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Le but qu’il se propose est donc manifestement d’étudier les influences qu’exerce sur son héros le milieu social dans lequel il se trouve et de suivre les étapes successives par lesquelles il passe ; de noter les développements atteints par lui durant l’évolution de son âme.
Car, bien qu’appartenant à cette classe exceptionnelle, Sordello évolue réellement, tout comme Paracelse, son âme progresse. Son premier pas dans le sens du progrès s’effectue lorsque, se réveillant du rêve où il s'était complu à Goito, il commence à réfléchir et à ne plus vivre uniquement pour lui-même ; le second, lorsqu'il entre en contact avec le monde extérieur et découvre qu’il ne possède pas les moyens d'imposer sa suprématie aux hommes ; le troisième, lorsqu’il prend la résolution d’acquérir l’expérience qui lui manque et d'entrer en contact avec la Foule; le quatrième, lorsqu'il s’aperçoit que son devoir est d’aider ses semblables ; le cinquième lorsqu'il se rend compte que sa réelle suprématie réside dans sa Pensée qui seule peut rendre des services à l'Humanité ; et enfin le dernier pas est accompli lorsqu’il renonce à toutes ses ambitions, à la vie même, plutôt que de nuire au Peuple.
L'évolution de cette âme a donc réellement eu lieu, et Browning ne peut pas être accusé de n’en avoir pas été l’historien, ni d’avoir, en un mot, manqué le but qu’il s'était proposé.
Evidemment, aux yeux du commun, Sordello n’a rien fait : le vulgaire, toujours aveugle, a vite fait de placer au-dessus du poète malingre, un homme d’action, un Taurello, le considérant comme le type du « Grand Homme », parce que ses actions d’éclat le révèlent (4) aux regards ébahis de la Foule.
Mais, dit Browning, ne nous trompons pas, parce que notre erreur serait grande, car Salinguerra, bien qu’il contribue tout de même (5) au progrès du monde, ne joue en réalité qu’un rôle insignifiant à côté de celui qu’exerce Sordello, le génie seul étant capable d’influencer par sa pensée l’'Humanité tout entière.
Au point de vue de l’évolution de l’âme de son héros, Browning fait une séparation très nette entre les deux moitiés dont se compose
(4) « Not so unwisely does the crowd dispense
« On Salinguerra praise, in preference
« To the Sordellos, men of action these », etc. (Livre III-917-924.) (5) « Who seeing just as little as you please
« Yet turn that little to account — engage
< With, do not gaze at, carry on, a stage,
« The work of the world. » (Livre I11-919-925.)
son poème. Il montre qu’un cycle complet vient de s’accomplir lorsque finit le troisième livre et lorsque Sordello
« prend la résolution d'être la veine porte de ce sang artériel de la Lombardie, l'âme de ce corps, de régenter cet agrégat d'âmes et de corps, et ainsi de vaincre le destin, — même s’il devait demeurer à l'écart, objet d’une réprobation générale, — de former le noyau central qui vivifierait, absorberait cette enveloppe extérieure. Ainsi, j'amène Sordello au moment où éclate son cri éperdu, répondant à celui de la foule, parce qu’une étape de sa vie était entièrement accomplie, et qu'il venait de comprendre, non seulement quune âme quelque puissante qu’elle soit, ne saurait suffire à sa propre joie, ni arriver, grâce à ses organes corporels et son adresse, à extérioriser son Vouloir, à faire apprécier ses capacités latentes, et ne saurait pas, non plus, les faire apprécier des hommes, ni les forcer à reconnaître le Caché par le Révélé, mais en plus de cela, que même lorsque] la dernière et la plus cruelle des épreuves était surmontée, cette
puissance latente quil avait voul& contraindre à abdiquer, ne
consentait pas à quitter le trône qu’elle occupait, puisqu'elle pouvait quand même y siéger et lui permettre de tirer parti de cette humanité, — attirail varié et divin, — incapable, certes, de lui rendre hommage selon sa conception première, et inaptà aussi à lui assurer, même incidemment, le tribut de joies qui lui élait dù et qu'il s’ingéniait à glaner au passage.
