CE
Eternité a été désigné pour ce rôle (13). Ici apparaît dans toute son ampleur, dans toute sa netteté le large sentiment démocratique fait de compassion, de sagesse et de mesure, qui anime la doctrine de Browning. Sa pitié est toute acquise pour la Multitude qui souffre, mais il ne la confond pas avec la Populace (14) ou la Démagogie « cet éternel et vague tumulte >» comme il les appelle (V. 126), qui avaient déjà encouru le blâme de Shakespeare. Il les sait perfides, mobiles et inconstantes. Leur progrès est une question de temps et il ne pourra se faire que fort lentement. Mais il pense, comme Michelet (15), Hugo (16) et Littré (17), que le Peuple a droit à l’aide et à la sympathie de l'élite. Sagement il a renoncé, pour quelques siècles à l'égalité, pour se contenter de moins (18). Le Progrès de l'Humanité, comme celui de l’individu dépend du temps et ne peut se faire que pas à pas.
Ces vérités sont celles que Browning a découvertes jeune encore, celles que chacun de nous a le devoir de reconnaître, celles pourtant, que l'Humanité est lente à admettre. Au poète transcendantal, elles n'apparaissent dans leur pleine lumière que quelques instants avant sa triste fin, lorsqu'il vient enfin de sonder le sens de la vie et de voir qu’elle exige de la part des êtres d’élite un contact des plus étroits avec elle-même.
L’idée que nous avons vue dans « Pauline »: « aimer est la seule vérité ; dominer n'est pas le vœu de l'âme, elle ambitionne d'étre la première en toutes choses, elle désire assouvir sa soif de joie absolue, mais commander pour le seul plaisir de commander lui répugne » est donc reprise dans Sordello d’une façon nouvelle et originale, car ici le héros est forcé, lui aussi, de se rendre compte qu’il faut non pas chercher à affirmer sa propre suprématie, mais celle de l'amour humain, et dans ce but, agir et non rêver (19).