to kindle a harmong in thoughts, and forbore to invent a regular plan of rhythm. »
(36) Voir encore dans « La Dernière Chevauchée » l’admirable description du coucher du soleil ; l’extraordinaire effet des sons heurtés dans « Holy Cross Day », à comparer à ce point de vue avec la douceur de « Love among the Ruins » ; le style de « Blougram >» tout entier avec celui de « Cleon ».
(37) Les Contemplations : « C’est lui le réveur, c’est lui le poète » ; cf. « Les Orientales », Pan : « Partout où », etc... :
(8) Cf. « The harvest of a quiet eye », Chaucer (Cant. Tales).
« Je n'ai connu qu'un poëte dans ma vie (dit un personnage « imaginaire) c'était un vieillard à l'œil perçant qu’on rencontrait « toujours seul dans les rues. il était partout et il connaissait le « monde... nous n'avions un gouverneur que pour la forme, c'était « lui qui était le grand inquisiteur. Il savait, il notait tout ce que « {ous pensaient, disaient et faisaient, et le soir, il rentrait chez « lui pour écrire tout cela à notre seigneur le roi. » (39)
Ainsi que le dit si bien Milsand : « Le poëte est l'homme qui a vu, qui a vécu, et qui parle pour prêter aux autres son expérience. » (39 bis)
C’est la leçon qui se dégage également du poème intitulé : « Transcendantalism » et que tant de critiques ont si mal compris. Browning a mis en présence deux poètes : le plus jeune informe son aîné qu’il - vient d'écrire un long poème en douze chants. « Pardon, lui répond celui-ci. ce que vous me présentez n'est pas de la poésie, c’est de la prose. La poésie n’est pas l'exposé d'idées abstraites, mais bien la représentation de la vie. >» Pour mieux faire comprendre sa pensée, il - compare la Science Botanique à une simple gerbe de roses. Qu'est-ce qui est le plus charmant des deux ? Et quel est le vrai poète ? celui qui les fait voir ou celui qui en parle ?
Il était facile aux critiques de se tromper et de se figurer que
Browning qui passait pour être un penseur « in abstracto » préférait la Botanique !
En résumé, il veut que la poésie s’occupe de l'humanité et, chose . non moins urgente, gw’elle la fasse penser. Et même alors, il n’admet, en aucune façon, que les procédés employés à cet effet soient abstraits. Chez lui, invariablement la pensée se concrétise en une personnalité humaine, qui en monologuant fait passer la morale avec elle.
NEA
+ D’après ce qui précède, il est facile de voir quel sera le genre de réalité dont il s’occupera plus spécialement et le but qu’il se propose.
Browning ne cherche pas, en conséquence, à examiner la réalité pour le simple plaisir de la reproduire. Il n’est pas de ceux qui se bornent à copier ce qu’ils ont pu rencontrer. Voilà pourquoi la description seule de la nature — quelque passionné admirateur qu’il soit
(39 À noter le sens symbolique de « Roi ». Les vers que Landor applique à Browning sont ceux d’un fin critique. Voir le poème : « Since Chaucer was alive », etc... (39 bis) Voir Appendice XI.
d'elle — ne l’intéresse pas (40). Bon cela, pour Andrea del Sarto. On trouvera toujours chez Browning l’insatiable avidité de saisir et de vivre, en esprit, toutes les formes possibles de l’existence (41), parce que l’homme est intéressant par dessus toutes les autres créations de Dieu, et parce que le poète, arrivant à la vérité, grâce à ses investigations personnelles pourra rendre à ses semblables les services les plus indispensables, car la connaissance de la vérité, — cachée au commun des individus, — importe au plus haut point à l'Humanité. Cela ressort nettement de la fin de « L’Anneau et le Livre ». « Le témoignage hwmain, y est-il dit, est sans valeur... Il ne nous reste donc qu’une façon de révéler la vérité, c’est grâce à l’art. » (42) Le poète ne devra donc pas chercher à créer avant toutes choses, une œuvre de beauté, mais se donner comme tâche de faire voir la Réalité, la Vérité ! L’art le plus consommé c’est de rendre la réalité, de faire voir le vrai. L'homme étant fait pour veiller à son propre perfectionnement, pour tendre sans cesse vers l’idéal sans jamais y parvenir complètement, et devant puiser dans cette constatation même sa suprême joie et la constante satisfaction de son besoin d’activité, il possède dans le Poète un guide et un soutien.
Ainsi, en résumé, le vrai Poète est à ses yeux l’historien de la vie humaine. Pour cela, il étudie l’âme. Le Poète est un investigateur qui doit à l'humanité le résultat de ses recherches. Son rôle est d’observer la réalité de façon à rendre clairs aux hommes les desseins du Créateur.
d) Le rôle du poète d’après le « Sordello >» de Browning
Reste à savoir enfin ce qu’il convient d’étudier dans l'Humanité. Sera-ce uniquement le côté épique, les grands personnages ? Non, répond Browning, ce qui est banal, ordinaire et même misérable, mérite d'attirer notre attention autant que les grands de la terre.
Cette idée se trouve développée surtout à la fin du chant III de « Sordello » et c’est celle que Browning a le plus à cœur de faire accepter par ses contemporains ; il faut donc s’y arrêter, plus lon-
(40) Elle devient de plus en plus rare dans « Men and Women ». (41) Il s’était dès « Pauline » avéré doué de cette faculté (vers 278). (42) « Our human speech is nought «< Our human testimony false, our fame « And human estimation words and wind. » (The Ring And The Book, I.)
|guement, bien que ce soit une des parties les plus difficiles à pénétrer
‘du poème.