.« Malgré cela, si l'autorisation lui a été accerdée de renouveler ses attaches avec l'Humanité, cette Humanité qui avait été condamnée à un honteux exil, celle dont il lui serait possible de reprendre la féauté, demewrée jusque là intacte, — c'est-à-dire de contraindre les hommes à agir d’après ses directives et de ne plus se contenter de le regarder agir lui, Sordello, bref, si le véritable diadème semblait prêt à le couronner pendant qu’il écoutait les paroles d’or de Palma, que grâces soient rendues à cette Dame de Vérone, dans sa citadelle, — fondée, selon la légende par le Gaulois Brennws, — car, à vrai dire, lorsqu'elle le quitta, le soleil déjà dressait sa tête pareille à celui du premier assaillant dont la figwre, enfiammée de triomphe, dépassa le sommet du Capitol, triomphant.… jusqu'au moment où surgit Manlius ! » (6). |
(6) Très fine indication laissant prévoir l’échec final de Sordello. :
Sordello reconnaît donc la nécessité de se mêler à l'Humanité. Il n’a pas encore compris qu’il faut qu’il se subordonne à Elle. et que son rôle est de « Servir ». Voilà les idées fondamentales qui se dégagent tout d’abord d’un examen attentif de la première moitié du poème et des annotations que Browning nous a par ailleurs fournies.
D'autre part, l’analyse de la seconde moitié de « Sordello » nous révèle une conception nouvelle et plus essentiellement philosophique de l’auteur à l’égard du personnage principal. Son héros, c’est, certes, ici encore, le Poète, mais de plus, il est non moins essentiellement le « Penseur », et c’est à ce point de vue que l'œuvre se distingue de « Pauline » et de « Paracelse ».
En effet, dans « Pauline », il s’était représenté lui-même sous les traits du Poète, jeune, certes, débutant, sans doute, et inexpérimenté, préoccupé, néanmoins, déjà des problèmes qui se présentent forcémement à tout esprit ouvert et qui s'interroge sur la destinée humaine aussi bien que sur les rapports qui doivent réunir l’homme à ses semblables et à son Créateur.
Cependant, à cette époque, sa Foi renouvelée avait suffi pour résoudre ces problèmes sans trop de mal, parce que son héros, c’est-àdire Browning lui-même, n’était guère entré encore en contact avec le monde, et ignorait presque tout de la vie réelle. :
Mais dans « Sordello », la situation n’est plus la même. Cette fois, il avait à résoudre pour de bon, les grands problèmes intéressant lui-même et les rapports qu’il devait avoir avec ses semblables, problèmes qu’il n’avait fait qu’effleurer jusque-là; il avait maintenant à expliquer la raison et le but de l’existence humaine, condamner ou approuver la conduite de celui dont il s'était chargé de raconter la vie, celui qui sortait du commun, et qui, par sa nature même, était chargé d’une mission spéciale ici-bas.
Voilà donc le sujet autrement vaste, autrement compliqué, comparé à celui traité dans les deux œuvres pie que s'était imposé Browning.
C'est ici qu’une autre phrase de la lettre, dont nous avons es cité un fragment, vient fort à propos jeter une nouvelle lumière sur le but que poursuivait à ce moment Browning, car il avait ajouté :
« 1 did mean to make a companion to « Paracelsus ».
Or, « Paracelse », nous l'avons déjà dit (7). avait été écrit dans l'idée.
(7) Page 284.
de compléter l’esquisse, que Browning dans <«< Pauline » n’avait qu’ébauchée, du Poète parfait.
Par là s’expliquent les efforts qu’il fait à tout propos dans « Sor- … dello > pour fournir au lecteur les renseignements dont il peut avoir - besoin, et l’empressement dont il fait preuve, pour nous faire comprendre la nature particulière de son héros.
