‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 159 sur 183 · PAR · texte numérisé non relu

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(15) « Il faut que le cœur s'ouvre, et les bras Eh! ce sont vos frères, après tout, l’'avez-vous oublié ? » — Que voulez-vous que sache un riche ?.. par cela qu'il a la vie facile il en ignore les fortes et profondes vérités », etc. « Qui ne ferait des vœux pour ce grand peuple qui, des basses et obscures régions, aspire et monte à tâtons, sans lumière pour monter, n'ayant pas même une voix pour gémir ?.. Mais leur silence parle. » Le PEuPLe, 1 VIII; III-I ; IX-I.

(6) Les Misérables, passim.

(17) « Tout ce qui s’est fait et se fait de grand et de bon dans l'ère moderne a sa racine dans l’amour croissant de l’humanité et dans la croissante notion que l’homme $ prend de sa situation dans l’univers. » Littré : A. Comte et la Philosophie positive, 3° partie, p. 524. | re 8) « I ask youth and strength and health for each of you, not more, at length « grown wise, » etc. (II1-716-720.)

(19) Cf. Kingsley : « Do noble things, not dream them all day long. »

La première condition du bonheur (20) ici-bas, pour l’homme, c’est de reconnaître cette vérité primordiale, et de se proposer une tâche définie lui permettant de faire tout le bien dont il est susceptible dans la sphère étroite où il se trouve confiné. Sordello — toujours hésitant et indécis — n’avait pas de but précis, il fut donc malheureux et ne sut rien accomplir d’efficace.

D'autres faisaient semblant d’avoir des forces, qui n'étaient « en réalité, même pas égales à la moitié des siennes, mais ils se « concentraient intérieurement, et se soumettaient à quelque foyer « d'attraction. Ils purent ainsi accomplir leur tâche et ne manqué- « rent pas leur vie. » (VI-58-63.)

Même le jeune Albéric et le féroce Ecelin — vrais démons en leur espèce — firent voir que « toutes les fois qu'il existe la volonté d’accomplir, il y a largement à faire, que ce soit le mal ou le bien. » (VI-765.)

Le plaisir, la joie, indispensables aux hommes, naîtront de leur activité (21).

Aïnsi, en étudiant de près le caractère de Sordello, on voit combien le poète — inactif et visionnaire — était loin de comprendre son rôle sur la terre .Il trouve fastidieuse la moindre peine, et le labeur devient pour lui une véritable souffrance.

La vie c’est l'épreuve (23) par laquelle passe toute créature humaine. Il lui faut ensuite affronter les multiples existences qui lui sont réservées avant de parvenir à une perfection — relative elle-même, et transitoire par nature. Nous ne sommes que des apprentis, en train de construire quelques rouages (24) — dont nous ignorons le but suprême — et nous pouvons être à tout moment brusquement arrachés à notre tâche, pour entrer dans d’autres sphères encore.

Nous ne devons ni nous en alarmer, ni nous plaindre de cette évolution et de sa marche ascendante.

Le succès et la non-réussite sont choses relatives, au sujet des-

(20) « What matters happiness ? Duty — there's mans one moment. » (VicroR AND CHARLES.) :

(21) La même idée se trouve développée chez W. Watson : « The Dream of Man. »

(22) Browning résoud le problème du bien et du mal à peu près de la même façon. que les Gnostiques qui déclarent que le Mal est non moins nécessaire que le Bien, et qu’il nest — en réalité — que le côté négatif du Bien. La vie visant à la perfection, l'effort) fait pour l’atteindre impliquera la lutte contre le mal, sans quoi le progrès serait irréalisable.

(23) Cf. : « Souhaitons alors la bienvenue à chaque rebuffade qui transforme ce qui est trop doux ici-bas en quelque chose de rude. » (Rabbi ben Ezra.)