Browning, parvenu au milieu du troisième chant de son œuvre, abandonne un instant son récit, car il se rend compte qu’il aura du mal à le finir, à l’amener à une perfection même relative. Comme consolation, il se rappelle que la perfection ne se rencontre que chez les poètes tels qu'Eglamor, c’est-à-dire ceux dont la préoccupation majeure est l’Art pour l'Art (43).
La perfection implique par elle-même des limites. Une œuvre d'inspiration pure laisse percer toujours ses imperfections et révèle que la vie du Poète est chose plus profonde encore que son œuvre. Pour le véritable Poète, l’inspiration (44) est aussi rare que le souffle propice pour le matelot (45). Lorsqu'elle manque, il ne peut plus avancer, lorsqu'elle souffle, il faut qu’elle le mène là où elle veut et il est contraint d'écrire.
Pendant qu’il rêve ainsi à Venise, ses yeux sont attirés par le spectacle de quelques paysannes vénitiennes jeunes et belles qui s’occupent à charger des bateaux de fruits. Est-ce l’une d’elles qui va pouvoir l’inspirer, ainsi que Palma a inspiré Sordello ? Combien celles-ci sont heureuses !
« C’est ici que je rêve, sur la marche d’un palais ruiné à Ve- « nise. Pourquoi ne continuerais-je pas ? tout en restant sur ma < marche, et n'irais-je pas jusqu'au bout de mon idée ? celle que « j'ai vu naître en Angleterre ? Qui est-ce qui est assez adorable « pour me servir de reine ? (Je n'ai pas le don (46) d’un Sordello, « hélas !) Sera-ce cette jeune fille de Bassano, ou bien par hasard
« celle-ci, venue de notre délicieuse ville d’Asolo — les fourte-
« relles qui papillottent sur la place ne sont pas plus gracieuses)
« — ou celle-là, là-bas, dont la joue est plus brune encore, et qui « se penche sous la fraîche arcade. Si je faisais d'elle ma reine
« et si, pour elle, je continuais mon histoire de Sordello ? Ou bien
« de celle-là de Padoue, qui, les jambes encore plus nues, est en
« train de s’éclabousser à l'endroit même où tourbillonnent les
« eaux noires du canal de la Guidecca. » ({11-676-693)
Mais aussitôt il se rappelle quel idéal élevé il s’était jadis formé de la Vie. Rempli d'enthousiasme, dès les premières années de sa jeu-
(43) Voir l’Analyse du Livre II, page 272. LE
(44) Cf. Première partie, page 39, ce que l’on vient de voir à propos de Shelley. (45) Voir passage cité page 336 ; cf. Longfellow : « Whenthe Angel says write », etc. (46) Littéralement « volonté >» (— puissance latente) — potentielle, pour créer.
ME AADEE—
nesse, il avait envisagé l'Humanité comme pouvant, grâce à l’intervention du Poète, être rendue meilleure et plus heureuse. Mais la dure expérience lui avait très vite appris que le bonheur et le malheur, le bien et le mal, sont, dans la vie, inextricablement mêlés. Toute existence comporte l’un et l’autre. Néanmoins, ce ciel heureux d'Italie lui avait fait croire, une fois de plus, que le bonheur de l'Humanité était chose réalisable. Cependant le spectacle de l’atroce misère qu’il avait contemplé jadis en Angleterre, lui revint, une fois de plus, à la mémoire. Aussi, sur-le-champ, devant lui se dresse une lugubre apparition : sous la forme d’une femme échevelée, décharnée, qui symbolise l'Humanité, lasse et souffrante, elle apparaît avec toutes ses tares, ses vices, ses faiblesses, mais, malgré cela, il éprouve pour elle une infinie, une profonde compassion !
« O Toi, pâle fantôme échevelé, qui me tires par les bras et me « montres du doigt ces jeunes paysannes, sais-tu que je suis vivant ? « Te paraissent-elles trop heureuses ? Ne les trouble pas. Recon- « nais qu'il y a trop peu de bonheur sur terre, quoi que nous fas- « sions, pauvres mortels que nous sommes, et quelque mal que « nous nous donnions, pour que chacun ait sa part. Partage mieuæ « encore ta robe de bonheur, et que l’on s’estime satisfait et heu- « reux si une vingtaine de privilégiés en possèdent un lambeau... « Tous, jusqu’au dernier y auraient droit en réalité ! En les voyant, « toi, tu revendiques pour les autres un vêtement semblable à ce- « lui que portent mes paysannes. Moi, dans mon pays, j'aurais « voulu que la race tout entière eût la possibilité d'ajouter la grâce « de l'esprit à celle du corps, et que tous fussent mis à même de « devenir des chefs et des bardes ! Mais sous ce ciel merveilleux, « on est porté à abandonner beaucoup de ses exigences d'autrefois.
« Car Venise, si je ne me trompe, représente bien la Vie ! « Entre deux étendues d'azur s'étale une langue de terre : La Vie, « chose définie est, de même, suspendue entre deux néants. C’est « Venise, mais c’est aussi la Vie. Et « tu pouvais, toi, tout aussi « bien chercher à m’éviter de fouler les pierres lisses de la Grande « Place, que de vouloir m'’éviter la rencontre du bien et du mal « dans l'existence humaine ». Mais de grâce (me dis-je à moi- « même) achève toi-même quelque chose qui soit défini. » (47) (Vers 694-730.)
(47) Allusion directe à son « Sordello », en voie de production, et qui n’a pas encore, par la faute de l’auteur lui-même, d’objet assez nettement déterminé.