Toute cette longue digression de la fin du troisième livre s’explique et se justifie par là. Il veut montrer l'importance du rôle que joue, non plus un poète de talent tel qu'Eglamor, maïs celui qui est réellement inspiré. Browning demande en somme à son lecteur de bien vouloir lui laisser expliquer son point de vue, qui, à ses yeux est capital pour la juste compréhension de son œuvre. Or, par inattention et négligence, c’est cette partie que le lecteur ordinaire évite d’approfondir. Ainsi, l’idée animatrice du poème c’est celle qu’il emprunte à Shelley, à savoir, la valeur primordiale de l'imagination intuitive que seul possède le Poète et qui le met à même de voir à quoi il peut luimême servir. Seulement le personnage d’Aprile qui la représentait __ dans Paracelse est remplacé par celui du Penseur, confondu, amalgamé avec lui, et le Paracelse ardent à atteindre l’Absolu, qui croit pouvoir s'affranchir de tout amour est ici remplacé par l'artiste entiché non moins de l’Absolu mais qui de plus se trouve dépourvu, par Egotisme concentré, de tout amour humain. C’est la quintessence de tout que vise Sordello, il aboutit donc à une conception transcendantale des choses, franchissant lactuel pour parvenir à l’Irréel. Il lui a manqué jusqu'ici * Ja claire vision que donne cette sympathie intuitive. = L'étude que fait Browning dans le premier livre de la jeune imagination poétique se donnant libre cours loin du monde, ou qui n’em- - prunte le tangible tout au plus que pour bâtir ses fascinants concepts, est faite avec une prodigieuse adresse, et quiconque lit de près Je texte où se révèle la lente, l’'amoureuse éclosion du rêve dans l’âme du jeune Sordello au milieu de son paradis assoupi, et en suit le déve- Jloppement prodigieux et magnifiquement démesuré qu’il atteint à la longue, en sentira tour à tour l’ensorcellement et toute l’enivrante exfase.
Le succès si inattendu et si complet de Sordello comme Menestrel, qui nous est dépeint avec tant de bonheur dans le second livre, laisse | voir les échecs auxquels était forcément voué l’adolescent inexpéri- ” menté et qui manquait de préparation méthodique au rôle qu’il est brusquement appelé à jouer : celui de poète purement conventionnel. Quelle singulière idée, donc, d’avoir cherché noise à Browning, ainsi que certains commentateurs l’ont fait, parce qu’il n’a pas pensé
ne, de.
affubler Sordello de la mentalité et des caractéristiques véritables d’un Troubadour de son époque ! Ils ont oublié que s’il est poète, il est aussi le type du Génie inexpérimenté, dépourvu du salutaire contact de la vie, qu’il est enfin symbole du Penseur qui franchissant le Temps, l'Espace et les Modes particuliers imposés à notre Sphère, se complaît dans la seule Eternité.
b) De la nécessité du contact avec le Réel.
C’est là, aux yeux de Browning, que réside l’erreur initiale de Sordello. En voulant planer au-dessus de l'existence (8), il manque le but même de sa vie (9).-Le salut de l’âme ne comporte pas l’abandon du réel, ainsi qu’il se le figure, tandis que l’abandon du réel implique la perte de l’âme et du corps. L’une et l’autre ont besoin de se subordonner mutuellement, se confondant comme la réflexion du ciel dans celle de la mer, et celle de la mer dans celle du ciel (10). Sans doute la première impulsion de l’âme est de chercher à fausser compagnie au corps, d'essayer de s’affranchir de son compagnon plus grossier, pour pouvoir rejoindre ce qui paraît être la quintessence d’elle-même (11), mais si elle y cède, elle paie aussitôt très cher sa fatale méprise. Un penseur tel que Sordello aurait dû comprendre que tout effort d’affranchissement de l’une ou de l’autre de ces deux entités est d’avance voué à l’échec, tant qu’elles se trouvent liées ensemble comme elles le sont dans la sphère restreinte qui leur a été assignée, mais son orgueil
l’aveugle. Il voit trop tard la vérité que l’on ne saurait jamais appren- .
dre trop tôt, à savoir que l’âme se doit au corps et le corps à l’âme comme chacun de nous se doit à ses semblables. Lui, le Poète qui a reçu un don spécial, celui de voir ce que les autres sont incapables de percevoir, a de même une mission plus spéciale, celle de leur révéler le moyen d’acquérir sa propre faculté de vision. Il lui incombe d’enseigner les Masses, de se pencher sur elles pour saisir leur voix (11 bis) qui est celle de Dieu lui révélant sa tâche (12), lui le Poète qui de toute
(8) « Uncrampt by living its (earth’s) fainf elemental life « Dost soar to heaven’s complexest essence. » (1-543-546). (9) « AIT this they (ceux qui comprennent la vie) do not lose. « Nor idly choose what must be Heel.…. >» (VI-82-84).