(24) Livre III, 632 seq. | | è :

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quelles on ne doit pas se méprendre dans un monde où tout est relatif. Et d’abord, pourquoi les hommes ne réussissent-ils pas ? N'est-ce pas — ou bien parce qu’ils ne veulent pas accomplir le travail qui est conforme à leur nature — ou bien parce qu’ils ne font rien, ou enfin parce qu'ils sont incapables de concentrer leurs efforts sur un seul objet, d’accomplir une seule tâche à la fois, et de la mener à sa fin naturelle ? Ils dispersent, au contraire, leurs efforts sur de multiples objets (25).

L'erreur initiale de tous les hommes, c’est de s’imaginer que ce qu'on appelle « le succès » existe réellement. Mais, pour qui sait réfléchir, le succès ne veut pas dire autre chose que parvenir à un point donné et n’implique pas que l’on ait atteint un but final. Car, « atteindre » serait alors la satisfaction complète, et, en conséquence, la fin de tout désir. Or, le désir constitue fe sens même de la vie. Ainsi Eglamor et André del Sarto — à un certain point de vue — atteignent leur idéal, mais ces succès-là ne sont — aux yeux de Browning — qu’un leurre, car ces artistes cessent de vouloir le « Mieux ».

C’est encore le cas de Paracelse qui « n’atteint pas » par suite de son orgueil et son impatience trop grande à vouloir embrasser l’Absolu. Sordello, en un sens, « n’atteint pas » non plus à cause de son incapacité à se concentrer, de sa vanité personnelle aussi, et enfin 4 cause de son impatience non moins grande à vouloir brûler les étapes intermédiaires qui le séparent de son but final (26).

De toute façon, l’homme doit travailler : même si aucune récompense ne vient couronnet ses efforts. C’est là le sens et la portée de

‘la déclaration faite par Aprile dans « Paracelse », lorsqu'il déclare

qu’il est prêt — s’il le faut — à construire un palais, même dans une île déserte. L'Amour doit être le stimulant qui pousse à l'effort, surtout l’amour témoigné à nos semblables, en même temps que l’amour pour ce qui nous intéresse personnellement, notre besogne quotidienne, ainsi que l’amour pour Dieu dont nous devons vouloir être les collaborateurs (27). Sordello dans lequel tout gravite autour du mot amour qui implique Renoncement, Tendresse et Humanité, forme à ce point de vue le couronnement significatif des œuvres de la jeunesse de Browning.

La largeur de sa pensée, la sincérité de ses convictions spirituelles qui se révèlent dans cette œuvre, seront reprises plus tard dans ses

(25) La théorie a bien des analogies avec celle qui se trouve exposée passim dans Tennyson.

(26) « Sordello », Livre V, vers 85- 110. Voir également la fin d’ « André del Sarto >»

… et « Easter Day ».

(27) « Sordello », Livre VI-238 seq.

productions ultérieures, notamment dans « Christmas Eve ». Là il passe en revue toutes les manières d’interpréter la doctrine qui, du reste, est le plus en conformité avec cette conception de l'Amour, à savoir : la doctrine chrétienne. Tantôt il semble approuver ces interprétations, tantôt les condamner, toutes, jusqu’à la dernière. Les raisons pour lesquelles il les approuve ou les condamne nous aident à comprendre la pensée qui anime « Sordello ». Dans l’un et l’autre ouvrage, ce qu’il recherche, ce qui à ses yeux seul est essentiel, c’est d'arriver à la vérité pure. Il est prêt à rejeter tout ce qui n’est pas elle. Il s’attache, non à la forme, maïs bien à l’esprit intime de cette vérité. Une fois qu’il l’a trouvée et qu’il l’a perçue avec les yeux de l’âme, il est prêt à abandonner tout ce qui ressemble à une forme, à une étiquette, il les laisse du coup tomber dans le néant d’où elles étaient sorties. Il porte la doctrine de Keats : Truth is Beauty, Beauty Truth jusqu’à son suprême développement : « God is Truth ».

