LA PHILOSOPHIE DU POÈME
Nous venons de voir quels vœux émus avait formulés Browning lui-même au sujet de « Sordello », et nous savons par ailleurs combien cruellement avaient été trompés ses ‘espoirs. Effectivement, les appréhensions qu’il avait conçues à l’égard du poème n'étaient que trop justifiées.
Le public n’a pas su pénétrer le sens de l’œuvre, et les critiques se sont invariablement mépris sur les véritables intentions de l’auteur.
Pour éviter pareilles méprises, pour pouvoir juger cette production en connaissance de cause, il nous paraît indispensable de voir si le poète lui-même n’a pas tout au moins fourni quelques éclaircissements à son propos et si réellement, elle est dépourvue de sens.
a) Les intentions de Browning et le sens du poème.
En réalité, il s’est exprimé à son sujet en plus d’un endroit : tantôt dans le texte du poème lui-même, dans sa Préface de 1863, tantôt dans ses lettres et tantôt dans les notes qu’il ajouta en marge du texte dans l’édition de 1868.
Une première explication nous est fournie aux vers 537-567 du Livre I.
Browning après avoir situé l’action de son poème dans le temps, indiqué le décor, nommé les personnages et précisé la situation politique, nous fait savoir la nature particulière de son héros. Il appartient. nous avertit-il, à la classe des êtres supérieurement doués qui n’envisagent l’existence que comme un moyen efficace pour eux de développer à l'extrême leur personnalité exceptionnelle, et d’offrir ainsi à l’admiration du monde le spectacle de leur propre grandeur. Dédaigneux de la brève existence (1) que notre sphère terrestre leur octroie, ils prétendent faire entrer de force dans ce cadre trop restreint leurs visées illimitées. Un trait les caractérise tous : l’égotisme
() « Or, if yet worse befall « And a desire possess it to put all « That Nature forth, forcing our straitened sphere « Contain it, — to display completely here « The Mastery nother life should learn « Thrusting in time Eternity’s concern.…. » (1-561-567).
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aveugle. Tout esprit supérieurement doué risque d’être marqué de cette lèpre (2); le seul moyen de guérir de ce mal est de se connaître soimême et de vivre avec et pour les autres.
Un autre passage, tiré cette fois du troisième livre (3), confirme la première citation que nous venons de donner :
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« Notre histoire, dit Browning, a trait à ceux qui découvrent que notre nature ordinaire, — trop méprisée parce que trop restreinte, trop faible pour porter le fardeau qu'ils lui imposent, — refuse de se séparer d'eux lorsqu'ils cherchent à s’en défaire. Aspirant à acquérir une force suffisante pour s’élancer hors de la sphère étroite qui leur a été octroyée, ils s’élancent enfin, et désormais piétinent, divinités en germe, destinés à demeurer à Jamais en germe dans une enfance dépourvue de développement possible. »
Dans une lettre adressée à son ami E. Dowden, écrite le 5 mars 1866, Browning nous fournit une explication à ce sujet qui corrobore les idées contenues dans les vers cités plus haut
« You are quite right about the classification of Sordello : Neither with the first, nor (with) the second of these moods of mind: it is the second as, « enervated » and modified by the impulse « to thrust in time Eternity's concern », that or nothing. This is just indicated in the passage where these words occur, and the rest of the poem is an example of the same. »
Voilà qui est fort net.
Il en résulte que le passage auquel il fait allusion fixe, exacte- . ment, dès le premier livre, le sujet de toute l’œuvre.
D'autre part, une phrase dans sa préface de 1863 précise sa pensée :
< My stress lay on the incidents in the developments of a soul. The historical decoration was purposely of no more importance than a background requires. »
(2) « Leprosy confirmed and ruinous, to spirit lodged in a contracted house. » (1-559 ;
« The fate of such « As find our common nature — overmuch « Despised, because restricted, and unfit « To bear the burthen they impose on it — « Cling when thay would discard it » etc. (Livre IIT, vers 975-984.)