Il aboutit ainsi à une constatation unique, essentielle : la Beauté c’est la Vérité, qui est Amour, qui est Dieu. Voilà sa religion : celle du cœur, non celle de l’intellect. Par là se dévoile sa véritable conception du Christ, personnification humaine la plus élevée qui soit du cœur même de Dieu, et qui se révèle ainsi au Monde. Dans cette révéation du Divin par le Christ on découvre bien plutôt un processus de croissance pour nous-mêmes qu’un but atteint par nous, car elle est essentiellement un Idéal, et non un Dogme, une raison de Vivre plus qu’un objet de Foi, l'esprit qui unit toutes les formes que revêt la Foi. C’est le Christ en tant que magnifique interprète personnel de la vie vraiment spirituelle que nous devons imiter, et non ses enseignements, in abstracto. Les vérités qu’il a proclamées trouvent leur force et leur beauté dans le fait que lui-même les a, pas seulement exprimées, il les a vécues. C’est sa vie qui vaut plus que la doctrine qu’il inculque car ce fut cette vie qui constitue la vraie lumière donnée aux hommes. Il y a plus dans le rayonnement d’une grande personnalité que dans n'importe quelle vérité que le monde ait jamais apprise. Voilà aussi pourquoi Browning croit à la révélation obtenue par l’entremise d’un homme à personnalité douée. On ne trouvera dans sa poésie nulle preuve qu’il croit à quelque autre espèce de révélation ni à quelque autre voie pour arriver à la Vérité, tant morale que spirituelle. L’'Homme doué d’intuition et de génie est le seul véritable médium choisi par Dieu pour se faire connaître au monde. Tout savoir réside en Dieu, et ce savoir est communiqué par l'extension, disons plutôt l’extériorisation volontaire, bénévole, de sa propre personnalité.

Pas plus que la Vérité elle n’est jamais rendue d’une façon absolue

à l’homme. Elle l’illumine de sa gloire transcendante, elle lattire, le séduit et l’entraîne, mais elle ne pourra jamais être atteinte dans sa plénitude par la créature mortelle.

Pourtant la révélation est accordée à l’homme dans une mesure telle qu’elle puisse le rassurer et le guider. Browning a raison de lui refuser le caractère de l’absolu, car le médium (27 bis) par lequel elle

se révèle — étant inférieur à sa propre essence, est forcément de nature à en ternir l’éclatante beauté.

Browning a bien soin — et sa réticence est caractéristique — de

ne pas préciser lorsqu'il donne à entendre que le sentiment chrétien a manqué à Sordello : la faute de celui-ci, malgré qu’il fut un homme de génie, avait été de n’avoir pas compris à temps la nature de cet amour toute faite de l’esprit de sacrifice. Ainsi le jour où Sordello a été touché par la souffrance des humains, sa sympathie lui a dessillé les yeux et il comprend où réside son Devoir.

La véritable révélation s'obtient donc grâce au cœur, bien plutôt que par lintervention de l'intelligence ; elle revêt non la forme d’un dogme —- mais apparaît sous celle de la Vie elle-même.

c) Les influences allemandes

La plupart des idées morales que nous venons de trouver dans l'œuvre de Browning appartiennent plus ou moins à d’autres philosophes. Son originalité consiste donc moins à les avoir utilisées que de les avoir subordonnées toutes à celle de l'amour humain. Il en est de même des idées transcendantes qui dérivent de la métaphysique allemande : c'était la toute première fois qu’elles apparaissaient en anglais dans un poème narratif, et sans être noyées sous un fatras incohérent. Mais d’où les avait-il tirées, puisqu’à diverses reprises il a nié les avoir prises directement aux philosophes allemands ? Grâce à quel intermédiaire sont-elles parvenues jusqu’à lui ?

Parmi tous les écrivains qui contribuèrent le plus puissamment à faire connaître en Angleterre les grandes lignes de la Philosophie transcendantale de l'Allemagne, la première place revient sans conteste à Coleridge et à Carlyle. Nous savons quels traits communs (28) unissaient Browning au premier, et quelle singulière vénération il éprou-

(27 bis) Voir Livre VI.

(28) Voir première partie, page (

A Carlyle surtout revient l’honneur d’avoir révélé la métaphysique allemande à ses compatriotes, élargissant et troublant du même coup leurs horizons bornés et positifs que Coleridge, selon lui, avait seulement teintés de « gothiques clairs de lune »,

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